
Françoise avait vraiment mal débuté la semaine. Il y avait d’abord eu le réveil qui n’avait pas
sonné, puis la cafetière électrique avait lâché et, pour finir, la porte de
l’ascenseur s’était refermée sur son sac, brisant son ravissant miroir de poche.
Sept ans de malheur ! avait-elle songé en poussant la porte d’entrée pour
se retrouver sur le trottoir. Oui, c’était un lundi matin qui
ne laissait rien présager de bon.
Après un détour chez le fleuriste, elle avait garé sa petite voiture bleue devant le
cimetière et puis, son sac en bandoulière et le pot de fleurs serré dans ses
bras, elle avait franchi la lourde grille en fer pour se faufiler, à toute
allure, entre les sépultures.
L’air était froid, humide et le temps toujours aussi instable. Hier, il faisait beau.
Avant-hier, il pleuvait. Aujourd’hui, on ne savait pas encore mais les nuages
ne promettaient rien d’agréable. Et quel endroit triste à mourir !
Bien sûr on ne se promenait pas entre les
massifs fleuris du parc Monceau ou dans l’élégant jardin des Tuileries mais ces
quelques buissons rachitiques et ces trois arbres squelettiques, ce n’était pas
fait pour vous remonter le moral.
Françoise s’arrêta enfin et se pencha sur la dalle en marbre gris pour déposer son pot de
géranium. Son regard tomba aussitôt sur une fleur blanche. Une rose.
« Une erreur », songea-t-elle en la ramassant. Depuis quatre mois qu’elle était
veuve, c’est la première fois que cela se produisait.
Une pensée stupide lui traversa l’esprit : « Il y a des gens tellement distraits
qu’ils se trompent de défunt ! » mais, bizarrement, ça ne la fit pas
sourire.
Elle se redressa et observa les allées désertes. Après une courte hésitation, elle se
pencha pour la placer sur la tombe voisine et c’est à cette seconde qu’elle découvrit
les traces colorées sur l’un des pétales blancs. Aucun doute ! C’était du
rouge à lèvres carmin.
« Solaré ! Oh oh ! Cantaré ! Wowowowo ! »
Le téléphone ! Françoise fouilla dans sa poche pour extirper le combiné et interrompre la
chanson de Sacha Distel.
« Allo !... Oui, Amandine, je suis en route... Dans
dix minutes pas plus. A tout de suite ! »
La rose atterrit en vol plané sur un autre caveau et Françoise
reprit, au pas de course, la direction de sa voiture. Hernandez, l’un de ses plus
gros fournisseurs était de passage à la boutique, il n’était pas question
qu’elle le manque. Il était le seul à lui accorder un délai de paiement lorsque
son compte en banque plongeait dans le rouge et cela méritait certains égards.
La circulation était assez fluide, elle en profita. Elle brûla deux feux
rouges et – pas de képi à
l’horizon ? – remonta une partie de la rue à sens unique en marche arrière
pour réussir un superbe créneau sur la seule place vacante dans un rayon de
deux cents mètres. La journée avait débuté sur les chapeaux de roue et il
ferait nuit avant que Françoise puisse enfin souffler.
La semaine fut chargée avec la période des soldes qui approchait. Françoise et ses deux
vendeuses, Amandine et Elisa, ne comptèrent pas leurs heures tandis qu’elles
allaient d’une robe à un corsage, d’un pantalon à un chemisier, des étiquettes
dans une main, la calculette dans l’autre. Et les jours s’écoulèrent.
Françoise vit arriver le dimanche avec soulagement. Elle aurait aimé se prélasser au fond du
lit mais Sonia, sa belle-soeur, s’était invitée à déjeuner. Les deux femmes s’appréciaient
et, si elles ne s’étaient pas revues depuis l’enterrement de Stéphane, c’était uniquement
parce que Sonia adorait voyager. Séparée
de son troisième mari, elle se changeait les idées en traversant un pays, puis
un autre. Cela s’apparentait à une errance sans but, Sonia préférait parler de son
« goût pour l’aventure ».
Françoise l’avait d’ailleurs rencontrée durant un séjour aux Baléares où toutes deux avaient
sympathisé. Elles s’étaient revues une fois de retour à Paris. Sonia avait un
frère de deux ans son aîné, Stéphane, qu’elle avait présenté à Françoise... qui
en était tombée amoureuse, frappée par le célèbre coup de foudre. Il y avait
une certaine ressemblance entre le frère et la soeur : mêmes caractères faciles à vivre,
mêmes physiques élancés, mais
Stéphane était un fumeur invétéré depuis l’adolescence. En dépit de plusieurs
tentatives – patch, acupuncture, sophrologie, yoga – il n’avait jamais réussi à décrocher. Par une maussade
journée de février Françoise était devenue veuve après qu’un cancer fulgurant
ait emporté son époux à l’aube de ses quarante ans.
Après le repas, les deux femmes décidèrent de se rendre
jusqu’au cimetière. Tout en marchant, Sonia se lança dans le récit de ses
dernières vacances. Elle raconta sa chevauchée à dos de chameau ; à
l’entendre, une véritable épopée ! La visite sur le site de Pétra en
Jordanie, les gigantesques sculptures dans la roche rouge des falaises ; et
surtout l’énorme cafard se défilant, de toute la vitesse de ses pattes, dans la
chambre de son hôtel cinq étoiles, pour échapper à la semelle de sa chaussure.
A l’évocation de cette scène d’anthologie, elles éclatèrent de rire et elles
riaient encore en arrivant devant la tombe de Stéphane. Françoise se sentit
pâlir quand elle aperçut une rose blanche à côté des géraniums ; ce qui ne
laissa pas d’étonner Sonia.
– Avec le boulot que tu as au magasin, tu trouves encore le temps
de venir au cimetière tous les matins ? Je t’admire, tu sais. Moi, si
j’avais perdu l’un de mes maris je crois que je ne m’en serais jamais remise.
– Ce n’est pas facile mais je n’ai pas le choix, répondit machinalement
Françoise en espérant que sa belle-soeur ne relèverait pas les marques suspectes
sur la rose. Car Françoise ne maquillait jamais ses lèvres.
Mais Sonia n’y fit pas attention. Elle la prit tendrement par le bras :
– Je t’ai déjà dit que tu étais ma belle-soeur
préférée ? Si j’avais eu un autre frère, je lui aurais
donné l’ordre de t’épouser, ainsi il aurait été l’homme le
plus heureux de la Terre, comme l’était Stéphane.
Et elles repartirent, bras dessus, bras dessous. Un peu plus tard, tandis qu’elles
faisaient le trajet en sens inverse, une question traversa subitement l’esprit
de Françoise.
– Tu as eu des nouvelles de Julie ces derniers temps ?
Sa belle-soeur parut surprise.
– Tu t’intéresses à l’associée de mon frère, maintenant
qu’il n’est plus là ? Si je me souviens bien, tu la trouvais terriblement
guindée, trop maquillée, assez vulgaire en somme. Ne dis pas le contraire, j’ai
une excellente mémoire.
Françoise s’efforça de prendre un ton neutre pour répondre.
– Je m’interrogeais sur ce qu’elle était devenue. Après tout,
elle avait travaillé huit ans avec Stéphane et elle a dû faire face à pas mal
de difficultés quand elle s’est retrouvée seule avec l’agence immobilière.
– Oui, c’est exact. Toi, tu perdais ton mari et, elle, son
principal collaborateur.
Il y eut un silence. Françoise attendait la suite de la conversation.
– Et alors ? Tu l’as revue ou pas ?
– Et bien, figure-toi que je l’ai croisée la semaine dernière
chez ma coiffeuse. C’est bien le dernier endroit où je pensais la rencontrer. Elle
laissait poser sa permanente et moi j’attendais que Barbara puisse s’occuper de
ma couleur. J’exige que ce soit elle et personne d’autre, elle a de véritables
doigts de fée.
Françoise ne fit aucune réflexion – ce n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait –
sur le reflet rouge vif qu’arboraient les mèches de Sonia.
– ...on a bavardé de tout et de rien en sirotant un petit
café. Elle m’a raconté qu’elle avait fini par dénicher un collaborateur qui
faisait des merveilles dans l’agence. Pour elle, c’est un gros souci en moins.
Mais surtout, elle m’a appris « la » grande nouvelle : elle va
se marier !
– Qui ça ?
Sonia lui jeta un regard éberlué :
– Julie, bien sûr ! Mais voyons, Françoise, tu es bien
en train de me demander de ses nouvelles ?
– Oh oui, bien sûr, excuse-moi. J’ignorais qu’elle avait quelqu’un
dans sa vie, Stéphane n’y avait jamais fait allusion.
Les deux femmes venaient de s’arrêter devant l’alléchante vitrine d’un salon de thé.
Sonia se mit à passer en revue toutes les pâtisseries.
– Mon frère ne se préoccupait pas de ce genre de détails.
Julie vivait depuis deux ans avec un Espagnol, ou un Italien, je ne sais plus
et de toute façon c’est du pareil au même. Je crois que je vais craquer sur un
fraisier, et toi ? Ou alors un mille-feuille ? J’adore les gâteaux.
Françoise et sa belle-soeur avaient savouré leurs pâtisseries et leur tasse de thé, puis,
comme l’après-midi touchait à sa fin, Sonia avait repris sa voiture pour regagner
son loft avec vue sur le Sacré-Coeur, sur les hauteurs de Montmartre.
Le soir, seule devant son poste de télévision et le traditionnel film du dimanche, Françoise
avait picoré dans son assiette, sans grand appétit. La rose blanche lui
trottait dans la tête, elle n’arrivait pas à la chasser de son esprit. Cela
n’avait pas de sens, ce devait être une simple erreur. Des « Stéphane »
il y en avait sans doute plusieurs enterrés dans le même cimetière et de vagues
relations viennent parfois, entre deux métros, déposer quelques fleurs afin de
manifester leur compassion sans trop s’attarder sur le nom de famille.
Françoise sentit une bouffée de colère monter en elle. Quelques fleurs, pas une rose
blanche avec une bouche sexy imprimée dessus !
Elle quitta le divan pour déposer l’assiette et le reste de
salade dans l’évier. Puis, le geste nerveux, elle alla fouiller dans un tiroir
pour y prendre un bloc à lettres et un stylo et, incapable de réfréner la
pulsion qui la poussait, elle se mit à écrire :
« Julie – son associée – déjà prise en main »
Si la formule n’était pas très élégante, elle possédait le grand avantage d’être
précise. Ensuite, elle ajouta :
« Marie-Laure – vague secrétaire – situation de famille indéterminée ? »
Cette jeune et ravissante personne avait effectué un stage à l’agence immobilière. Elle
était chaudement recommandée par son école de commerce...
Sans doute également par un certain nombre de ses professeurs, avait ironisé Françoise en
découvrant les jupes fendues et les décolletés plongeants de la « peu
farouche » Marie-Laure. Le courant n’était pas passé entre elle et la
prétendue stagiaire commerciale qui semblait prendre un malin plaisir à lui
raccrocher au nez chaque fois qu’elle téléphonait à Stéphane. Comment savoir ce
qu’elle était devenue ? Il devait y avoir une carte de visite quelque part
qui citait le nom de son école, il suffisait de téléphoner au sujet d’une
embauche éventuelle pour obtenir des précisions.
Françoise était ravie de ce stratagème quand un visage s’imposa soudain à elle.
La boulangère de la rue Copernic ! Stéphane
prétendait qu’elle vendait le meilleur pain de l’arrondissement et il n’hésitait
pas à faire un détour à pied, quel que soit le temps.
Françoise chercha durant quelques secondes au plus profond de sa mémoire... Magali. Un
bien joli prénom que Stéphane avait dû prononcer une ou deux fois.
Après avoir hésité jusqu’au jeudi, Françoise se rendit à la boulangerie.
– Bonjour monsieur. Je voudrais une baguette, s’il vous plait ?
L’homme se tourna vers le présentoir en osier et Françoise remarqua son crâne dégarni et son
ventre proéminent.
– Votre charmante épouse va bien ?
L’homme prit un air pincé.
Je ne suis pas marié. Vous devez confondre avec la gérante précédente, j’ai repris le
commerce, il y a deux mois.
– Excusez-moi, je n’étais pas venue dans le quartier depuis longtemps.
Elle a peut-être repris un autre commerce sur Paris ?
– Je l’ignore. Ce sera tout ?
Durant tout le trajet pour regagner son appartement, Françoise dissimula ses joues
cramoisies derrière le col de son manteau.
« Tu deviens ridicule, ma pauvre fille ! Te voilà
en pleine crise de jalousie alors que Stéphane vient juste d’être enterré. Tu es
pitoyable. »
Dès qu’elle fut rentrée, elle jeta sa liste à la poubelle et décida de mettre de l’ordre
dans sa comptabilité pour s’occuper l’esprit.
Le lendemain, à peine levée, elle
se précipita au cimetière : il y avait une rose fraîche sur la tombe.
Perturbée, incapable de gérer plus longtemps cet affreux suspense, Françoise s’en ouvrit à
ses deux vendeuses dès son arrivée au magasin.
Elisa roula des yeux éblouis.
– Une femme dépose des roses sur la tombe de votre mari ?
Quelle belle histoire !
Elisa était du genre fleur bleue, romantique, effeuillage de marguerite : IL m’aime un
peu, beaucoup, passionnément, à la folie... Roméo et Juliette la faisaient fantasmer
même si leur fin n’avait rien eu d’enviable. Mais Elisa ne s’attardait jamais
sur les « détails ».
– Vous dites qu’il y a l’empreinte de ses lèvres sur la fleur
? C’est merveilleux d’aimer par-delà la mort. Toutes les femmes rêvent d’un
amour éternel, vous ne croyez pas ?
Amandine, la seconde vendeuse, lui lança un regard noir pour la faire taire. C’était une
jeune femme avec un grand sens pratique et une bonne dose de logique.
– Tu t’égares ma pauvre Elisa. Cette fleur c’est morbide. Ca
me fait plutôt penser à une femme aigrie, qui essaie d’accaparer le souvenir
d’un homme qu’elle n’a jamais pu posséder de son vivant.<
Cette idée éveilla l’intérêt de Françoise.
– La meilleure amie de ma belle-soeur avait eu une brève
histoire avec mon Stéphane bien avant qu’il ne me rencontre. Juste une
amourette passagère, d’ailleurs mon mari disait qu’il n’en avait conservé aucun
souvenir. Je n’avais pas du tout pensé à cette ancienne relation. Merci,
Amandine, je me sens beaucoup mieux. Mettons-nous au travail !
Le reste de la semaine défila rapidement. Les soldes battaient leur plein, les rues étaient
noires de monde et les clientes se ruaient dans la boutique pour s’arracher le
moindre chiffon dont l’étiquette indiquait un rabais. Françoise était d’humeur
joyeuse, elle avait décidé que rien ne viendrait la contrarier.
Le dimanche suivant, Françoise appela Sonia « pour bavarder entre femmes ». Après
avoir discuté de tout et de rien, Françoise orienta discrètement la
conversation vers les souvenirs d’enfance et cita, tout à fait par hasard, le
prénom de... Comment était-ce déjà cette brune flamboyante et élancée,
ancien flirt sans importance de Stéphane ?
– Estelle ? Cela fait des années-lumière que je ne l’ai
pas revue. Françoise, que t’arrive-t-il ? La dernière fois tu as mentionné Julie,
aujourd’hui c’est Estelle. Tu es en pleine période régressive ou quoi ?
– Euh, disons que... je repensais à Stéphane, à ses années d’adolescence.
– Oui. Je comprends parfaitement, répondit Sonia sur un ton
qui laissait supposer le contraire.
– Qu’est devenue Estelle ? insista Françoise.
– J’ai rompu tout contact avec elle quand j’ai appris ses « penchants ».
– Comment ça ?
– Oh, >puisqu’il faut te mettre les points sur les « i ». Elle préférait les femmes.
Voilà ! Tu es satisfaite ?
Sonia n’eut jamais la réponse. Cette révélation déclencha un tel fou rire chez Françoise qu’elle
dut raccrocher au nez de sa belle-soeur ; mais celle-ci, de toute façon, en
était restée bouche bée.
Cela ne pouvait plus durer ainsi, il était impératif de prendre de bonnes résolutions.
Par conséquent, Françoise ne mit pas les pieds au cimetière de toute la
semaine, ce qui ne changerait rien pour Stéphane après tout, et elle s’efforça
de reprendre ses esprits, ce qui exigea d’elle un gros effort de concentration.
Encore un dimanche ! Pourquoi cette journée pleine de
vide, interminable et solitaire, revenait-elle aussi souvent ?
Françoise fit la grasse matinée, dévora une pizza réchauffée au micro-ondes et s’ennuya
devant un feuilleton américain stupide à la télévision. Enfin, bien décidée à
ignorer une certaine fleur elle prit le chemin du cimetière.
Il y avait une rose, comme les autres jours. Mais si les sages intentions de Françoise
s’effondrèrent ce n’est pas en la voyant mais en découvrant un homme à quelques
pas de là. Equipé d’un seau d’eau et de chiffons, il nettoyait une sépulture. Françoise
sentit son rythme cardiaque s’accélérer. Il devait être là depuis un bon moment,
il avait dû LA voir, « Elle », la femme à la rose ! C’était une
telle évidence qu’elle se précipita vers lui.
– Excusez-moi ! Ma meilleure amie est venue fleurir
cette tombe, j’ai dû la manquer de peu ?
L’inconnu réagit vivement :
– Une rousse très élégante, coiffée d’un feutre ? J’ai
reconnu tout de suite son parfum « Amour éternel », ma fille porte le
même. Ca fait un bon quart d’heure qu’elle est repartie. On a échangé quelques
mots et elle m’a parlé de son mari, qu’elle adorait. Il n’y a pas de justice en ce bas monde, ma brave dame.
Françoise fit un effort surhumain pour marmonner un « merci » puis elle prit la
fuite avant que l’inconnu ne reprenne ses lamentations.
Durant le trajet du retour, les mots qu’il avait prononcés tournaient en boucle dans sa
tête : Une rousse élégante qui avait perdu un mari qu’elle adorait !
Le cerveau en ébullition, Françoise ne sut
jamais comment elle s’était retrouvée devant sa porte, les clés à la main. Au
même instant sa belle soeur arrivait. Inquiète après leur dernière conversation
téléphonique, elle avait décidé de venir la voir. Elle n’eut pas à lui poser la
moindre question, Françoise s’effondra, et, devant une Sonia médusée, elle
raconta pêle-mêle :
« La rose blanche et Julie, le rouge à lèvres et la
boulangère, le cimetière et Estelle le flirt des jeunes années. Enfin elle finit
par la belle rousse, presque croisée, celle qui lui volait son
mari jusque dans la tombe ! »
Effarée, Sonia parvint néanmoins à remettre les choses dans l’ordre.
– Je n’imagine pas mon frère avec une maîtresse, c’est
insensé, et je ne connais aucune rousse dans son entourage. Françoise, je ne
sais pas quoi te dire ?
Si Sonia ne pouvait rien pour elle, alors il ne restait plus aucun espoir. Françoise
tomba dans les bras de sa belle-soeur et, sans aucune retenue, laissa libre
cours à son désespoir.
Les jours passèrent... Françoise se levait, s’habillait,
déjeunait, tel un zombie. Puis elle se rendait à la boutique où ses deux
vendeuses osaient à peine lui adresser
la parole. Le soir, après avoir avalé un plat quelconque déniché au fond du
congélateur, elle se couchait pour s’endormir lourdement, rongée par l’angoisse.
Le vendredi, sans vraiment comprendre sa propre démarche – peut-être acceptait-elle
son état de femme trompée ? – elle retourna au
cimetière. Elle resta devant la tombe de Stéphane de longues minutes, noyée
dans ses sombres pensées.
Elle ressentit soudain une présence, tourna la tête et la vit, debout devant elle.
Ses cheveux roux dépassaient d’un bonnet de laine vert et encadraient un visage somme toute
assez joli. Ses lèvres surtout, maquillées d’une épaisse couche de rouge carmin.
– C’était votre mari, n’est-ce pas ? demanda l’inconnue.
– Oui, en effet, répondit Françoise et son regard se posa sur
la rose blanche que la femme tenait dans une main. C’était donc vous, les roses ?
L’inconnue acquiesça doucement.
– J’espère que ça ne vous a pas contrariée. Je vous ai
aperçue par deux fois mais je n’avais pas la force de vous rencontrer et
surtout pas le courage de faire face...à ce qui m’arrivait. Ce n’est pas facile
de perdre celui qu’on aime.
Il y eut un silence. L’inconnue fixait la plaque de marbre et Françoise s’inquiétait de ce
que cette femme allait bien pouvoir lui dévoiler sur son cher Stéphane.
– Mon mari voyageait beaucoup pour son travail,
commença-t-elle. Il était passionné, depuis toujours, par les avions et il
pilotait lui-même son monomoteur. Cela lui permettait de concilier sa vie
professionnelle et sa passion. Il y a presqu’un an, au cours d’une tempête, il
a disparu en mer. Les secours sont arrivés trop tard sur les lieux de
l’accident et ils n’ont pas retrouvé son
corps, ni l’épave.
L’inconnue marqua une pause dans son récit et François sentit la tension nerveuse se
dissoudre en elle. Elle éprouva l’étrange impression de connaître à l’avance la
révélation qui allait suivre.
– Le pire quand on perd l’homme qu’on aime, c’est de ne pas
avoir de tombe sur laquelle se recueillir.
L’inconnue se mit à pleurer et elle s’interrompit pour prendre son mouchoir dans la
poche de son manteau. Mais Françoise avait deviné
sans qu’elle ait besoin de finir son récit.
– Il se prénommait également Stéphane ?
L’inconnue acquiesça et, d’une voix entremêlée de larmes, elle poursuivit :
– J’habite l’immeuble en face et je voyais des personnes entrer
dans ce cimetière alors que moi je n’avais rien, pas un lieu où lui parler. Un jour, j’ai
parcouru les allées et j’ai choisi une tombe. Je ne voulais pas vous le voler,
juste vous « l’emprunter ».
– Qu’est devenu votre époux ?
– Les secours maritimes ont enfin localisé l’appareil et ils
s’efforceront de le récupérer dès que l’état de la mer le permettra. Je vais bientôt
pouvoir déposer mes roses à côté de son nom.
Françoise ferma les yeux et deux larmes coulèrent sur ses joues. Son Stéphane ne l’avait jamais
trompée et seules les circonstances avaient provoqué cette méprise.
– Je regrette que vous ayez dû traverser une telle épreuve,
dit-elle à l’inconnue qui esquissa un pâle sourire.
– Merci, c’est gentil de votre part. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse
faire connaissance un jour. Je m’appelle Muriel.
– Et moi, Françoise. Que diriez-vous si on allait prendre un
chocolat chaud ensemble ? Vous me parlerez de votre Stéphane et je vous
raconterai le mien.
Un mois plus tard, l’époux de Muriel fut enterré et Françoise assista à la cérémonie. A force de se revoir pour évoquer leurs chers disparus, les deux veuves finirent par se découvrir de nombreux points communs et Sonia se joignit bientôt à elles pour former un trio d’amies inséparables. Dans quelques jours, elles partiront ensemble pour une longue croisière. Le navire fera sa première escale à Capri, il paraît qu’on y voit fleurir les plus belles roses blanches d’Italie.
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