Avant de monter à bord du bateau, Martin se tourna vers son frère et lui répéta une dernière fois ses recommandations :
- Pendant mon absence, c'est toi qui nourriras les lapins, n'oublie pas, c'est très important !
Le petit François secoua la tête pour acquiescer. Du haut de ses neuf ans, il se sentait si fier d'avoir à accomplir le travail
de son grand frère ! Tous les deux se ressemblaient d'ailleurs beaucoup : les mêmes cheveux châtains, les yeux bleu-vert
et les joues rondes piquetées de dizaines de taches de rousseur.
La mère en robe noire serra, très fort, dans ses bras son fils aîné et Martin crut voir une larme lui échapper.
Il s'arracha à son étreinte, lança son sac sur le pont et le rejoignit d'un bond.
Bientôt, les amarres furent larguées et lentement, le thonier s'écarta du quai.
Sur la jetée, il n'y avait que
des femmes pour accompagner la partance : épouse, mère, soeur ; elles suivaient la manoeuvre du regard, résignées.
Martin ne répondit pas quand sa mère esquissa un dernier signe de la main, et puis le Joseph-Anne se faufila
entre les deux phares du petit port.
Dès la passe franchie, Ange le capitaine cria un ordre, et l'équipage hissa la trinquette et le hunier.
Le vent s'engouffra bruyamment dans la toile, et il emporta le dundée vers la haute mer.
Martin ne se retourna pas pour contempler une dernière fois son île ; il est difficile de partir loin des siens
quand on n'a que douze ans à peine.
- Hé le mousse ? Ce n'est pas le moment de rêver. Au travail !
Martin descendit poser son sac dans la cale du bateau puis il rejoignit Jean, Adam et Eugène sur le pont. Il lui fallait
aider les hommes d'équipage à monter les lignes, tout devrait être prêt quand le bateau rallierait les lointains lieux
de pêche. Quand il releva les yeux, son île avait depuis longtemps disparu de l'horizon. Il ne restait plus que
la mer moutonneuse et quelques mouettes tournoyant au-dessus du bateau ; elles seraient encore plus nombreuses
quand la pêche aurait commencé et que les marins les nourriraient, bien malgré eux, en abondance.
L'une d'entre elles,
sans doute fatiguée, vira doucement sur l'aile pour venir se poser sur la chaloupe de secours à la traîne du dundée.
Avec le soleil couchant, Eugène réduisit la voilure puis il alluma le fanal avant de le hisser en tête du mât et
de prendre le premier quart. Le Joseph-Anne n'était pas seul sur la mer, la lumière signalerait sa présence, et
l'homme d'équipage veillerait une partie de la nuit pour prévenir un malheureux abordage.
Pour Martin, c'était la fin de sa première journée. Il s'allongea sur la couchette et ferma les yeux.
Le sentier caillouteux
lui apparut avec la cabane des lapins sur la gauche et le lopin de terre sur la droite, jouxtant la maison. La porte
était fermée, la cuisine rangée et désertée. Dans la chambre, la mère reposait dans le grand lit avec le petit dernier
blotti tout contre elle ; plus loin, François et Armand dormaient ensemble, sans Martin. Une larme glissa et
mouilla l'oreiller… le petit mousse s'endormit.
Martin et le soleil se levèrent en même temps ; il fallait préparer le petit déjeuner des marins. Dans deux ou trois jours,
le dundée rejoindrait les mattes de thon blanc dans le suroît d'Irlande ; en attendant, l'occupation ne manquerait pas
à bord et le mousse aurait sa pleine part de travail.
A genoux sur le pont, Martin frottait avec vigueur, oubliant, par la même occasion, son estomac qui s'acharnait à suivre
les mouvements de la mer, houleuse. La grosse brosse, serrée entre ses petites mains, récurait le bois en faisant un bruit
qui écorchait les oreilles.
- Attention à ton seau !
Martin le rattrapa d'une main, l'empêchant de verser sous l'effet d'une vague plus forte qu'une autre, puis il regarda vers
l'arrière du bateau mais les hommes discutaient avec le capitaine sans se préoccuper de lui.
La voix se fit entendre à nouveau :
- C'est d'être loin des tiens qui te rend triste ?
Martin tourna la tête et ses yeux plongèrent dans ceux de la mouette. Elle avait quitté la chaloupe pour venir parader
sur le bastingage, toutes ailes déployées.
L'enfant eut une hésitation, puis :
- Les mouettes ne parlent pas, se dit-il à lui-même.
- Et pourquoi ? répondit la mouette en inclinant légèrement sa tête sur la gauche.
L'enfant jeta un coup d'oeil inquiet en direction des matelots, puis il changea de position afin de leur tourner le dos.
- Si les hommes me voient en train de causer avec toi, ils diront que je perds la tête.
- Le capitaine parle à son bateau et personne ne lui dit qu'il est fou, fit remarquer la mouette.
Cette réflexion, pleine de bon sens, interloqua Martin.
- Oui, mais son bateau ne lui répond pas, fit observer l'enfant.
- Avec le bruit des vagues et le vent qui fait claquer la grand-voile, peut-être que tu n'entends pas les réponses,
dit la mouette.
Martin fronça les sourcils. Décidément, cette commère n'était jamais à court d'arguments.
- Je sais que tu es Martin, le nouveau mousse, reprit-t-elle. Moi, je n'ai pas de nom.
- Pourquoi ? Le bateau en a bien un, lui.
La mouette se mit à rire et cela fit un drôle de son :
- Je vois que tu te sers de ta tête autant que de tes mains, petit d'homme. D'où viens-tu ?
- De l'île, dit Martin en indiquant une direction quelque part sur la mer.
- Tu parles de ce gros caillou avec quelques maisons ? s'étonna la mouette. J'ignorais que l'on pouvait vivre sur cette terre
perdue.
- C'est mon île, protesta Martin et il y avait de la fierté dans sa voix. Je suis né là-bas, comme mes frères et ma mère.
- Et ton père ? demanda la mouette.
Mais l'enfant fit "non" de la tête et la mouette comprit. La mer ne les rendait pas toujours.
- Si tu veux, je peux t'y emmener, lui dit-elle tout à coup. Rassure-toi, personne ne s'apercevra de ton absence.
Monte sur mon dos et cramponne-toi.
L'enfant se sentit soudain rapetisser et il fut bientôt à peine plus grand que la brosse abandonnée sur le pont.
Il s'en servit comme marchepied pour grimper à califourchon sur le dos de la mouette, bien au chaud entre les plumes gris
pâle, les bras passés autour de son encolure. Et l'oiseau s'envola.
Martin sentit le vent lui fouetter le visage et il dut faire un effort pour vaincre sa peur et rouvrir les yeux.
Quelle émotion de se retrouver suspendu dans les airs au milieu des nuages cotonneux ! Martin sentit son coeur chavirer
et il baissa la tête. Au-dessous d'eux, on apercevait les autres bateaux qui suivaient le Joseph-Anne en laissant
leurs sillons blancs sur le bleu de l'Atlantique. Bientôt, ils se transformèrent en points minuscules... et disparurent.
Mais l'île était en vue.
Martin la découvrit depuis les airs et il eut du mal à reconnaître cette étrange galette parsemée de quelques phares,
et encerclée d'un délicat liseré de sable blanc. Lui qui pestait contre ses falaises trop escarpées quand il les descendait
pour aller pêcher le congre ! Il aperçut le bourg et son église au clocher surmonté d'un thon, les rares villages
avec leurs maisonnettes aux murs blancs, les toits d'ardoise et les volets peints en bleu ; et puis les entrelacements
de ruelles.
La mouette plongea vers deux douzaines de maisons accolées de chaque côté d'un chemin. Elle posa ses pattes palmées
sur la margelle en pierre grise d'un vieux puit et replia ses ailes ; cet endroit, situé au milieu du village,
ferait un excellent point d'observation.
Un homme, suivi de quelques chèvres rousses, passa devant eux sans les apercevoir. Les sabots de bois qu'il portait
aux pieds battaient la mesure sur les cailloux.
- C'est Jeannot, expliqua l'enfant pour répondre au regard interrogateur de l'oiseau. Il mène ses biquettes au pré.
Elles mangeront de l'herbe tendre jusqu'à la nuit.
- Elles ne se sauvent jamais ? s'étonna la mouette éprise de liberté.
- Il les attache avec une corde à un pieu planté dans le sol, dit l'enfant. Mais, parfois, la Vieille tire tellement fort
qu'elle parvient à se détacher et ce pauvre Jeannot a déjà parcouru la moitié de l'île plusieurs fois pour la récupérer.
Cela ne surprit pas la mouette qui sentit ses plumes se hérisser à l'idée d'être prisonnière d'un bout de ficelle.
Martin se retourna en entendant des voix d'enfants. Sa mère et ses frères étaient sortis de la maison pour arracher
quelques légumes qui rempliraient les assiettes du soir. Armand et François se mirent à chahuter, il y eut des rires.
Martin voulut les appeler mais sa voix se perdit.
- Ils ne peuvent pas t'entendre, dit la mouette. Mais ils pensent à toi. Pourquoi ne vas-tu pas à l'école avec eux ?
- C'est l'été, dit l'enfant. La classe est fermée, et puis je suis l'aîné, j'ai l'âge de travailler.
La mouette contempla ce bout d'homme qui se croyait de taille à veiller sur sa mère et ses frères mais elle n'eut pas
envie de sourire. Elle connaissait trop bien l'océan et ses ouragans qui multipliaient les veuves et les orphelins.
La mouette reprit son envol, et ce fut à nouveau la mer, puis le bateau.
Les fous de Bassan, rasant les flots, avaient annoncé les bancs de thons. Un léger plein dans les voiles, tangons abaissés, le Joseph-Anne filait à cinq nœuds environ, escorté par dix, vingt, trente voiliers qui couraient sur des routes parallèles à la sienne.
Le dundée était sur le retour, les hommes prenaient un peu de repos. Adam avait récupéré un morceau de sapin provenant
d'une caisse à pommes de terre ; il sortit son couteau à manche plat, déplia la lame et se mit à tailler une coque
qu'il offrit ensuite au mousse.
- Tu devras lui mettre des voiles sinon ça ne ressemblera à rien. Et n'oublie pas le tape-cul.
La mouette aussi avait l'âme guillerette. Elle avait profité de la pêche pour se gaver de grosses crevettes et son ventre
apparaissait plus rebondi qu'un ballon. Elle s'approcha de l'enfant en se dandinant et lui demanda :
- Tu as vu le capitaine ?
Ange semblait caresser le grand mât, et on pouvait voir ses lèvres qui remuaient.
- Il remercie son bateau, expliqua la mouette. Il lui dit qu'il a confiance en lui, qu'il sait qu'il
le mènera encore longtemps sur les eaux du Golfe. Et toi, Martin ? Que feras-tu quand tu seras devenu un homme ?
- Je serai cap-hornier, répondit l'enfant et ses yeux se mirent à briller. J'irai par-delà les mers et les océans, porté
par tous les vents, sur le plus beau des voiliers. Je connaîtrai, par coeur, les pays du monde et leurs ports, et je remplirai
mes cales à ras bord de leurs trésors.
- Voyez-vous cela, gloussa la mouette rieuse. Si tu veux, je t'emmène à sa rencontre. Allez moussaillon, grimpe sur mon dos
et partons vers l'aventure !
L'oiseau et l'enfant se laissèrent porter par la brise et la petite boule de plumes, chargée de son précieux fardeau,
fila entre la mer immense et l'horizon sans fin.
- Droit devant ! cria enfin la mouette.
Un superbe trois-mâts faisait route vers le Chili, toutes voiles dehors ; son étrave noire s'enfonçait profondément
dans la vague, noyant le gaillard d'avant sous les gerbes d'écume.
- Regarde bien, dit la mouette. Sur le pont, l'officier en habit sombre avec des galons d'or, c'est le capitaine Martin,
dont la réputation a traversé le globe.
L'oiseau amorça un piqué vers le navire et se posa sur la vergue de misaine. L'enfant découvrit un homme barbu de robuste
apparence au visage franc et courageux. D'une belle voix grave et à grands renforts de gestes, il faisait affaler une voile
par ses marins.
Mais une rafale, brutale, déséquilibra la mouette, l'arrachant à son perchoir ; Martin se serra contre elle tandis
qu'elle reprenait de la hauteur. Des nuages, menaçants, avaient subitement assombri le ciel ; ils annonçaient un déluge
de pluie.
- Le mauvais temps se lève, il nous faut rentrer, dit la mouette. Accroche-toi, Martin !
Quand ils rallièrent le Joseph-Anne, l'horizon avait disparu dans une nuit d'encre tandis que la mer blanchissait
sous les déferlantes.
Dix fois l'oiseau fut repoussé par une bourrasque à chaque fois plus forte. Alors que le bateau
disparaissait au fond d'un creux de dix mètres, l'oiseau réussit à toucher le pont, perdant son passager et
quelques plumes sous la violence du choc.
Martin retrouva sa taille en même temps qu'une bosse s'arrondissait sur son front. Malgré le déluge qui lui noyait
les yeux, il chercha la mouette mais elle avait disparu.
La grand-voile se déchira et ses lambeaux se mirent à claquer.
- A l'abri le mousse ! cria le capitaine et sa voix parvenait, affaiblie, à travers les hurlements du vent.
Martin se précipita vers l'échelle de descente pour se réfugier dans la cale.
- Terre ! Terre ! hurla Eugène cramponné à la barre pour éviter qu'une lame ne l'entraîne par le fond.
Et soudain, dans la nuit de l'ouragan, Martin aperçut, toutes proches, les lueurs réconfortantes des phares de Port-Tudy.
Le Joseph-Anne était sauvé !