Tommy et Peluchon

par Claude Jégo



– Bon anniversaire, Tommy !
Monsieur Gredon, le surveillant général, déposa une pomme verte dans l’assiette du petit garçon. Il y piqua un minuscule bougeoir en plastique blanc dans lequel il planta une petite bougie bleue à moitié fondue. Puis le surveillant craqua une allumette pour enflammer la mèche et il attendit.
Tommy sentit son coeur se serrer en songeant qu’il avait sept ans aujourd’hui et que les trois dernières années de sa jeune vie s’étaient écoulées entre les quatre murs de cet orphelinat. Le jeune garçon regarda les autres gamins assis à la même table que lui – regard éteint et tête basse – portant tous l’uniforme des orphelins : le pantalon bleu gris et le chandail fermé à l’encolure par trois boutons dorés. Sans oublier les lourdes chaussures qui couvraient les talons et les orteils d’ampoules douloureuses.
Les larmes remplirent ses yeux et ses lèvres tremblèrent pour retenir un sanglot.
– Alors, mon garçon, tu attends quoi pour souffler ? gronda le surveillant général.
D’un geste agacé, Monsieur Gredon moucha la flamme entre deux doigts et récupéra la bougie.
– Pas de gaspillage ici, maugréa-t-il. Comme si je n’avais que ça à faire.
Et c’est vrai qu’à l’Institut des Enfants Perdus tout devait servir jusqu’à l’usure la plus complète.
Il y eut un début d’agitation au fond de la salle et le surveillant général reprit en main la fine baguette qu’il avait glissée sous son bras le temps de l’anniversaire. Décidément, ces gosses n’étaient que de la mauvaise graine ; malgré l’autorité et les punitions, rien de bon n’en sortirait jamais ! Monsieur Gredon avait à peine tourné les talons qu’il y eut un bruit de vaisselle brisé. Le surveillant fit volte-face avec rapidité mais pas assez, pourtant, pour voir le grand Grégoire se rasseoir après avoir accompli sa mauvaise action. Car c’était lui qui venait de balayer l’assiette de Tommy en bas de la table d’un revers de main.
En voyant les débris sur le sol, Monsieur Gredon vira au rouge cramoisi et manqua s’étrangler de fureur.
– Faut pas lui en vouloir, m’sieur, glissa sournoisement Grégoire, il n’aime pas qu’on lui fête son anniversaire. C’est ce jour-là que ses parents l’ont abandonné, remarquez qu’on comprend pourquoi. N’est-ce pas, m’sieur le surveillant général ?
Tommy ouvrit la bouche mais il n’eut pas le loisir d’émettre une protestation. Une main de fer l’attrapa par le col de son vêtement et le traîna hors du réfectoire. Mais avant de sortir de la pièce, le petit garçon put voir un mauvais sourire s’étaler sur la figure de fouine de Grégoire.
Monsieur Gredon lui fit gravir, sans ménagement, les marches qui menaient au deuxième étage. Il poussa la porte du dortoir : quatre douzaines de petits lits alignés sur quatre rangées, entre des murs à la peinture écaillée, éclairés par une grosse ampoule à la lueur tremblotante. Au centre de la longue salle, un poêle en fonte qui ne servirait qu’aux premières neiges ; à l’Institut des Enfants Perdus, on savait économiser le papier et le bois.
– Tu resteras ici aussi longtemps que je le déciderai, gronda le surveillant général qui ajouta : Peut-être jusqu’à ton prochain anniversaire ! Après tout, je suis certain que tu ne manqueras pas à tes camarades.
Le surveillant général repartit, la porte claqua et ce fut le silence.

Tommy aurait pu s’allonger sur son lit, éclater en sanglots et verser toutes les larmes de son corps jusqu’à ce que le sommeil vienne l’apaiser – cela s’était terminé ainsi chaque fois que le grand Grégoire l’avait malmené.
Que se passa-t-il, ce soir-là, dans la tête de l’enfant ? Etait-ce le désespoir ou bien la révolte ? Il se mit à genoux sur le tapis usé et tendit les bras pour s’emparer d’une grande boîte en carton glissée sous son lit. A l’intérieur étaient soigneusement rangés les vêtements qu’il portait le jour de son abandon. Rien ne se perdait jamais à l’Institut des Enfants Perdus !
Il ôta le chandail bleu-gris aux boutons dorés et enfila son cardigan vert-comme-la-mer dont les manches, trop courtes, ne couvraient plus que la moitié de ses avant-bras. Il dut renoncer à chausser les sandalettes – ses pieds refusaient d’y entrer – mais le bonnet tenait toujours sur ses cheveux châtains même s’il comprimait un peu les oreilles. Il restait encore l’écharpe que des mains tendres avaient tricoté pour l’enfant, il y a longtemps.
– Ne t’inquiète pas, Peluchon, j’ai un manteau pour toi.
L’enfant récupéra son ours caché sous l’oreiller pour l’enrouler dans l’écharpe.
– C’est fini, Peluchon. Nous quittons cet endroit et nous n’y reviendrons pas. Grégoire ne t’appellera plus le Râpeux.
Peluchon l’ours, s’il avait été doté de la parole, aurait peut-être pu expliquer à son petit maître que lorsqu’on a seulement sept ans, on est trop jeune pour s’aventurer au coeur de la nuit, dans une ville pleine de dangers. Sans oublier le froid glacial de l’hiver ! Mais Peluchon ne parlait pas. Sinon, il aurait appelé au secours le jour où le grand Grégoire l’avait jeté dans la bassine remplie de savon. Son joli poil brun n’y avait pas résisté et c’est depuis cet instant que Grégoire le surnommait le Râpeux.
Son ours serré contre son coeur, Tommy sortit du dortoir et referma la porte qui grinça légèrement. L’enfant se figea. Si Grégoire l’avait entendu, il allait le dénoncer et alerter le surveillant.
« M’sieur Gredon, c’est Tommy et son râpeux qui s’enfuient ! Attrapez-les, m’sieur ! Jetez-les au fond d’un puits !»
Tommy sentit ses jambes fléchir sous lui, il était perdu. Il se colla le dos au mur et tendit l’oreille... Il y eut le bruit du chariot qui passe entre les tables pour servir les grands saladiers de pommes de terre tièdes, la voix de monsieur Gredon qui menace... Personne ne savait.
L’enfant traversa le palier et emprunta l’escalier réservé au petit personnel. Le faible éclairage projetait contre les murs sa fragile silhouette et la déformait, la grossissait.
Une histoire que lui avait racontée le grand Grégoire lui revint en mémoire : « La fée Carabosse vole les enfants pour les emmener tout en haut de son donjon où elle les enferme dans une cage avec de solides barreaux. Quand elle a faim, elle allume le feu sous sa marmite et fait bouillir de l’eau. Tu ne devines pas quel est son plat favori, Tommy ? Elle mange les enfants. Et elle préfère les petits maigrelets, comme toi. Elle viendra peut-être te chercher cette nuit, qui sait ! Si je la croise, je lui dirai au fond de quel lit tu te caches. »
Tommy rata la dernière marche. Il lâcha Peluchon pour se rattraper à la rampe et un gros sanglot le secoua. Il chercha à tâtons et trouva son ours, en même temps qu’il sentait l’air froid venu de l’extérieur.
La porte d’entrée était toute proche, deux ou trois mètres. Et de l’autre côté de la cour, c’était le réfectoire... Le grand Grégoire, le surveillant général, la fée Carabosse.
Tommy éprouva quelque difficulté pour actionner le loquet – il faut le lever ?...non, le tirer en arrière – puis il y parvint mais il restait encore à faire coulisser le portail, si lourd pour ses bras d’enfant. Une bourrasque lui vint en aide, provoquant un entrebâillement suffisant pour qu’il se glisse entre les deux vantaux.
Ils étaient dehors ! Libres, ils étaient libres !
Tommy déboutonna son blouson pour y loger son ours bien au chaud. Sans poils, il était à la merci d’un mauvais courant d’air.
– Accroche-toi, Peluchon ! Je ne voudrais pas risquer de te perdre.
Et dans la nuit noire, un petit bonhomme partit en courant de toute la vitesse de ses courtes jambes.

* * *

(Dans un autre lieu...)

La femme et l’homme s’approchèrent, les yeux remplis de larmes, et Théobald le panda leur tendit le bébé.
– Vous serez de bons parents pour lui. Soyez heureux tous les trois.
Puis le panda rejoignit Bix le kangourou qui l’attendait un peu plus loin. Celui-ci avait sorti un large mouchoir de sa poche et se mouchait bruyamment.
– Ca me brise toujours le coeur de les voir partir, chef, même si je sais que nous n’avons plus de souci à nous faire pour ce petit.
– Tu es trop émotif, Bix, répondit Théobald tout en s’essuyant le coin de l’oeil.
– Oui, chef, je sais bien.
Le panda et le kangourou regardèrent le couple qui s’éloignait avec l’enfant, puis leurs regards se portèrent sur le village, niché au creux d’une vallée verdoyante.
– Le temps est doux ce soir, chef, dit le kangourou. Vous pensez que ça va durer ?
– Oh, à vrai dire, je ne crois pas, Bix, répondit le panda.
Comme pour lui donner raison, une rafale de vent accourut du fond de la vallée. Soulevant un nuage de poussière sur le chemin, elle s’empara des dernières feuilles mortes et les emporta en tourbillonnant, plaquant l’une d’elles contre le museau pelucheux du panda.
– Il me semble qu’un nouveau message vient d’arriver, chef ! s’écria Bix.
Le panda retourna la feuille et y jeta un coup d’oeil intéressé.
– Ah ! Une urgence. Cela concerne un enfant et un... sans poil ! Je ne connais pas cette espèce, Bix. Pouvez-vous me fournir une explication ?
Le kangourou plongea dans sa poche et en sortit un manuel portant l’inscription : « Je sais tout ! »
Il l’ouvrit, le feuilleta... puis le referma d’un geste sec.
– Il ne sait pas, comme d’habitude. Je me demande pourquoi il se vante sans arrêt de tout connaître ?
Une voix éraillée sortit d’entre les pagesdu livre et protesta :
– Je fournis des réponses intelligentes à des questions intelligentes. Je n’ai pas été imprimé pour répondre à des devinettes. Un « sans poil » ! Et pourquoi pas le calcul des quatre côtés d’un cercle ou le nombre de glaçons au Pôle Nord et aussi...
Personne n’entendit la fin de sa protestation car le kangourou l’avait enfoui au plus profond de sa large poche, au milieu d’un tas d’objets plus surprenants les uns que les autres.
Théobald monta à bord du petit train à vapeur et le kangourou le rejoignit d’un bond.
– Nous verrons bien, sur place, de quoi il retourne, Bix. Ne perdons pas de temps. Attention au départ, ça va secouer !
Théobald donna un coup de sifflet et la locomotive noire s’ébranla lentement. Quelques secondes plus tard, le train avait littéralement disparu du paysage.

* * *

Tommy vérifia que personne ne l’avait suivi avant de tourner l’angle du boulevard mais, à une heure aussi tardive, tout était désert. A bout de souffle, il ralentit. Il avait parcouru au moins quatre grandes rues, et plusieurs ruelles ; il devait être en sécurité.
Pauvre Tommy ! Avec ses petites jambes il croyait avoir sillonné la moitié de la ville, pourtant s’il avait levé les yeux à cet instant l’enfant aurait reconnu, à quelques centaines de mètres seulement, la masse lugubre de l’orphelinat se dressant parmi les maisons du quartier.
Tommy franchit une élégante grille en fer forgé et ses lèvres laissèrent échapper un cri de ravissement. Son échappée l’avait mené aux abords d’un parc qu’il n’avait pu jusqu’à présent qu’entrevoir lors de ses rares sorties.
L’enfant parcourut avec ravissement les allées de gravier rouge, essaya, l’un après l’autre, les larges bancs de pierre blanche et se faufila en riant entre les haies taillées en forme de boules ou de toupies. Malheureusement les poissons restèrent au fond de leur bassin où ils dormaient sagement. Tant pis ! songea Tommy, qui leur souhaita de faire de beaux rêves.
L’enfant aurait pu s’attarder indéfiniment dans le parc si un phénomène extraordinaire n’avait attiré son attention. A une courte distance, deux allées de réverbères semblaient s’être mis au garde-à-vous le long d’un immense tapis noir brodé d’une multitude de diamants.
L’enfant s’y rendit en sautillant d’un pied sur l’autre – ce qui le réchauffa un peu – mais le tapis n’était, en réalité, que le tablier d’un pont recouvert par un épais macadam. Le froid glacial avait gelé des gouttelettes d’humidité et les avait changées en brillants qui scintillaient sous la lumière artificielle. Tommy admira les réverbères ; c’étaient les plus belles bougies que l’on puisse imaginer pour célèbrer un anniversaire important, le sien. Puis l’enfant s’approcha du parapet et passa la tête entre les barreaux pour apercevoir le fleuve qui s’écoulait en murmurant. Sur ses flots, la lumière allumait des dizaines de feux follets.
– C’est joli, hein Peluchon ?
Mais, couché bien au chaud dans le blouson, l’ours ne pouvait rien voir. Il garda donc le silence.

Tandis que Tommy profitait de ses premiers instants de liberté, une brume laiteuse se répandit sur les alentours, effaçant le parc, les bancs de pierre et le bassin de poissons et transformant les haies en fantômes biscornus.
Tommy se redressa soudain. Il avait cru entendre un grondement sourd dans le lointain. La peur le submergea à nouveau. Peut-être le surveillant général et le grand Grégoire s’apprêtaient-ils à surgir, lancés à la poursuite des deux fuyards ?
Affolé, Tommy se retourna pour fuir et heurta, de plein fouet, un corps mou et chaud. Au bord de la panique, il ouvrit la bouche pour crier mais le cri s’étrangla dans sa gorge. L’être qui se trouvait devant lui était si joli à regarder !
Il portait un uniforme bleu fermé par des boutons dorés et les parties de son corps qui dépassaient – les mains, les pieds – étaient couvertes d’une fourrure blanche à l’aspect soyeux. Sur sa grosse tête ronde, surmontée de deux oreilles noires tout comme les cercles autour de ses yeux, était posée une casquette arborant le mot « Chef » en lettres majuscules, et dorées elles aussi.
Ce singulier personnage ôta sa casquette et salua jusqu’au ras du sol.
– A votre service !
Surpris, l’enfant demanda :
– Qui êtes-vous ?
– Théobald. Pour vous servir.
– Vous êtes aussi un surveillant général ?
Le personnage en bel uniforme mit une grosse patte blanche devant sa bouche et pouffa de rire.
– Pas du tout, je suis chef de train. Vous voulez bien partir loin de cette ville ?
– Oh oui, je le souhaite très fort.
– Choisissez votre destination, où désirez-vous aller ?
Tommy entrouvrit son blouson dans lequel dormait un ours dont le corps était fait de toile de jute et, en le voyant, le panda comprit ce qu’était le « sans poil ».
– Je voudrais aller dans un endroit où plus personne ne se moquera de Peluchon.
Théobald hocha la tête d’un air sérieux : Oui, oui, bien sûr, dit-il. Puis il fit claquer ses doigts : Je crois que j’ai exactement ce qu’il vous faut. Allons, en voiture !
Tommy se pencha pour regarder sur la gauche de Théobald, puis sur sa droite, et aussi derrière lui...
– Vous cherchez quelque chose ? s’inquiéta le panda qui se mit, à son tour, à regarder par-dessus l’enfant, puis en l’air...
Tommy s’excusa pour ne pas vexer le panda :
– Je suis désolé mais je ne la vois pas... La voiture.
– C’est par ici !
Le regard de Tommy suivit la direction indiquée... Entre les barreaux du pont, là où coulait le fleuve auparavant, un train était à l’arrêt, un adorable tortillard avec une locomotive à vapeur noire, des roues et des bogies rouges. Elle traînait, derrière elle, une longue voiture marron décorée de fins liserés jaunes avec des vitres ornées de brise-bises en dentelle.
Théobald posa la patte sur l’épaule de Tommy.
– Nous devrions nous hâter, car il me semble entendre accourir des gens et je les crois malintentionnés.
Le panda invita l’enfant à le suivre et tous deux gagnèrent l’extrémité du pont où ils descendirent sur la berge par un petit escalier.
Trottinant à côté du chef de train, Tommy tenta d’apercevoir le fleuve sous les rails métalliques, en vain. Puis, relevant la tête, il croisa le doux regard de la locomotive.
– Le train... il a des yeux ! s’exclama-t-il, ébahi.
– Bien entendu, sinon comment pourrait-elle traverser les plaines sans risquer d’écraser une vache ?
– Elle ?
– Myline. C’est son nom.
La locomotive lui adressa alors un charmant sourire et Tommy ouvrait la bouche pour s’extasier quand le chef de train le poussa vers un kangourou qui attendait devant la voiture. Théobald s’empressa de faire les présentations.
– Voici Bix notre bagagiste.
Bix décocha un clin d’oeil appuyé au petit garçon, puis il prit le sac de l’enfant qu’il glissa dans la poche qu’il avait sur le ventre comme tous les kangourous. Ensuite, il aida Tommy à monter dans le train – les marches étaient très hautes – et il fit de même.
Théobald grimpa derrière eux, puis il se saisit du sifflet qu’il portait autour du cou au bout d’un long cordon rouge. Au coup de sifflet, Myline prit une grande inspiration et se mit à tirer de toutes ses forces. Les roues firent un tour, un autre encore. La locomotive prit une seconde inspiration et répéta son effort. Les roues se mirent à tourner de plus en plus vite, laissant échapper des grincements légers comme des soupirs. Le train s’engouffra sous le pont, ressortit de l’autre côté et s’éloigna en prenant de la vitesse.
Il était temps. Des silhouettes venaient de surgir de la brume : Monsieur Gredon le surveillant général et quatre policiers, lancés à la poursuite du fuyard.
– Un enfant de cet âge ne peut pas aller bien loin, s’exclama l’un des agents. Vous affirmez qu’il ne s’est pas écoulé plus de trente minutes depuis qu’il s’est enfui ?
– J’en suis certain, répondit le surveillant général. C’est un grand de l’orphelinat, Grégoire, qui m’a averti. Il m’a dit qu’il s’inquiétait pour Tommy parce que je l’avais puni et en voulant prendre de ses nouvelles il s’est aperçu qu’il avait disparu du dortoir. Il aurait emporté des vêtements et son ours avec lui.
– Et vous êtes sûr qu’il n’a personne chez qui se réfugier ?
– Personne. Un orphelin, pensez donc !

L’un des policiers parut perplexe. Il se pencha par-dessus la rambarde du pont, observa durant quelques secondes l’eau noire du fleuve qui coulait entre les berges désertes...
– Retournons au jardin ! Nos collègues l’auront peut-être récupéré endormi sur un banc.
Tandis que les policiers et le surveillant général faisaient demi-tour, la brume devint si épaisse qu’elle noya la ville, ne laissant surnager que le clocher de la cathédrale et le beffroi sur la place du marché. Dans des conditions aussi difficiles, les recherches durent être abandonnées.

* * *

Il régnait une douce tiédeur à l’intérieur de la voiture et le bruit des roues sur les rails ne parvenait que de manière atténuée, comme un ronronnement. Tommy sentit toute sensation de peur se dissoudre en lui ; c’était fini, il ne retournerait plus à l’Institut des Enfants Perdus.
Sur un signe de Bix, il ôta son blouson qu’il lui tendit pour le voir disparaître dans sa poche d’où sortit une table couverte d’une nappe en damassé bleu.
– Tu devrais asseoir Peluchon pour qu’il puisse profiter du repas, conseilla Théobald. Il faut que j’aille indiquer notre destination à Myline. Bix veillera sur toi.
L’enfant installa l’ours à côté de lui, sur la banquette de velours rouge, et aussitôt, d’un geste vif, le kangourou noua un bavoir au cou de Peluchon et une serviette au cou de Tommy.
- J’espère que tu as faim ? demanda le kangourou tandis qu’apparaissait un ravissant tablier blanc qu’il se noua autour de la taille. Tommy suivit avec passion les deux pattes avant de Bix qui disparurent plusieurs fois sous le tablier pour ressortir avec une assiette pleine de bonnes choses à manger, le couvert et un verre rempli de grenadine. Un peu plus tard, ce fut une grosse part de gâteau aux fraises.
Puis Bix posa une poignée de bonbons au miel devant l’ours et lui tapota gentiment la tête.
– Ce sont tes préférés, Peluchon, dit-il. Bon appétit à tous les deux !
Quand Théobald revint un peu plus tard, le repas était terminé. La table et la nappe avaient regagné leur mystérieuse cachette, et Bix s’affairait à remettre un peu d’ordre dans la voiture.
– Tout va bien, Bix ?
– Oh oui chef ! Ce soir, nous avons recueilli deux anges égarés.
Enroulés dans une couette de plumes, couchés au fond d’un lit en bois blanc, Tommy et Peluchon dormaient d’un profond sommeil peuplé de jolis rêves, d’où étaient exclus le grand Grégoire et monsieur Gredon.
– Cela me serre le coeur, dit Bix en se penchant sur ses « anges ». Pas vous, chef ?
Le panda cligna plusieurs fois rapidement des yeux pour évacuer une larme.
– Ne nous laissons pas aller, Bix. Nous faisons notre devoir.
Le kangourou acquiesça en hochant la tête et il sortit, de sa poche, un mouchoir humide. Tout en le grondant gentiment, Théobald lui tendit un mouchoir sec.
– Vous devenez trop sentimental, mon ami.

Au réveil, Tommy eut droit à un copieux petit-déjeuner toujours préparé par Bix le magicien, ainsi que l’enfant l’avait surnommé. Puis il y eut une séance d’habillage et Tommy enfila des vêtements neufs – pantalon beige et pull bleu – à sa taille, tandis que Peluchon était doté d’un sweat marine à capuche qui lui tiendrait chaud.
Bix et Tommy venaient d’entamer une passionnante partie de dominos quand Théobald fit irruption dans la voiture, l’air contrarié.
– Je suis désolé Tommy, mais nous avons un petit contretemps. Un cas d’une extrême urgence nous oblige à faire un détour avant de te déposer à ton terminus.
Tommy ne put retenir un sourire ravi. L’idée de demeurer en compagnie du panda et du kangourou n’était pas faite pour lui déplaire, loin de là. Et Peluchon arborait le même sourire de satisfaction.
– Peluchon et moi nous serons très sages, nous le promettons.
Cette réponse parut soulager le chef de train.
– Tant mieux.
– Qui allons-nous chercher ? demanda Bix, un peu surpris, lui aussi, par ce changement de programme inopiné.
– Il s’agit d’une demoiselle qui s’est spécialisée dans les énormes bêtises en tous genres. Une espèce de Miss catastrophe pour résumer.
Théobald ouvrit le troisième tiroir d’un semainier – mercredi – et il sortit une carte qu’il déplia devant lui et Bix.
– Là ! dit le panda en posant un doigt pelucheux sur un point précis. Et nous n’avons plus beaucoup de temps pour préparer notre intervention qui aura lieu dans...
Il tendit le même doigt vers une pendule adossée à la paroi. Celle-ci faisait entendre un léger ronronnement que Tommy avait pris, du moins jusqu’à présent, pour le fonctionnement de ses rouages mais il comprit en la voyant ouvrit de grands yeux ronds et bâiller qu’il s’agissait d’un ronflement.
– Voyons Gretti, rouspéta Théobald. Vous pourriez vous concentrer sur votre travail, chère amie...
– Pardon, chef ! dit la pendule en rougissant. Il reste quinze secondes.
– Vite, Bix ! Préparons-nous.
Bix et Théobald enfilèrent des gilets de sauvetage puis, tandis que le panda s’emparait d’un filet à papillons rangé dans une armoire, le kangourou se dirigea vers la portière qu’il ouvrit. Le vent s’engouffra dans la voiture.
– Chette checondes ! annonça Gretti en faisant une grimace pour réprimer un nouveau bâillement.
Tommy grimpa à genoux sur la banquette, son ours serré dans ses bras et colla son front contre la vitre. Le train roulait au ralenti mais il était difficile de distinguer le paysage à l’extérieur et même impossible.
Myline, la locomotive, lâcha un jet de vapeur, qui résonna comme une sirène. Théobald et Bix sursautèrent.
– Nous y sommes, chef ! s’écria le kangourou qui enfila un gilet de sauvetage. Préparez-vous !
Bix utilisa ses deux longues pattes arrière de kangourou pour prendre un solide appui sur le plancher de la voiture, puis il attrapa le panda par la ceinture.
– Je vous tiens, chef. Allez-y !
Par la vitre, Tommy vit le panda pencher le haut de son corps dans le vide, puis tendre le filet à papillons à bouts de bras.
– Prêt ! cria Théo.
– Trois, deux, un... décompta la pendule... Zéro !

* * *

– Mélanie ! Où te sauves-tu encore ?
La petite fille se pétrifia et fit une affreuse grimace que sa mère ne put voir car, à cet instant, elle lui tournait le dos. Raté ! Pourtant, il ne restait qu’un dernier mètre à franchir pour atteindre la porte. Mélanie se retourna et comprit ce qui avait causé sa perte. Le miroir contre le mur avait renvoyé son image. Sale traître !
– J’en ai assez de rester là à m’ennuyer. Je vais jouer sur le pont.
– Je te l’interdis et puis nous sommes en plein milieu de l’océan, tu ne pourras rien voir.
– Je veux rentrer à la maison ! Je veux, je veux, je...
– Cesse de hurler ainsi, Mélanie ! Tu fais plus de bruit à toi seule que les mille passagers de ce navire. C’est insupportable !
– Je ne voulais pas venir, se mit à pleurnicher la petite fille. Je l’ai dit et répété mais personne ne m’écoute jamais !
Mélanie sentit les larmes lui couler sur les joues avant de poursuivre leur chemin en faisant des taches sombres sur le tissu vert tendre de sa robe. Mais elle s’en fichait. Et d’ailleurs elle détestait cette robe.
Sa mère se prit la tête entre les mains. Cette enfant était un démon et elle n’avait que dix ans ! Le nombre de bêtises qu’elle pourrait inventer avant d’atteindre sa majorité était infini.
– Je suis seule et je m’ennuie sur cet affreux bateau, continua Mélanie en pleurnichant.
– Mélanie, mouche-toi, tu as le nez sale ! Pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ta cousine Léa ? Ca te changerait les idées. Elle est allée manger une glace.
– Elle est stupide ! s’écria Mélanie qui en oublia de pleurer. Elle et sa poupée Pétronille. Elle passe des heures à l’habiller et à lui peigner les cheveux. Pfff ! Elle pue le caoutchouc sa PétroGuenille.
– Alors va voir la projection du film « Winnie l’ourson », ta soeur y est certainement.
– C’est pour les bébés et moi, je suis une demoiselle.
La mère ne put se contenir davantage. L’élégant navire de croisière « La Reine des Mers » avait quitté le port quatre jours plus tôt et depuis cet instant, Mélanie s’était employée à multiplier les caprices.
– Tu n’es pas une demoiselle ! Tu n’es qu’une insupportable chipie qui serait mieux dans une pension au lieu de gâcher la vie de ses parents.
Mélanie se sentit foudroyée par l’insulte. Une chipie ! Voilà comment on la traitait malgré tous ses efforts pour se montrer aimable avec chacun ? Eh bien, tant pis pour eux.
Avisant le livre préféré de sa petite soeur et profitant de l’inattention de sa mère qui cherchait un foulard dans un tiroir, Mélanie s’empara du livre qu’elle cacha derrière son dos.
– Je peux aller rejoindre Léa ?
Sa mère lui jeta un regard suspicieux et hésita.
– J’ai envie de manger une glace.
– Bonne idée. Je vous rejoindrai toutes les deux un peu plus tard.
Dès qu’elle fut hors de la cabine, Mélanie décida d’exécuter le plan A : réduire en petits morceaux le livre préféré de sa petite soeur, « Winnie l’ourson », et le jeter au fond d’une poubelle. Puis elle se rendit au bar où, parmi les quelques personnes qui prenaient un verre, elle aperçut sa cousine occupée à savourer une glace. Il était temps de passer au plan B.
– Tout va comme tu le désires, Léa ?
Sa cousine lui décocha un regard surpris ; Mélanie n’avait pas coutume d’être aimable.
– Oui. Les glaces sont délicieuses, je te conseille de goûter celle aux quatre parfums.

Mélanie fit signe au serveur et commanda une glace vanille-chocolat-fraise-menthe nappée de crème chantilly. En l’attendant, elle fit remarquer à sa cousine que sa poupée était très joliment habillée ; cette jupe plissée grise et ce blazer à col marin lui allaient à merveille.
– J’estime que c’est la tenue la plus seyante à bord d’un navire, expliqua Léa qui ajouta aussitôt : Je suis ravie de constater que cette croisière te plait, j’avais d’abord eu l’impression que c’était le contraire. Je m’étais trompée ?
– Sûrement.
Le serveur revint déposer une large coupe glacée devant Mélanie. Alors qu’elle y plongeait sa cuillère sa cousine lui murmura d’un air ennuyé.
– Mélanie, ça ne te dérangerait pas de veiller sur Pétronille, je dois aller aux toilettes.
– Aucun problème, Léa, je ne la quitte pas des yeux jusqu’à ton retour.
– Je me dépêche, souffla Léa en se levant pour se diriger vers le fond de la salle.
« Inutile de te presser  », songea Mélanie en la regardant s’éloigner. Elle jeta un coup d’oeil alentour – personne ne faisait attention à elle – s’empara de Pétronille et lui renversa la coupe de glace sur la tête. La Chantilly se mit à dégouliner sur le petit blazer, répandant de grosses gouttes roses et vertes sur la table.
– Tu as l’air aussi moche que Léa, ma vieille PétroGuenille. Et maintenant sauve-qui-peut !
Mélanie traversa calmement le bar puis, dès qu’elle eut atteint la coursive, elle prit ses jambes à son cou. Il valait mieux mettre la plus grande distance possible entre elle et sa cousine.
« Quand elle pleure, pensa méchamment Mélanie, elle ressemble à une dinde qui glousse ».
A cet instant, la chipie ne s’inquiétait pas de la réaction à venir de ses parents et de la punition qui en découlerait. Le vilain tour qu’elle venait de jouer à sa cousine lui procurait une intense satisfaction et c’était tout ce qui lui importait.
Elle finit par parvenir aux abords du pont promenade et poussa la porte vitrée pour se retrouver au grand air. L’endroit était désert et Mélanie poussa un soupir de soulagement. Ici personne ne viendrait l’accabler de reproches. « Tu n’es pas gentille avec ta cousine ! Tu devrais jouer avec ta soeur ! Souris à la dame ! » Berk ! Mélanie songea qu’elle n’était pas un singe savant à qui on apprend à faire la grimace.
Elle fit quelques pas et s’approcha de la rambarde. La nuit cernait le navire et le faisait ressembler à un vaisseau fantôme perdu au creux d’un océan sans nom. Mélanie ressentit ce que l’ambiance pouvait avoir d’inquiétante et de mystérieuse à la fois.
Enhardie par un étrange sentiment de puissance, Mélanie grimpa sur la rambarde et s’y installa à califourchon. D’un côté, le pont du navire, de l’autre, trente mètres plus bas, l’immensité de l’océan mais la petite fille avait perdu toute notion de danger.
– Je convoque Eole, le dieu du vent ! s’écria la chipe en tendant des bras conquérants vers le ciel étoilé. Je lui ordonne de pousser ce vieux rafiot jusqu’au port le plus proche. J’en ai assez de devoir supporter ces sales gosses et mes parents qui...
A cet instant, la proue du navire s’enfonça dans une vague plus grosse que les autres. Il y eut un léger roulis qui déséquilibra Mélanie et la jeta en bas de la rambarde. Elle tomba dans le vide...

* * *

– Je la tiens, Bix. Rentrez-moi vite !
Le kangourou tira, d’un geste vif, le panda à l’intérieur de la voiture et referma la porte. Tommy observa alors une scène incroyable. D’abord Théobald cracha une crevette sur le plancher, puis il retourna le filet à papillon pour libérer une demoiselle qui s’étala, de tout son long, sur le tapis.
– Vous n’auriez pas dû garder la bouche ouverte, chef, fit remarquer le kangourou. Je dis ça...à cause de la crevette.
– J’apprécie ton conseil Bix, mais il arrive trop tard, répondit Théobald tout en rangeant le filet dans l’armoire. Je crois que nous avons fait une bonne prise, qu’en dis-tu ?
– Vous l’avez attrapée de main de maître, chef. Mais elle n’a pas l’air ravie d’être en notre compagnie !
Mélanie n’avait pas compris ce qui lui était arrivé, à part cette horrible impression de chute qui n’en finissait pas.Elle se retrouvait désormais sur le plancher d’un... d’une...
– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en regardant autour d’elle.
– Un train, répondit aimablement Théobald, attirant ainsi l’attention de la rescapée sur lui.
Les yeux de Mélanie s’agrandirent d’horreur. Un panda en uniforme venait de lui parler ! Et il y avait un kangourou, un petit garçon, un ours...
– Mais quel endroit affreux ! Au secours, je ne veux pas être dévorée par des bêtes sauvages !
– Bon courage, Bix, souffla Théobald avant de s’éclipser.
– Merci, chef, répondit le kangourou qui échangea, en un tournemain, son gilet de sauvetage contre un ravissant tablier.
– Qu’est-ce que je fais ici ? cria Mélanie. J’exige une réponse, vous m’entendez ?
Gretti la pendule fit entendre un long grincement et les têtes se tournèrent dans sa direction.
– Si certaines personnes pouvaient faire moins de bruit, grinça-t-elle. J’aimerais pouvoir me rendormir. Merci.
Bix profita du bref silence qu’avait provoqué l’intervention de la pendule pour aider la demoiselle à se relever.
– Théobald vous a sauvé la vie, sans lui vous vous seriez noyé.
– Pfff ! fit la chipie avec un haussement d’épaules plein de mépris. Je ne veux pas rester une minute de plus, vous m’entendez ?
– Notre train vous déposera bientôt là où vous pourrez retrouver votre famille. En attendant, vous devriez vous asseoir, je reviens.
Pendant que Bix s’éclipsait pour échanger quelques mots avec Théobald, Mélanie prit place sur la banquette en face de Tommy et fit semblant de s’intéresser au paysage qui défilait derrière la vitre. Tommy en profita pour installer son ours à côté de lui.
–Tiens-toi bien, Peluchon. Je t’ai appris les bonnes manières, lui murmura-t-il.
– Qui tu es toi ?
Ainsi interpellé, Tommy répondit :
– Tommy et lui, c’est Peluchon.
Mélanie songea qu’elle n’avait jamais vu un ours sans poils.
– Je me demande pourquoi tu le gardes. Il a quoi dans le ventre ?
Tommy ne comprit pas vraiment la question.
– Euh... je ne sais pas.
Puis l’enfant détourna la tête pour chercher Bix mais le kangourou n’était pas encore de retour.
– On va voir ça tout de suite, dit Mélanie en tendant les bras vers l’ours.
Tommy poussa un cri d’effroi mais il était déjà trop tard. Les mains de la chipie s’étaient emparées de Peluchon et s’apprêtaient à s’enfoncer dans son ventre pour lui arracher son rembourrage quand soudain, la banquette, sur laquelle Mélanie était assise, recula à toute vitesse jusqu’au fond de la voiture.
Il y eut un silence. Mélanie mit quelques secondes à réaliser que ses bras, qui tenaient toujours l’ours demeuré aux côtés de Tommy, s’étaient allongés démesurément. Horrifiée, elle lâcha Peluchon.
Le premier réflexe de Tommy fut de récupérer son ours et de se précipiter hors de la voiture à la recherche de Bix... mais en voyant Mélanie si désemparée l’enfant s’arrêta. Il s’approcha de la chipie, dont les bras pendaient sur le plancher, et vit quelle avait les yeux remplis de larmes.
Tommy voulut lui dire qu’il était désolé de la voir ainsi et puis, sans qu’il comprenne comment c’était possible, d’autres mots sortirent de sa bouche.
– Peluchon est mon seul ami et tu voulais lui faire du mal.
Médusée, Mélanie fixait toujours ses bras, alors l’enfant poursuivit :
– Tu es aussi méchante que Grégoire et je ne t’aime pas du tout.
Puis il lui tourna le dos et s’en alla à la recherche du kangourou qu’il ramena avec le panda.
– Quelle triste chose ! constata Bix en voyant l’état de Mélanie et il sortit de sa poche un gros carnet qu’il tendit au panda.
Tommy lut sur la couverture en cuir rouge : « Bêtises en tous genres ».
– Je suis d’accord, dit Théobald qui ouvrit le carnet et le feuilleta. Donc, si je résume : nous avons un livre déchiré, une poupée couverte de crème glacée, et j’ai failli devoir rajouter un ours éventré. C’est bien cela ?
Un crayon à la main, Théobald attendait.
– Je ne l’aurais pas fait, dit Mélanie en reniflant. C’était pour rire.
– Vraiment ? insista Théobald.
Mélanie baissa la tête et une grosse larme coula le long de son nez.
– Je regrette, dit-elle.
Théobald referma le carnet.
– Très bien, Mélanie. A toi de jouer, Bix !
Le kangourou ouvrit une grosse boîte ronde remplie de pastilles rouges et bleues. Il en choisit une rouge.
– Ouvre la bouche !
Mélanie sentit fondre la pastille sur sa langue ; elle avait un affreux goût amer qui la fit grimacer. Mais ses bras se mirent à rétrécir et, très vite, ils reprirent leur taille normale.
– J’espère que tu as compris la leçon, Mélanie ? demanda Théobald. Et que tu sauras te montrer raisonnable désormais.
La chipie acquiesça de la tête et, durant les heures qui suivirent, elle se montra d’une sagesse exemplaire. Ce qui n’empêcha pas Tommy de cacher Peluchon derrière son dos et de surveiller la chipie du coin de l’oeil.

La nuit était tombée quand le train fit une halte.
– C’est pour Mélanie, dit Bix en réponse au regard interrogateur du petit garçon. Elle va retrouver sa famille.
Théobald ouvrit la portière et aida Mélanie à descendre puis il fit quelques pas avec elle. A travers la vitre, Tommy s’aperçut que le train se trouvait sur un quai et, en levant les yeux, il aperçut l’énorme silhouette d’un navire.
– C’est le « Reine des mers », expliqua le kangourou. C’est un magnifique bateau de croisière. Mélanie est une petite fille très gâtée.
– Que va-t-elle devenir, Bix ?
– Personne ne la verra monter à bord. Elle pourra ainsi rejoindre sa famille et prétendre qu’elle s’était endormie dans un canot de sauvetage. Ses parents seront si heureux de la revoir qu’ils ne la puniront pas. Ils se sont faits beaucoup de souci pour elle et tout le monde l’a cherchée durant des heures.
– Elle n’est pas gentille, dit Tommy qui serra très fort son ours contre son coeur. Elle voulait abîmer Peluchon.
– Elle va peut-être changer, suggéra Bix. En tout cas, je l’espère pour elle.
– Je suis content qu’elle s’en aille, dit Tommy.
– Oui, je comprends mais, avec nous, tu ne risquais rien.
Tommy savait qu’il était en sécurité avec Bix et Théobald mais il préférait quand même que la chipie s’en aille.

Sur le quai, le panda tendit un objet à Mélanie puis il lui dit quelques mots. Ensuite elle monta le long de la passerelle pour gagner le pont du navire.
Théobald avait à peine refermé la portière du train que celui-ci repartit après avoir lâché dans l’air un jet de vapeur qui siffla comme un adieu.
– Théobald, que lui as-tu donné ?
Le panda se tourna vers l’enfant que Bix était en train de mettre au lit.
– Un livre de Winnie l’ourson, identique à celui qu’elle a déchiré. A elle désormais de faire le reste si elle veut que les choses changent, dans le bon sens.
– Tu crois que ça va marcher ?
– Je l’ignore, Tommy. Je ne suis pas dans son coeur et c’est préférable.
– Allons, Tommy, interrompit Bix, il est temps de dormir.
Et le kangourou se pencha pour border la couverture.
– C’est vrai que les gens méchants peuvent devenir gentils, Bix ? demanda Tommy en frottant ses yeux remplis de fatigue.
– Oui, je le crois, Tommy. Et c’est une bonne nouvelle pour eux.
– Mais les gentils ne deviennent jamais méchants, n’est-ce pas Bix ?
Le kangourou regarda l’enfant déjà à demi endormi.
– Non, ce n’est pas possible du tout.
– Oh, tant mieux. Bonne nuit, Bix.

* * *

Le soleil se leva sur une plaine plantée de centaines d’arbres croulants sous leurs fruits. Myline s’était arrêtée sous leur ombre et attendait sagement de connaître sa prochaine destination.
Tommy et son ours, Bix et Théobald descendirent du train.
– Bix et moi devons régler quelques détails, expliqua Théobald à l’enfant. Tu devrais en profiter pour te dégourdir les jambes et je suis certain que Peluchon aimerait également prendre l’air.
Tandis que le panda et le kangourou se rapprochaient de Myline, Tommy hésita. L’idée de s’éloigner du train réveillait ses peurs et l’image de l’orphelinat était encore trop vive à sa mémoire. Pourtant l’endroit baignait dans une douce chaleur et puis il y avait ce fruit que Tommy venait de cueillir sur une branche basse.
– Hmmm, ça sent bon. Tu en veux ?
Non. Peluchon ne paraissait pas avoir faim. Il préférait poursuivre sa nuit dans les bras de son petit maître. Quel paresseux !
– Tant pis pour toi, je vais le manger.
Tommy savoura le fruit gorgé de jus tout en flânant, le nez en l’air. D’étranges bestioles faisaient entendre un refrain qu’elles répétaient à tue-tête, sans se lasser et cela amusait l’enfant qui cherchait, sans le trouver, cet orchestre minuscule.
– Bonjour ! Je suis Capucine. Et toi ?
Sans s’en apercevoir, Tommy s’était porté à la rencontre de deux enfants qui le regardaient d’un air accueillant.
– Tommy et lui c’est Peluchon.
– Moi c’est Cédric, dit le garçon. On ramasse des oranges pour faire de la confiture, tu nous aides ?
– Oui, mais je dois d’abord poser Peluchon.
– Ici, il sera bien, dit Capucine en montrant son gilet pendu à une branche. Laisse-moi faire !
Elle glissa l’ours dans une emmanchure de son vêtement, ne laissant dépasser que la tête et les deux pattes avant, et Peluchon parut ravi de prendre de la hauteur.
Après avoir rempli les paniers, les enfants emmenèrent Tommy jusqu’à leur maison, à l’autre bout du pré.
– Si tu veux, dit Capucine, tu pourras rester avec nous, et Peluchon aussi. Nos parents sont très gentils.
– Je ne sais pas ... hésita Tommy qui se retourna mais derrière lui il n’y avait que les arbres.
L’enfant chercha dans sa mémoire, il aurait dû se souvenir de quelque chose, ou de quelqu’un...
– Tu viens ? demanda Capucine et elle le prit par la main.
Alors Tommy acquiesça : C’est d’accord, je reste.

Théobald, Bix et Myline étaient repartis après avoir accompli une nouvelle mission : trouver de gentils parents pour Tommy et pour Peluchon.
Bouleversé comme à son habitude, Bix avait baissé la vitre du train pour suivre l’enfant du regard le plus longtemps possible.
– Ils sont trop loin désormais, Bix, dit Théobald. Vous devriez refermer avant d’attraper une escarbille dans l’oeil.
– Oui, je sais..., commença Bix mais il ne put poursuivre. Une brise facétieuse venait de lui plaquer une feuille de chêne sur le museau.
Le kangourou s’en empara et la tendit aussitôt au panda.
– Une autre mission nous appelle, chef.
– Voyons cela, Bix, fit Théobald en lisant le message. Oh ! Et je dirais même : Ohoooo !
Bix roula des yeux inquiets.
– Une opération délicate à réaliser, chef ? Ou peut-être même très périlleuse ?
Théobald avait un air soucieux quand il répondit :
– Exactement, mon cher Bix. Il s’agit d’une certaine Mélanie !
– Ohoo, fit à son tour le kangourou. On ne peut pas réussir à tous les coups, chef !
– En effet mais je pensais lui avoir fait comprendre que les bêtises ne menaient à rien. Soyez gentil de vous occuper de Gretti, Bix. Je vais prévenir Myline afin qu’elle choisisse le trajet le plus court.
– A vos ordres, chef ! Gretti ? Gretti ? ...GRETTI !!!
Réveillée en sursaut, la pendule poussa un cri de protestation qui fit grincer tous ses rouages.
– Oui ! Que...quoi encore ?
– Mélanie a besoin de nous.
La pendule eut un étrange bruit de ressort qui couine.
– Quand pourrais-je dormir en paix, je me le demande parfois ?
– Quand tous les enfants du monde entier auront cessé de faire des bêtises, Gretti, lui répondit Bix dans un grand sourire. Et cela risque de prendre un temps indéfini, je le crains.



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Eléonora, Dame Crapette, Maître Tori Luba et Tommy et Peluchon - Sur Bopy.net - Tous droits réservés