
Dimitri était un jeune berger, heureux de vivre au milieu de ses moutons. L’été, il les
emmenait, par la petite route, pour atteindre les versants de la montagne nommée
« La Tillette ». Pendant plusieurs semaines, ses moutons pouvaient se
repaître de l’herbe tendre qui poussait en abondance et ils grandissaient, ils
grossissaient, doucement bercés par les airs de pipeau que Dimitri leur jouait.
Chacun d’entre deux avait un nom. Il y avait Milie, Safine, Ladouce, Coline, et puis aussi
Lako, Toum, Pachi et Domi.
L’hiver, Dimitri les redescendait dans la vallée et les
installait dans une bergerie aux murs épais où ils vivaient à l’abri du froid. Pour
que leur montagne et les grandes prairies ne leur manquent pas, Dimitri leur
racontait parfois des histoires qui parlaient de papillons multicolores, de
lapins courant dans la verdure ou d’escargots se promenant lentement entre les
coquelicots. Alors les moutons se couchaient dans le
foin, et ils s’endormaient en faisant de beaux rêves.
La période des naissances était le moment où Dimitri avait le
plus de travail et, parfois, il ne savait plus où donner de la tête. Il devait veiller
sur chaque brebis lorsqu’elle mettait bas un agneau et cela survenait le matin,
ou l’après-midi, ou en pleine nuit, et le jeune garçon finissait par s’endormir,
couché à côté du petit qui venait de naître et de sa mère brebis.
Ce n’était pas un gros troupeau, et même si Dimitri vendait le lait des brebis et la laine
des moutons, il n’avait jamais beaucoup d’argent dans ses poches pour vivre.
Pourtant, pour rien au monde, il n’aurait donné sa place à quelqu’un d’autre ou
choisi d'exercer un autre métier.
Un jour, un événement incroyable se produisit qui allait changer
sa vie si paisible. Une brebis mit au monde un agneau dont la laine était d’un
joli rose pâle. D’abord surpris, Dimitri pensa que ce n’était qu’un simple
reflet et que l’agneau perdrait cette teinte inhabituelle en grandissant. Mais,
au fil des jours, Dimitri dut se rendre à l’évidence : Sylvère, l’agneau
rose tendre, était devenu un mouton rose foncé.
La rumeur, parlant de ce mouton « pas comme les autres », se répandit rapidement
dans toute la région et atteignit le charmant village de huit cents habitants
qui s’étalait au pied de La Tillette. Les villageois arrivèrent, les uns après
les autres, afin de contempler ce surprenant phénomène à quatre pattes et ils
n’en croyaient pas leurs yeux.
Le troupeau de Dimitri devint l’objet de toutes les conversations des commères.
– On aurait dû le prénommer Rosette au lieu de l’appeler Sylvère, riait une vieille.
– Avec sa laine, on pourra tricoter de jolis chaussons, s’amusait une autre.
– Ou un châle pour ma grand-mère, ricanait une troisième.
Et les commères sortaient leurs mouchoirs pour essuyer les larmes qui leur coulaient
des yeux, et elles riaient, elles riaient.
Ces moqueries n’étaient pas agréables pour Dimitri mais elles étaient tout aussi
insupportables pour Sylvère que les autres moutons regardaient avec étonnement.
– Bêêêêêê ! Un mouton doit être blanc, disait Pachi.
– Bêêêêêê ! Alors pourquoi Sylvère est-il rose ? répondait Lako.
Mais personne ne connaissait la réponse à cette question.
Heureusement, les jours suivants, les autres brebis du
troupeau mirent au monde chacune un agneau et ils étaient tous d’une couleur
différente : Dadou était vert tendre, Opla bleu nuit, Adoli était rouge
vif et Chip d’un jaune éclatant.
Cette fois-ci, les commères ne se moquèrent plus du tout de ces agneaux si surprenants. Elles
proposèrent à Dimitri d’acheter la laine et elles se mirent à tricoter des
pulls et des écharpes qu’elles vendirent dans toutes les régions de France.
Elles gagnèrent beaucoup d’argent et Dimitri aussi.
Et c’est ainsi que plus personne ne se moqua
des moutons de Dimitri, et le jeune berger et son troupeau vécurent heureux
durant de très longues années.

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