Le pantin de la Lune

par Claude JEGO

Nuel se leva et s'étira avec lenteur. Son corps était encore engourdi de sommeil ; ses yeux à demi fermés, à demi ouverts, refusaient de faire un dernier effort afin de s'ouvrir complètement. Il les frotta mollement de ses poings fermés, puis bâilla sans la moindre retenue.
Enfin éveillé, il dodelina de la tête, agitant ainsi ses cheveux soyeux, avant de prendre, un à un, ses vêtements qui flottaient à portée de main dans le vide. Avec nonchalance, il les enfila : d'abord le pantalon, puis le pull aux manches si longues qu'elles lui tombaient sur les mains.
Nuel baissa la tête et fit un premier pas, puis un autre, s'amusant du voile de poussière argentée qu'il soulevait au fur et à mesure devant lui.
Il poursuivit sans se retourner, atteignit bientôt le bord de l'astre. A cet instant seulement il releva la tête et son regard embrassa l'espace, immense. Il s'accroupit, ramassa une pleine poignée de poussière et, du geste ample du semeur, il la répandit à la volée. Une à une, les étoiles s'allumèrent et un sourire ravi apparut sur les lèvres de Nuel.
Sa tête s'inclina légèrement vers son épaule gauche ; c'était l'une de ses habitudes quand il était heureux, une sorte de tic. Le silence. Le vide. Nuel appréciait cette solitude, d'ailleurs comment pouvait-il en être autrement puisqu'il était le seul habitant de la Lune ?
Il se mit à cheminer sans but, s'arrêtant parfois pour contempler ses constellations préférées. Celle des Gémeaux avec Castor et Pollux, et plus loin : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept étoiles, c'était la Grande Ourse. La plus belle à son goût.
Il poursuivit à cloche-pied – ce jeu l'amusait beaucoup – puis se lança dans une série de sauts qu'il réalisa dans un harmonieux ralenti du fait de la faible pesanteur. Ses lèvres esquissèrent un sourire, et Nuel sentit sa poitrine se gonfler de bonheur.
Soudain, son regard fut attiré par un mouvement inhabituel dans l'espace ; une sorte d'éclat lumineux qui grossissait, grossissait, et semblait fondre sur lui. Chouette ! Enfin, un peu de fantaisie dans sa monotonie sélène.
Il courut à sa rencontre mais c'était une démarche inutile, la boule de feu fonçait droit vers la Lune, se déplaçant dans l'espace à une vitesse phénoménale. Nuel stoppa sa course, se campa sur ses deux jambes et, anticipant le passage de la météorite au-dessus de sa tête, il ouvrit les bras. Il était Nuel, le grand ordonnateur de l'infini, elle allait devoir dévier de sa trajectoire.
Mais, à la dernière seconde, la masse lumineuse se désintégra en une multitude de sphères qui poursuivirent leur route, parfois dans des directions très différentes. Certaines survolèrent l'astre, allant même jusqu'à frôler Nuel et l'obliger à se jeter le nez dans la poussière ; l'une d'elles ricocha joliment trois fois sur le sol avant de reprendre sa course éperdue ; une autre se fracassa sur la roche, disparaissant dans une fantastique explosion d'étincelles.
Nuel applaudit des deux mains ; quel merveilleux spectacle ! Il avait si rarement l'occasion d'assister à une telle effervescence qu'il s'en remplissait les yeux.

* * *

– Robert ? Tu sais qu'un observatoire c'est fait pour observer ?
L'œil collé à son immense téléscope, Robert ne répondit pas. Ou du moins, il grommela quelque chose comme quoi il ne fallait pas le prendre pour un débile. Qu'il n'avait pas fait des années d'études dans les plus grandes écoles, ni secondé les astronomes les plus réputés pour ne pas savoir en quoi consistait son boulot.
– Robert ? Je te parle !

Le dénommé Robert accepta, enfin ! de prêter un peu d'attention à son collègue mais non sans montrer des signes d'agacement évidents.
– Je suis payé pour travailler ou pour te faire la conversation ? lui demanda-t-il d'un ton sec.

Puis il reprit sa position initiale, l'œil rivé sur l'espace, se concentrant dans un silence quasi religieux que rien n'aurait pu troubler sauf…
– Excuse-moi, Robert, je ne voulais pas te vexer mais comme tu n'avais pas ouvert la bouche depuis un moment, je me suis inquiété, c'est tout.

« Robert » délaissa à nouveau son téléscope et jeta un regard inquisiteur à son collègue :
– Et je peux connaître le motif de cette soudaine sollicitude ? Tu pensais que je m'étais peut-être endormi, d'où la raison de mon immobilisme ?
– Euh… Non, Robert, simplement j'aimerais que tu me dises ce que tu vois. Enfin, de temps en temps.
– Que je te fasse un rapport de la situation, en quelque sorte ? proposa Robert qui déclara : Alors, le téléscope est orienté dans la bonne direction, mais l'espace est vide, les étoiles filantes ne sont pas encore visibles. Ca te suffit ?

En ce début juin, tous les astronomes professionnels ou amateurs guettaient avec impatience un événement peu commun : la chute des Perséides. L'entrée de ces météorites dans l'atmosphère terrestre déclenchait toujours un phénomène médiatique de grande ampleur.
Pendant plusieurs jours, les médias ne parleraient plus que de ça : « Le ciel allait vraiment nous tomber sur la tête » mais par petites touches et sans le moindre danger pour les habitants de la Terre, bien entendu.
– Robert ?
– OUI, Julien. QUOI encore ?
– Ce matin il y avait une sorte de point qui sautillait sur la Lune…

Robert fronça les sourcils et sentit l'inquiétude monter en lui. Il avait accepté le poste qu'on lui proposait dans cet observatoire parce que le travail lui avait paru particulièrement intéressant mais il n'avait pas pensé que certains collègues pouvaient poser problème.
Et LE problème s'appelait Julien. Un garçon d'une trentaine d'années, plutôt sympathique, et même un caractère facile à vivre, sauf que… Il était du genre rêveur, ou imaginatif débordant, ou franchement schizophrène, c'est selon. En fait, Robert ne savait pas dans quelle catégorie le classer, mais le comportement de son collègue commençait sérieusement à le tracasser.
– Un machin sautillant ? répéta Robert en jetant un coup d'œil furtif à son collègue. Et à ton avis, c'était quoi ? Une météorite isolée ou peut-être un débris provenant d'un vieux satellite…
– Je ne sais pas, répondit Julien en plongeant le nez dans un dossier. Pierrot en train de jouer sur la Lune… ou quelque chose d'approchant.
– Bien sûr, lâcha Robert dans un soupir.

Il aurait dû s'attendre à ce genre de réponse, Julien était un véritable spécialiste des contes pour enfants. Du Chat Botté au Joueur de Flûte en passant par le vilain petit Canard, il les connaissait tous par cœur.
Mais l'attention de Robert fut détournée par l'événement, tant attendu, qui débutait à l'autre bout de son téléscope. Une nuée d'étoiles filantes, bondissant par-dessus la Lune, se précipitait vers la Terre. Robert procéda à un dernier réglage, et se prépara au grand spectacle.

* * *

Nuel se livrait à de grandes gesticulations de joie tout en regardant disparaître les derniers feux de la fête. Il aurait aimé que les Perséides poursuivent leurs cabrioles pour lui seul, mais elles filaient maintenant vers la Terre et n'allaient pas tarder à se trouver hors de sa vue.
Il gagna le bord de l'astre pour les suivre des yeux le plus longtemps possible et se pencha tant et si bien qu'il bascula dans le vide spatial.
Il tomba, tomba, tomba…
Quelle étrange sensation que cette chute vertigineuse qui n'en finit pas, n'en finit pas… La Lune s'éloignait de lui, ou bien c'était l'inverse ; elle n'était plus qu'une minuscule tache blanchâtre qui rétrécissait à vue d'œil. Ca y est ! Elle avait disparu.
Boum ! Nuel entendit un bruit, chose inhabituelle pour lui, en même temps que sa chute était stoppée brutalement par quelque chose de très dur ; rien à voir avec la moelleuse poussière argentée qui lui servait habituellement d'édredon.
Nuel ouvrit grands les yeux ; dans cette étrange position, étendu de tout son long sur le dos, il pouvait apercevoir, au loin, la voûte étoilée qui scintillait. Mais plus près, beaucoup plus près, il se retrouvait cerné par des espèces de bras brunâtres terminés par des mains noueuses, elles-mêmes couvertes d'une multitude de taches vertes. L'une d'elles se détacha de sa branche et, après avoir effectué un harmonieux vol plané, elle termina sa chute sur le front de Nuel.
Il se redressa – la feuille glissa jusqu'à son ventre – et il la contempla avec ravissement ; c'était soyeux et cela bruissait sous les doigts. Il n'y avait rien de pareil sur la Lune.
Mais il n'était pas encore au bout de ses surprises. Face à lui venaient d'apparaître trois têtes qui le dévisageaient avec curiosité. Des têtes avec deux yeux, un nez, une bouche et beaucoup de cheveux, exactement comme lui en somme, mais les couleurs étaient différentes.
Alors il fit une chose qu'il n'avait encore jamais faite, il ouvrit la bouche et s'entendit prononcer :
– Bonjour ! Mon nom est Nuel.

Tandis qu'il mettait la main devant sa bouche pour retenir les autres mots qui voulaient sortir, un juron retentit :
– Il est pas vrai, celui-là ! Il dégringole sur le toit de notre cabane, et il nous sort tranquillement : Je m'appelle « machin » !
– Tom ! dit une jolie petite fille. Pourquoi tu te mets en colère ? C'est mignon « Nuel ».
– Ouais ! c'est ça, gronda à nouveau le dénommé Tom. La prochaine fois que Rémi et moi on passe la nuit dans la cabane, TU resteras chez les parents. Les filles ça fait de la broderie, ça ne grimpe pas aux arbres avec les garçons.
– Pfff ! Tu es jaloux parce que moi, je n'ai pas le vertige ! s'écria Capucine, vexée par les propos de son frère.

Rémi n'avait encore rien dit. Plus calme que son frère et sa sœur – il était l'aîné – une question lui trottait pourtant dans la tête :
– Arrêtez de vous disputer tous les deux ! Vous pouvez me dire d'où il sort ?

Les trois enfants levèrent leurs regards vers le sommet de l'arbre. On distinguait nettement une trouée à travers le feuillage, ainsi que des branchettes brisées. Inutile de chercher davantage, le nouveau venu avait laissé la trace de son passage.
– Il sera grimpé dans l'arbre pour faire le malin et il s'est cassé la g…
– Tom ! gronda Capucine. Maman ne veut pas que tu dises de gros mots.
– Ah ! les filles, je te jure, rouspéta Tom.

Cette explication ne sembla pas satisfaire Rémi.
– Alors on aurait dû l'entendre escalader puisqu'on était réveillés !

Nuel avait suivi les dialogues avec intérêt. La petite fille était très jolie à regarder et elle avait de longues boucles blondes qui l'enchantaient.
– Je suis tombé de la Lune, dit-il en lui faisant son plus beau sourire.

Tom mit son index contre sa tempe pour exprimer clairement qu'il prenait le nouveau venu pour un fou :
– Il a l'air salement secoué de l'intérieur, dit-il à son grand frère. Il a dû heurter un peu violemment le toit de la cabane et ça lui aura éclaté le cerveau.
– Après une chute pareille, s'étonna Rémi, il aurait surtout dû se rompre le cou.

L'idée que le nouveau venu puisse venir de la Lune plaisait beaucoup à Capucine. L'histoire de Pierrot et Colombine la faisait rêver et les contes, qu'elle aimait lire, remplissaient son imaginaire d'êtres et de mondes fabuleux.
Les enfants grimpèrent sur le toit de la cabane, et se regroupèrent autour de Nuel.
– Tu t'es fait mal ? demanda Rémi. Comment il s'appelle déjà ?
– Nu-el, lâcha Tom qui ajouta : Tu parles d'un nom pour un garçon.
– Mais non, il ne s'est pas fait mal ! s'écria Capucine. Puisqu'il est en chiffon. Regardez !

Et soulevant le bras gauche de Nuel, la petite fille montra une déchirure au coude par laquelle dépassait une sorte de rembourrage laineux.
– Ben mince alors ! fit Tom qui attrapa l'avant-bras de Nuel entre ses doigts pour l'écraser fermement.

Il regarda le bras qui reprenait sa forme initiale, et questionna le nouveau venu :
– T'es quoi au juste ? Un pantin ou bien une marionnette ?
– C'est pas une marionnette, protesta Capucine avant que Nuel n'ait eu le temps de répondre. Il n'a pas de fils pour bouger les bras et les jambes, et puis il faudrait quelqu'un pour les manipuler, comme Pinocchio.
– Ouais, c'est vrai, reconnut Tom qui empoigna Nuel par une épaule et le secoua sans ménagement afin de vérifier qu'un fil quelconque n'était pas caché sous ses vêtements. Alors, tu es tombé de la Lune ? Et comment tu as fait ?
– Je me suis penché pour admirer les étoiles filantes, répondit Nuel. Vous aussi, vous êtes des pantins ?
– Non ! Nous sommes des enfants, dit Tom.

Et pour confirmer ses propos, il prit la main de Nuel et la posa sur son bras :
– Vas-y ! Tâte les biscoteaux, tu verras, c'est du costaud.

Rémi qui écoutait la conversation, depuis le début, protesta vigoureusement :
– Vous gobez vraiment n'importe quoi, dit-il. Personne ne peut vivre sur la Lune, c'est impossible !
– Et pourquoi ? protesta Capucine. Je suis sûre que c'est très joli là-haut.

Le pantin secoua la tête d'avant en arrière pour acquiescer.
– C'est immense, raconta-t-il. Totalement désert, et il n'y a jamais le moindre bruit.
– Tu veux dire que t'as pas de jeux vidéo, ni de de téloche ? demanda Tom en faisant une affreuse grimace. Mais tu dois t'ennuyer à mourir ?

Le pantin fit « non » de la tête et confia avec fierté :
– Je suis responsable des étoiles, je dois les faire briller sans en oublier une seule.
– Ouais, c'est ça ! lâcha Tom, pas du tout convaincu. Tu parles d'un coin pourr…
– Tom ! Pas de gros mots ! lui rappela sa sœur.

Une brise fraîche traversa le feuillage, faisant frissonner les enfants.
– Il vaut mieux ne pas rester là, dit Rémi qui ordonna : Tout le monde au chaud !

Les enfants descendirent du toit, emmenant le nouveau venu avec eux. C'est ainsi que Nuel entra pour la première fois dans une cabane.
Il y avait un joli rideau rose sur l'unique fenêtre et, suspendue à un mur, une petite étagère couverte de bonnes choses à manger. Les enfants avaient passé la nuit enroulés dans leurs sacs de couchage, et ils prenaient leur petit-déjeuner quand, soudain, ce grand bruit sourd avait retenti au-dessus de leurs têtes. Ils s'étaient précipités au dehors, oubliant sur le sol la bouteille Thermos remplie de chocolat chaud et leurs bols à moitié pleins.
– Tu as faim ? demanda Tom en plaquant un paquet de biscuits sous le nez du pantin.

Mais Nuel n'eut pas le loisir de se servir. Capucine s'interposa entre lui et les gâteaux.
– Voyons, Tom ! gronda-t-elle. Les pantins ne mangent pas, tu devrais savoir ça.
– Bah ! répondit le garçon en se servant largement dans le paquet. Tant pis pour lui.

Et, sans attendre, il engloutit plusieurs biscuits l'un après l'autre.
– Qu'est-ce qu'on va faire de lui ? s'inquiéta Rémi en détaillant le nouveau venu de la tête aux pieds. Mais enfin regardez-le ! Il a les cheveux bleus !
– Je vais d'abord le réparer, dit calmement Capucine, sinon il risque de perdre son rembourrage.

Capucine sortit la petite boîte à couture qu'elle emportait toujours dans la valise de sa poupée et prépara une longue aiguillée de fil blanc. La petite fille n'avait encore jamais recousu un pantin qui parle mais elle fit ses points avec application, après avoir soigneusement repoussé le rembourrage à l'intérieur du bras ; puis, avec des ciseaux de brodeuse, elle coupa délicatement le fil au ras du tissu.
– Voilà, dit la petite fille au pantin. Tu es comme neuf.
– Il faut que je retourne sur la Lune, lui répondit Nuel.

Le pantin n'avait pas peur de se trouver en présence d'enfants – ce sentiment lui était d'ailleurs tout à fait inconnu – mais toute cette agitation, ces bruits, le déroutaient. Il ne connaissait que son monde de silence et il se languissait déjà de lui.
– Tu t'occupes de toutes les étoiles ? lui demanda Capucine, jamais à court de questions.
– Oui. Les grandes, et aussi les petites qui sont dans la pouponnière stellaire.
– Oooh ! fit Capucine en essayant d'imaginer des étoiles enfermées dans une sorte de parc à bébés. Et elles grandissent vite ?

Rémi se gratta la tête. Le pantin ne pouvait pas rester parmi eux ; quant à le renvoyer d'où il venait… le problème n'allait pas être évident à résoudre.
Et pourtant Nuel insistait :
– Je dois retour…
– Mais t'as tout ton temps, affirma Tom au pantin en lui assénant une grande claque amicale dans le dos, ce qui eut pour effet d'envoyer Nuel s'étaler à plat ventre sur le plancher.

Capucine se mit à protester, outrée par les mauvaises manières de son frère, et tandis qu'elle aidait le pantin à se relever, Rémi se demanda comment tout cela allait se terminer.
C'est à cet instant qu'une voix féminine leur parvint de l'extérieur :
– Houhou les enfants, vous êtes réveillés ?… Je peux entrer ?

Un vent de panique déferla sur la cabane.
– C'est maman ! s'écria Capucine avant de désigner le pantin : Qu'est-ce qu'on en fait ?

Heureusement, Rémi était un garçon plein de ressources :
– Tom ! Mets-lui ton pull ! Capucine ! Enfonce-lui une casquette sur la tête !

On entendit les pas de la maman qui montait l'échelle, la porte n'allait pas tarder à s'ouvrir quand Rémi réalisa qu'il oubliait un détail d'importance :
– Ses yeux ! souffla-t-il à son frère. Ils sont en verre !

Tom n'eut que le temps de plaquer des lunettes de soleil sur le nez du pantin et la maman entra.
Elle venait s'assurer que ses enfants avaient passé une bonne nuit dans leur nouvelle cabane, et elle leur apportait des brioches à peine sorties du four. La découverte du nouveau venu lui causa une surprise ; il faut dire qu'avec ses lunettes noires et une casquette enfoncée jusqu'aux oreilles, il avait une allure pour le moins étrange.
Rémi s'empressa de faire les présentations.
– Il s'appelle Nuel. Il est là pour les vacances.
– Bonjour Nuel, dit gentiment la maman. Je ne t'ai encore jamais vu dans le quartier, d'où viens-tu ?
– De la Lu…, commença le pantin.
– Du pôle Nord ! s'exclama Tom en lui coupant brusquement la parole.

Rémi fusilla son frère du regard :
– De Norvège, corrigea-t-il aussitôt. Tom veut dire qu'il vient de Norvège. C'est un cousin de notre copain Lu… René, que tu ne connais pas, il vient seulement d'emménager.
– Vraiment ? dit la maman en observant le jeune Nuel. Il vient d'un pays nordique et il n'a pas de pull à lui ? ajouta-t-elle. C'est bien celui que j'ai tricoté pour l'anniversaire de Tom, ou alors la maman de Nuel lui a fait exactement le même ?
– Euh… non, c'est bien celui de Tom, confirma Rémi en cherchant très vite une explication pour sa mère. C'est parce qu'il croyait qu'il faisait chaud dans notre pays et il a été surpris par la fraîcheur du matin, c'est pour cela que Tom lui a prêté son pull.
– Bien sûr, fit la maman sur un ton pas du tout convaincu.

Et l'un de ses sourcils se fronça indiquant à Rémi qu'il était urgent de faire diversion.
– Merci pour les brioches, m'man, dit-il en prenant le paquet qu'elle tenait dans ses mains. On sortait faire de la balançoire quand tu es arrivée. Allez, vous autres ! Tout le monde dehors.

La cabane se vida de ses occupants et la maman, ainsi gentiment mise à la porte, oublia rapidement le drôle de « norvégien » pour ne plus penser qu'à l'énorme tas de repassage qui l'attendait ; elle repartit vers la maison à l'autre bout du jardin.
Les enfants poussèrent un soupir de soulagement en la voyant s'éloigner.
– Ouf ! J'ai crains le pire, avoua Rémi. Elle avait l'air de trouver Nuel bizarre.
– C'est normal, il EST bizarre, lâcha Tom en enlevant les lunettes du nez du pantin. Il a les mêmes yeux que mon vieux lapin en peluche.

Mais le geste de Tom avait involontairement provoqué la stupeur de Nuel. Les verres fumés lui donnaient l'illusion de l'obscurité et voilà que ses yeux, débarrassés des lunettes, contemplaient une triste étendue bleue.
– Mes étoiles ! gémit le pantin. On me les a toutes prises ! Et la nuit a disparu.
– Il est pas vrai ce Nuel, gronda Tom avant de marmonner que « décidément ! il fallait tout lui apprendre à ce pantin de la Lune ».

Il attrapa Nuel par le cou et tendit le doigt vers le ciel pour lui expliquer :
– Tu vois le gros rond jaune, c'est le soleil. Parce qu'à cette heure-ci, la nuit et les étoiles c'est fini. Et les machins blancs dans le ciel, ça s'appelle des nuages. On les a rajoutés pour faire plus joli. T'as pigé, Nuel ?

Le pantin, éberlué, cligna plusieurs fois des yeux avant de dire :
– Je dois retourn…
– Oui ! On sait, coupa Rémi. Tom et moi, on va réfléchir à ton problème, et toi, tu vas gentiment faire de la balançoire avec Capucine. On vous rejoindra tout à l'heure.

Ravie de l'avoir pour elle toute seule, Capucine prit le pantin par la main et l'emmena sous une branche où pendait une planchette de bois solidement maintenue entre deux cordes.
Tandis qu'un peu à l'écart, les deux frères s'interrogeaient sur le retour du pantin.
– Je préfère encore les histoires de robinets qui fuient de Miss Grincheuse, notre institutrice, rouspéta Tom. Comment on va s'y prendre pour s'en débarrasser ?
– Ce n'est peut-être pas si compliqué, répondit Rémi qui se creusait la tête. Après tout, en tombant de la Lune, il s'est seulement fait un accroc au coude. Donc, peut-être que si on lui donnait un peu d'élan, ça suffirait tout simplement à le renvoyer là-haut. En tout cas, je l'espère.
– De l'élan ? répéta Tom. Euh… par exemple, avec le trampoline ? C'est ça ton idée ?

Le visage de Rémi s'éclaira :
- Mais oui, bien sûr ! Tom ! tu es un génie qui s'ignore.
– Non-non, affirma modestement Tom, moi je l'ai toujours su. On s'y met tout de suite ?
– Il est préférable d'attendre la tombée de la nuit pour éviter que les parents ne nous surprennent. Ils pourraient nous poser des questions. Allons, rejoindre Capucine et Nuel.

La petite fille s'amusait beaucoup avec le pantin qui découvrait le plaisir de se balancer dans les airs, et poussait de grands éclats de rire silencieux. Les enfants tentèrent également de lui apprendre à jouer à la marelle mais ils durent bien vite renoncer : à chaque fois que Nuel parvenait au « ciel » ses yeux de verre se remplissaient de tristesse.
Tom lui confectionna une couronne avec des feuilles de chênes, Rémi lui fit découvrir un nid de grives perché sur leur arbre, et Capucine fredonna quelques comptines que Nuel chanta à son tour d'une voix mélodieuse.
Les enfants s'amusèrent tant et si bien que lorsque l'obscurité revint, Nuel ne parlait plus de repartir. Pourtant, quand ils levèrent la tête et découvrirent un ciel sombre, sans le moindre éclat, les enfants comprirent que leur nouvel ami devait les quitter.
– Si Nuel ne fait pas briller les étoiles, dit Capucine, la nuit deviendra tellement triste.
– Je dois retour…
– Oui, on sait Nuel, dit Rémi. Allez Tom ! On y va.

Les deux frères s'empressèrent d'aller chercher l'appareil qu'ils placèrent au pied de l'arbre.
– Tu montes sur une branche, expliqua Rémi, et puis tu sautes sur le trampoline à pieds joints. Ca te donnera de l'élan. Allez ! Essaie !
– Et si ça ne marche pas ? s'inquiéta Capucine. S'il retombe sur Terre ?
– Tu n'auras plus qu'à le recoudre à nouveau, répondit Tom. Mais il vaudrait mieux qu'on y arrive parce qu'on ne pourra pas le garder caché indéfiniment dans la cabane.
Capucine savait que son frère avait raison mais elle s'était attachée au pantin.
– Attendez ! dit-elle, je voudrais qu'il emporte un souvenir.
Elle revint rapidement et tendit au pantin une planchette avec deux cordes enroulées tout autour.
– C'est notre balançoire, lui dit-elle. Papa nous en fera une autre, et toi tu pourras te balancer sous la Lune. Au revoir, Nuel ! Tu reviendras nous voir ?
Serrant très fort la planchette sous son bras, Nuel grimpa sur une haute branche, puis il sauta. Ses pieds avaient à peine touché la toile du trampoline que le pantin rebondit et, comme propulsé par une force invisible, il repartit en direction de la Lune. L'astre devint rapidement de plus en plus gros devant lui tandis que la Terre rétrécissait sans cesse.
Les enfants l'avaient suivi des yeux le plus longtemps possible mais, très vite, Nuel avait disparu. Il était temps pour eux de regagner la cabane et de se blottir dans les sacs de couchage.
– Comment être sûrs qu'il est bien rentré ? demanda Capucine avec une pointe d'inquiétude dans la voix.
– Dès que les étoiles réapparaîtront, lui répondit Rémi, nous saurons que Nuel va bien.
– Tu crois qu'il reviendra jouer avec nous ? demanda-t-elle ensuite.
– J'en suis certain, dit Tom qui voulait rassurer sa sœur. Et maintenant, tout le monde au lit. Il est l'heure de dormir.

* * *

Aussitôt de retour sur son astre, Nuel ramassa de la poussière d'argent et la sema dans l'espace rendant ainsi tout leur éclat aux étoiles.
« Ouf ! se dit Nuel, voilà une bonne chose de faite. Et maintenant… » Il se baissa à nouveau, prit une autre poignée et, se penchant au bord de la Lune, il ouvrit largement la main. Les grains d'argent tombèrent dans le vide et traversèrent l'espace jusqu'à la Terre.
Et soudain, dans la nuit, un halo argenté illumina un gros arbre comme en plein jour. Trois enfants jaillirent, émerveillés, de leur cabane en bois.
– C'est Nuel ! se mirent-ils à crier en sautant de joie. On a réussi ! Hourra !
Nuel accrocha sa balançoire à la pointe du croissant et, s'asseyant sur la planchette de bois, il laissa pendre ses jambes de chiffon dans le vide spatial. Puis il donna une impulsion et commença à se balancer doucement.

* * *

– Robert ?
– OUI, Julien. Qu'est-ce qu'il y a encore ? Un autre point noir qui sautille sur la Lune ?
– Non-non. Il y a quelqu'un qui fait de la balançoire, suspendu sous le croissant.
– C'est normal, Julien. A force de sautiller, on se lasse.
– Tu as sans doute raison, Robert. Je commençais à me demander si je n'étais pas victime d'hallucinations ?
– Mais non, Robert. Moi aussi je l'ai vu en train de se balancer. Il a les cheveux blonds, c'est bien ça ?
– Non, bleus, j'en suis certain.
– Oh ! excuse-moi Julien. Je suis daltonien.
– Ca ne fait rien, Robert. Tu sais je suis content que tu me comprennes. Ce n'est pas le cas des autres collègues, tu sais ?
– Bah ! les gens ont parfois des idées étroites. Tu devrais continuer à observer le… sur sa balançoire, j'ai un coup de fil urgent à donner.
Tandis que Julien, l'œil collé au télescope, s'abîmait dans la contemplation de la Lune, Robert décrocha le combiné et composa le «quinze». Voilà ! Il n'y avait plus qu'à attendre l'arrivée de l'ambulance et des hommes en blanc pendant que Julien, un sourire béat sur les lèvres, demeurait calme et tranquille. Pourvu que ça dure !
Robert sentit un frisson lui parcourir l'échine et il prit une décision d'une extrême gravité : à partir de ce soir, il ne raconterait plus jamais de contes à ses enfants. C'était trop dangereux.

F I N


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version revue et corrigée par l'auteur (février 2006)