Maëlys des étoiles

partie 3

par Claude Jego

Depuis plus d'une heure, Maëlys était assise à son bureau où elle s'efforçait de dessiner, sur une grande feuille blanche, une carte du continent africain. La petite fille se montrait très appliquée mais la lassitude commençait à se faire sentir ; il y avait tant de pays différents : des grands, des moyens, des petits, et il ne fallait en oublier aucun.
Maëlys s'arrêta enfin. Elle posa son crayon et examina son travail avec une certaine satisfaction. Oui, c'était plutôt réussi et le professeur de géographie saurait apprécier ses efforts.
- Je crois que j'adorerais y vivre, pensa la petite fille. Ce doit être merveilleux de voir des girafes avec leurs girafons ou bien les éléphants qui se baignent dans les cours d'eau. Et aussi les lions qui se prélassent dans la savane. Ils sont sûrement plus heureux que ceux que l'on enferme dans les cirques.

La petite fille se pencha sur sa carte et vérifia les nombreuses frontières qu'elle avait tracées :
- Il y a tellement de pays ! Comment faire pour en choisir un, et pourquoi celui-là et pas un autre ?

Elle prit le temps de réfléchir mais sans parvenir à se décider.
- Je vais laisser faire le hasard. D'abord, je ferme les yeux...

La petite fille serra si fort les paupières qu'elle paraissait faire la grimace.
- Et maintenant le crayon.

Maëlys le fit passer, lentement, au-dessus de la carte et tout à coup elle posa la mine sur le papier.
- Voilà, et c'est... (elle rouvrit les yeux)... le Ghana, ou bien le Bénin. Non, c'est le Togo. Quelle sotte, je fais, j'ai oublié de mettre les noms des pays. Oh, tant pis, je m'en occuperai plus tard.

Maëlys décida qu'il était temps d'oublier les girafes et la savane, et de passer à autre chose. Elle rangea son dessin dans une pochette cartonnée et attrapa son cartable dans lequel elle se mit à fouiller. Elle en sortit deux cahiers, un livre, un classeur, un taille-crayon, une règle, deux mouchoirs en papier inutilisés et trois élastiques. Mais il manquait...
- J'ai oublié mon livre de français !

Maëlys n'eut aucun mal à se représenter le visage de son professeur, monsieur Tronchon. Il se pencherait sur elle et froncerait, très fort, ses gros sourcils broussailleux.
"Elève Maëlys, j'attends votre devoir... Où est-il donc ?"

Quelle horreur ! Demain, à dix heures précises, ce serait la fin du monde... ou pire encore ! Maëlys exagérait parfois un tout petit peu.
Heureusement, deux pâtés de maisons plus loin habitait Julie, qui avait le double mérite d'être sa meilleure amie et de ne jamais rien oublier. Maëlys quitta ses chaussons pour ses chaussures, dévala l'escalier et attrapa son manteau d'un geste vif.
- Je vais aider Julie à faire ses devoirs ! cria-t-elle.

Et la porte d'entrée claqua.
Cette brève annonce s'adressait à sa maman ainsi qu'à sa grande soeur, Morgane qui se trouvaient toutes deux dans la cuisine.
- Je n'ai pas saisi ce que ta soeur nous criait, dit la maman en se tournant vers sa fille aînée.
- C'est sans importance, lui répondit Morgane. De toute façon, c'était un mensonge.
- J'espère qu'elle ne rentrera pas trop tard ?
- Tu sais bien que Maëlys n'oublie jamais l'heure du repas !

* * *

La nuit était tombée, les aiguilles du réveil frôlaient les deux heures et toute la maisonnée dormait d'un profond sommeil. Quant à Maëlys, elle venait de commencer un drôle de rêve. Elle avait pris place à bord d'une barque en bois, qu'un vent fort poussait vers le grand large, tandis que des vagues blanchissantes secouaient le frêle esquif tel un fétu de paille. D'ailleurs à force d'être ballottée, la petite fille sentait monter la nausée au point qu'elle ouvrit les yeux et découvrit, à la place du plafond de sa chambre, un superbe ciel noir étoilé.
Stupéfaite, la petite fille se redressa si brusquement que son lit se mit à tanguer, tandis que de gros nuages cotonneux venaient frôler la couette.
"Je suis toujours en plein rêve, songea Maëlys, c'est la seule explication possible."

Elle se pencha et aperçut, au loin, les lumières d'une ville qu'elle était en train de survoler. C'était très amusant et cela semblait si réel !
- Si tu arrêtais de gigoter ! Sinon nous finirons par tomber tous les deux.

En entendant cette voix, Maëlys releva la tête et elle découvrit, avec effroi, qu'un affreux monstre se trouvait assis sur sa couette. Il avait deux grandes cornes, un nez triangulaire, des yeux noirs et, surtout, il la fixait d'un air très méchant.
Alors que Maëlys ouvrait la bouche pour appeler au secours - mais qui aurait pu l'entendre ? - le monstre ôta son visage et le déposa à côté de lui. La petite fille réalisa que ce n'était qu'un simple masque porté par un jeune garçon noir, à peine plus âgé qu'elle.
- Mon nom est Komo et je suis venu te chercher.
- Et pourquoi ? Je ne t'ai rien demandé, j'étais très bien dans ma chambre !

Komo parut surpris.
- Le chaman a imploré de l'aide et tu as répondu à sa prière.
- Moi ! s'exclama Maëlys. Mais je ne me rappelle rien du tout.
- Notre eau a disparu et, sans elle, notre village ne survivra pas. Tu es notre seul espoir.

Maëlys aurait voulu poser d'autres questions mais un gros soleil orangé venait d'apparaître dans le ciel, indiquant que le jour se levait, et aussitôt le lit entama sa descente. Quand il commença à ralentir, la petite fille distingua d'abord une vaste étendue rougeâtre, puis des terres cultivées entourant un village. Enfin, le lit se posa, tout en douceur, à proximité d'un bouquet d'arbres au feuillage à demi desséché.
Maëlys comprit que, bien malgré elle, son voeu se réalisait : elle allait découvrir l'Afrique. Toutefois, la petite fille aurait voulu comprendre comment une telle chose avait pu se produire ; elle était certaine d'avoir fait son dessin avec un simple crayon de mine. A moins que, dans un moment de distraction, elle n'ait utilisé l'un de ses crayons magiques ?
- Dépêche-toi, Maëlys ! lui cria Komo en lui faisant signe de le suivre. Le chaman va s'impatienter.
- Me voilà ! dit Maëlys en sautant en bas du lit. C'est quoi un "chaman" ?
- Une sorte de sorcier, répondit Komo. Mais d'abord, il faut que tu changes de vêtements. Ceux-là ne sont pas convenables.

Le jeune garçon avait raison. Un pyjama rose et blanc, même ravissant, n'est pas une tenue correcte pour rencontrer un chaman africain. Ils traversèrent donc le petit village pour rejoindre une habitation en pierre blanche où vivaient les parents et les frères et soeurs de Komo. Maëlys put ainsi revêtir une large robe en coton aux couleurs vives.
Les deux enfants ressortirent du village et se rendirent jusqu'à une cabane dont l'entrée était si basse qu'il leur fallut se courber pour la franchir. A l'intérieur, un vieil homme aux cheveux blancs et à la peau toute ridée était assis sur une natte de paille, à même le sol. Il leur fit un signe de la main et les enfants prirent place à ses côtés. Puis le vieil homme ferma les yeux et il y eut un long moment de silence.
Maëlys en profita pour regarder tout autour d'elle. Sur l'un des murs était accroché un grand masque peint, semblable à celui de Komo ; il y avait aussi trois gros lézards enfermés dans une cage aux barreaux de bois et, un peu plus loin, une jarre en terre cuite pleine d'eau fraîche.
Tout à coup le chaman se mit à parler :
- Le ciel est semblable à une vaste tente qui recouvre le monde des humains. Les étoiles en sont les fenêtres et les fleuves les chemins qui conduisent à la vie.

Maëlys pensa que c'était une très belle façon de voir le monde mais le chaman n'avait pas encore terminé.
Le vieil homme prit une poignée de cailloux blancs, dans un sac de toile, et il les garda au creux de ses mains tandis qu'il prononçait ces mots étranges :
- Par les cornes de l'antilope, par le crâne de la hyène, par la gueule du crocodile...

Puis il lança les cailloux qui retombèrent, en désordre, sur le sol. Après les avoir observés de longues minutes tout en hochant lentement la tête d'avant en arrière, le chaman ordonna soudain :
- La petite fille doit se rendre auprès du grand crocodile !

En entendant le chaman prononcer ces mots, Maëlys ouvrit la bouche pour protester mais Komo roula des yeux terribles pour l'en empêcher.
Et le chaman poursuivit :
- C'est à elle, et à elle seule, que le grand Sage acceptera de révéler le secret.

Le chaman fixa alors Maëlys d'une étrange façon et la petite fille eut l'impression qu'il pouvait voir l'intérieur de son âme :
- Si elle refuse, le crocodile ira à sa rencontre.

Puis le chaman ramassa les cailloux et il les rangea dans leur sac en disant :
- Les Esprits ont parlé !

Komo se leva, Maëlys le suivit, et les enfants quittèrent la case.
Le jeune garçon indiqua les terres cultivées qui entouraient son village et il expliqua :
- Le cours d'eau qui irriguait nos cultures s'est mystérieusement asséché et, sans lui, notre village ne pourra pas survivre.

Maëlys répondit qu'elle comprenait mais, en réalité, la petite fille découvrait à quel point l'eau se révélait être indispensable à la vie.
- Je connais le lieu précis où il a établi sa demeure, dit le jeune garçon. Je vais te guider vers lui.
- Vers qui ? demanda Maëlys. De qui parles-tu ?

Komo parut surpris :
- Mais du crocodile, bien sûr ! Tu as entendu le chaman : l'animal sacré veut te voir. Allons, dépêchons-nous !

Komo fit un pas en avant et Maëlys un grand pas en arrière :
- Je refuse d'aller voir cette sale bête ! protesta-t-elle avec force. C'est un animal très dangereux qui se sert de son immense bouche, pleine de dents, pour dévorer les humains.
- C'est un très vieux crocodile, il n'a plus beaucoup de dents, tenta de la rassurer Komo. Et il ne court plus très vite non plus, tu verras.
- Mais il n'en est pas question ! s'écria Maëlys en tapant du pied pour manifester son refus.
- Alors, il se rendra chez toi et ce sera pire ! répondit Komo en essayant de prendre un air menaçant. Prends ma main et allons...
- Jamais !

Maëlys se sauva en courant avec la ferme intention de regagner son lit mais de quel côté se trouvait-il ? Tout occupée à le chercher des yeux, la petite fille aperçut trop tard une racine qui dépassait du sol. Elle trébucha et s'étala de tout son long dans la poussière.

* * *

Maëlys se réveilla en sursaut et elle retrouva sa chambre avec soulagement. D'un bond, elle quitta son lit pour chercher, sur son bureau, le dessin du continent africain. Elle l'approcha de la lampe... Hélas, c'était bien ce qu'elle redoutait : elle s'était servie du crayon magique "noir corbeau", ce qui expliquait la venue de Komo.
La petite fille eut beaucoup de mal à se rendormir. Enfin le réveil sonna. Il fallut se lever et se préparer pour aller à l'école mais Maëlys ne cessait de songer à Komo et au chaman. Assise dans la cuisine, devant son bol de lait au chocolat, elle cherchait encore et toujours une solution.
- Non, non et non ! s'exclama-t-elle soudain à voix haute.
- Non ! Mais à quoi ? demanda la maman qui s'apprêtait à débarrasser la table.
- Non, je n'irai pas discuter avec le crocodile et je ne changerai pas d'avis.

Puis, sans un mot de plus, Maëlys récupéra son manteau et son cartable dans le couloir, et elle quitta la maison pour se rendre à l'école.
- Je n'ai pas bien compris, dit la maman. De quel crocodile s'agit-il ?
- Je ne sais pas, répondit Morgane. Je connais Snoufy le chien des voisins, Réglisse le chat de la boulangère et aussi Tip et Top, les hamsters de mon amie Emilie. Mais à ma connaissance, je ne vois personne avec un crocodile.
- Ta soeur est peut-être un peu surmenée ? s'inquiéta la maman.
- Je ne vois pas comment, les vacances viennent juste de se terminer !
- Oui, tu as raison, dit la maman. Mais je crois qu'il vaut mieux que je lui achète des vitamines chez le pharmacien.
- Comme tu voudras, répondit Morgane qui songea aussitôt que ce ne serait pas suffisant car sa soeur était parfois bizarre.

Tandis qu'elle se rendait au collège, Maëlys ne cessait de réfléchir à son problème de "crocodile" et elle finit par trouver la solution. Sitôt le cours de géographie terminé, il lui suffirait de déchirer le dessin en mille morceaux - Maëlys était prête à les recompter pour vérifier qu'il n'en manquait aucun - et ainsi tout rentrerait dans l'ordre.
"Et j'enfermerai mes crayons magiques dans un coffre-fort, songea la petite fille. Oui, c'est une excellente idée, j'en parlerai à maman dès ce soir."

Malheureusement, une fois arrivée au collège, les choses ne se passèrent pas du tout comme prévu, car le professeur de géographie trouva le dessin de Maëlys si réussi qu'il décida de le conserver afin de le montrer en exemple aux élèves d'une autre classe.
Pauvre Maëlys ! Désormais, elle pouvait craindre le pire.
Ce soir-là, avant de se coucher, Maëlys alla chercher une bobine de ficelle dans la boîte à bricolage et, dès qu'elle fut remontée dans sa chambre, elle se mit à attacher, solidement, chaque pied de son lit avec les meubles les plus proches. C'est à dire le bureau, la commode, la chaise et, enfin, son cartable qu'elle avait rempli avec tous ses livres de classe pour qu'il pèse très lourd.
Lorsque sa grande soeur passa la tête par l'entrebâillement de la porte pour lui souhaiter une bonne nuit, elle fut stupéfaite d'apercevoir des dizaines de mètres de ficelle zigzaguant à travers toute la pièce.
- Tu redoutes un tremblement de terre ou bien c'est une tornade que tu attends ? demanda Morgane qui songea que, décidément, les vitamines ne seraient pas suffisantes !
- C'est à cause du crocodile, répondit sérieusement Maëlys qui sauta ensuite dans son lit : Bonne nuit, Morgane.

La grande soeur n'insista pas ; de toute façon, c'était inutile. Elle ressortit donc en fermant la porte derrière elle et Maëlys éteignit la lumière. Puis elle s'endormit.

* * *

Maëlys était plongée dans un profond sommeil quand brusquement la lumière jaillit. La petite fille entrouvrit les yeux et aperçut Komo qui se tenait debout à côté d'elle, caché derrière son masque peint. Elle ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
- Non, non et non, lui cria-t-elle avant de prendre un air boudeur.
Alors Komo ouvrit grands les bras et lança une sorte d'incantation :
- Bouwou ! Mawa douf !

Aussitôt les murs de la chambre disparurent et le lit se retrouva à voguer au milieu des nuages, comme la nuit précédente.
Maëlys se tourna vers Komo qui s'était assis sur la couette :
- Alors ce que je veux n'a aucune importance ? demanda-t-elle au jeune garçon.
- Bien sûr que non, répondit Komo qui enleva son masque et le posa à côté de lui.
- Dans mon pays, on écoute l'avis des filles, dit Maëlys.
- Dans le mien aussi, rétorqua Komo. Enfin... parfois.
- Mmm, c'est bien ce que je pensais.

Cette fois-ci, le lit se posa loin du village, aux abords d'un large fleuve.
Komo mit pied à terre et se tourna vers Maëlys qui croisa les bras, bien décidée à ne pas bouger.
- Quelle trouillarde tu fais ! protesta Komo. Le crocodile nous attend et s'il s'impatiente, il se mettra en colère. Essaie d'imaginer la foudre qui s'abat du ciel et qui tombe sur toi... Eh bien, ce sera pire encore.

A contrecoeur - mais Maëlys n'avait pas envie de voir à quoi ressemblait un crocodile très-très fâché - la petite fille se résolut à suivre le jeune garçon.
Komo emprunta un chemin de terre en se frayant un passage au milieu d'une abondante végétation. Tout autour d'eux, voletaient de magnifiques papillons et il y avait aussi une multitude de bestioles dont Maëlys ignorait le nom. La seule qu'elle identifia fut une araignée, et en Afrique elles sont de taille impressionnante.
Enfin, Komo s'arrêta et il montra du doigt un crocodile qui paraissait endormi sur la berge. Maëlys se souvint avoir lu dans une encyclopédie que le crocodile ne dormait que d'un oeil et qu'il était capable de se déplacer très vite sur le sol. Surtout quand il avait faim !
- Il mesure au moins six mètres de long, gronda-t-elle à voix basse. Il est... ENORME !
- Vas-y ! l'encouragea Komo. Ne te laisse pas impressionner.

La petite fille s'approcha en se demandant s'il fallait dire "bonjour" à un crocodile qu'on rencontre pour la première fois ou bien "comment allez-vous ?" mais, avant qu'elle n'ait pu se décider, le crocodile tourna vers elle sa grosse tête et il entrouvrit sa large gueule remplie de crocs.
- Ainsi te voilà, petite fille ! dit le terrible animal

Et sa voix était si grave et si puissante que Maëlys sentit le sol trembler sous ses pieds.
- Que me veux-tu ?

Maëlys n'était pas rassurée ; elle jeta un coup d'oeil derrière elle mais Komo n'était plus là.
- L'eau n'arrive plus jusqu'au village de Komo, expliqua-t-elle. Les cultures sont en train de dépérir et, bientôt, les villageois devront partir pour aller vivre à la ville. J'aimerais les aider.
- L'eau reviendra si tu la cherches là où elle se cache, dit le crocodile.

Et le sol vibra à nouveau.
Subitement, Maëlys perdit patience. On l'avait arrachée à sa chambre en pleine nuit, trimballée dans le ciel durant des milliers de kilomètres, et tout cela pour lui demander de résoudre un rébus !
- Et elle se cache où ? s'énerva la petite fille en oubliant qu'elle s'adressait à un terrible animal. Parce que je n'ai pas que ça à faire, figurez-vous !
- Cherche la terre qui gratte le ciel et tu trouveras l'eau. Bonne chance, petite fille !

Puis le crocodile se précipita dans le fleuve et il disparut dans l'eau sombre.
- Me voilà bien avancée, pensa Maëlys. Je n'ai plus qu'à retrouver Komo en espèrant qu'il ne se sera pas volatilisé, lui aussi.

Mais le jeune garçon l'attendait quelques mètres plus loin. Allongé sur le sol, les bras croisés sous la tête, il avait les yeux mi-clos et prenait un peu de repos.
- Tu me traites de trouillarde mais tu disparais dès que tu aperçois le crocodile, se moqua la fillette. Je croyais que les garçons étaient courageux ?
- C'est à toi qu'il voulait parler, pas à moi, répondit Komo en guise d'excuse. Que t'a dit le grand Sage ?

Maëlys répéta les paroles énigmatiques du crocodile.
- Je n'y comprends rien, dit-elle. Cela n'a pas de sens.
- Tout est donc perdu ? se lamenta Komo. Mon pauvre village va mourir !

Maëlys ne répondit pas. Elle ne cessait de tourner et retourner la phrase du crocodile dans sa tête pour tenter d'en comprendre la signification.
- La terre qui gratte le ciel, cela pourrait être une montagne, dit-elle. Oh, c'est trop difficile. Cela pourrait vouloir dire quantité d'autres choses !

Komo ouvrit de grands yeux ronds :
- La montagne des Esprits ?
- De quoi parles-tu ?
- Là-bas, dit Komo en désignant l'autre rive du fleuve. D'ici, on ne la voit pas, elle est cachée par les arbres.
- Allons-y ! dit Maëlys. Nous n'avons pas vraiment le choix.

Il leur fallut traverser le fleuve grâce à un pont suspendu fait de cordes et de planchettes de bois ; c'était très instable et ils durent se cramponner, fermement, au cordage pour ne pas risquer de tomber dans l'eau profonde.
Une fois le fleuve franchi, puis après avoir dépassé les arbres, Maëlys découvrit ce qui s'apparentait plutôt à un petit mont.
- C'est la montagne des Esprits, dit à nouveau Komo en s'arrêtant. Elle est là, devant nous.

Maëlys fut surprise de l'insistance du jeune garçon. Il était impossible de se tromper puisque le mont se détachait, seul, au milieu de la plaine aride. Et de voir ses flancs en pente douce était une bonne nouvelle ; il faisait de plus en plus chaud et Maëlys n'avait guère envie d'escalader des pentes abruptes.
- Tu prends tout droit ! lui dit Komo. C'est un raccourci. Je t'attendrai ici puisque tu n'as plus besoin de moi.

Sur ces mots, le jeune garçon chercha un endroit où s'abriter du soleil mais la petite fille ne lui en laissa pas le temps. Elle se planta devant lui et pointa un doigt menaçant sous son nez :
- Le chaman m'avait demandé d'aller voir le crocodile et je l'ai fait. J'ai rempli ma part du marché. Maintenant, c'est ton tour ! Tu as trois secondes pour décider si nous allons ensemble à la recherche de l'eau ou si je rentre, tout de suite, chez moi. Et tu te dépêches parce que j'ai un contrôle dans deux jours et j'ai besoin de temps pour réviser !

L'idée de continuer seul ne sembla pas plaire au jeune garçon. Il jeta un regard inquiet en direction de la montagne et, après avoir poussé un gros soupir, il murmura :
- Je serai très heureux que tu m'accompagnes, Maëlys.


Komo avait dit vrai en parlant d'un raccourci car ils furent très rapidement au pied du mont. Tandis qu'ils faisaient une courte halte, Maëlys constata qu'ils étaient, tous deux, couverts de poussière et la petite fille réalisa à quel point le manque d'eau se faisait déjà cruellement sentir.
Komo indiqua une tache sombre sur le flanc de la montagne - une petite grotte en réalité - mais le jeune garçon ne semblait pas pressé d'y entrer. Il ouvrit la bouche pour parler, hésita, et puis il finit par raconter :
- Il y a de très nombreuses saisons de pluie de cela, alors que mon arrière-arrière-arrière grand-père n'avait pas encore vu le jour pour la première fois, deux Esprits, venus de très loin, sont arrivés ici. Chacun portait sur son dos une motte de terre qui pesait si lourd que le premier d'entre eux, fatigué, laissa tomber la sienne et refusa de poursuivre sa route. L'autre fit alors de même et c'est ainsi que les deux mottes de terre formèrent cette montagne.
- C'est très joli, dit Maëlys.
- Peut-être, dit Komo. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Très vite, les deux Esprits commencèrent à s'ennuyer et ils voulurent repartir. Hélas, le premier choisit d'aller vers l'est et l'autre vers l'ouest et, comme ils étaient dotés d'un mauvais caractère, ils ne sont jamais parvenus à se mettre d'accord. C'est pourquoi nous avons toujours notre montagne et ses deux habitants.
- Les Esprits sont là ? s'étonna Maëlys.
- Oui, dit Komo. Et ils continuent à se disputer, la nuit comme le jour. Tu comprends pourquoi j'ai peur de les déranger ?

Maëlys regarda Komo d'un air amusé :
- Tu ne crois pas à toutes ces bêtises, voyons ? Ce ne sont que des contes destinés aux tout-petits !

Komo jeta un drôle de regard à la petite fille.
- Quand tu seras de retour chez toi, iras-tu raconter à tes amis que tu as bavardé avec un crocodile ?

Maëlys perdit aussitôt son sourire.
- Je suis désolée, Komo, tu as raison, je n'ai pas le droit de me moquer de toi. Je te promets de ne plus recommencer.
- Qu'allons-nous faire si nous rencontrons les Esprits ? s'inquiéta le jeune garçon.
- Si nous ne faisons pas de bruit, ils ne nous entendront pas, suggéra Maëlys.
- C'est une bonne idée, acquiesça Komo. Alors, suis-moi, mais chuut !

Et rassemblant tout son courage, le jeune garçon entra dans la grotte, Maëlys sur ses talons. Très vite, l'endroit se révéla être une sorte de tunnel qui s'enfonçait sous la montagne. Au fur et à mesure de leur progression, la lumière du soleil leur parvenait de moins en moins et les enfants avançaient dans une demi-obscurité.
Soudain, ils perçurent un léger gazouillis.
- C'est par là ! dit Komo à mi-voix. Continuons !

"Flic-floc ! Flic-floc !"
- On a les pieds dans l'eau, chuchota Maëlys. Il y a une source souterraine, c'est incroyable !

Komo plongea aussitôt la main dans le liquide puis il la porta à sa bouche.
- Elle est douce et fraîche comme ma rivière ! s'écria-t-il à voix haute.

Mais il était si heureux qu'à cet instant il ne craignait plus les Esprits et leur mauvais caractère.
L'eau arrivait jusqu'aux genoux des enfants quand ils se retrouvèrent devant un éboulis de pierres qui déviait le cours de la rivière et l'éparpillait ainsi de tous côtés.
- Nous savons maintenant pourquoi mon village se meurt, dit Komo. L'eau ne peut plus arriver jusqu'à lui.
- Il faut dégager ces gros cailloux, dit Maëlys, et tout devrait rentrer dans l'ordre.
- A deux, nous y arriverons, dit le jeune garçon. Aide-moi, Maëlys !

Malgré leurs efforts congugués, il leur fallut près d'une demi-heure pour ôter les pierres une à une, et bientôt l'eau put reprendre son cours naturel.
En la regardant couler, les enfants se sentirent heureux.
- On s'en va ? demanda Maëlys qui savait le jeune garçon pressé de quitter les lieux.
- Je commence à trouver l'endroit sympathique, répondit Komo avec un sourire. Pas toi ?

A cet instant, un affreux cri lugubre se fit entendre. Un cri si puissant qu'il raisonna longuement contre les parois de la grotte au point de ne pas sembler s'arrêter.
S'il y eut un autre cri les enfants ne l'entendirent jamais. Sans se concerter, ils détalèrent à toute vitesse, courant sans se retourner. Ils ne firent une halte que lorsqu'ils furent à bout de souffle et suffisamment loin de la montagne.
Epuisés par l'effort qu'ils venaient de fournir, ils se laissèrent tomber sur le sol et il leur fallut plusieurs minutes avant de pouvoir prononcer un mot :
- Nous avons contrarié les Esprits, dit Komo. Tu les as entendus, toi aussi ?
- C'était peut-être un animal réfugié dans la grotte, suggéra Maëlys. Un oiseau ou un singe par exemple.
- Tu crois vraiment ? demanda Komo. Si tu veux t'assurer que ton idée est bonne, je t'attendrai ici. Qu'en dis-tu ?
- Euh... non, dit Maëlys en secouant la tête de gauche à droite. Tu as entièrement raison, il vaut mieux ne pas ennuyer les Esprits.

Les enfants prirent le chemin du retour et quand ils rallièrent le village, l'eau les avait depuis longtemps devancés. Elle coulait à flots au milieu des terres et les villageois avaient improvisé une fête pour célébrer son retour. Komo et Maëlys se joignirent à eux et tout le monde dansa joyeusement au son des tam-tams.
Quand la musique cessa, la nuit était bien entamée et Maëlys fut ravie de retrouver son lit qui l'attendait là où il s'était posé. Tandis que Komo allait retrouver sa famille, la petite fille s'allongea sur sa couette et ferma les yeux. Et elle s'endormit.

* * *

Aujourd'hui, Maëlys était allée au cinéma avec ses amies ; puis, après avoir mangé chacune une grosse glace, les quatre amies s'étaient séparées en promettant de se revoir le lendemain. Maëlys s'était dépêchée de rentrer car, aujourd'hui, avait lieu le concours de cerfs-volants en Chine, et la petite fille n'aurait voulu manquer cela pour rien au monde.
Sitôt de retour à la maison, elle grimpa dans sa chambre et chercha la pochette renfermant ses plus beaux dessins mais sans la retrouver. Elle se mit à vider les tiroirs de son bureau, jetant sans ménagement tout ce qu'ils contenaient sur le tapis.
Alertée par le bruit, sa grande sœur ne tarda pas à apparaître sur le seuil de porte et resta médusée en voyant cet amas de papiers, de crayons et de livres.
- On peut savoir ce qui t'arrive, Maëlys ? C'est sans doute ta journée "rangement".
- Je cherche mes dessins, répondit la petite fille la tête plongée sous le bureau. Je ne les retrouve pas.

Sa grande sœur leva les yeux au plafond :
- C'est la journée de l'artisanat à la salle des fêtes et maman avait promis d'exposer tes dessins, tu t'en souviens ?

Hélas oui, Maëlys s'en rappelait tout à coup. Sa maman avait beaucoup aimé la pagode chinoise, la cabane sous la neige et la carte africaine que le professeur de géographie avait rendue à la petite fille.
Maëlys jeta un coup d'œil à sa montre ; il fallait plus de vingt minutes en autobus pour rejoindre la salle et il y aurait foule à pareille heure. Et puis elle devrait fournir quelques explications à sa mère.
"Je ne dispose pas d'assez de temps pour les refaire tous les trois. Vite, Maëlys, il faut que tu aies une idée de génie… Bingo ! J'ai trouvé !"

Maëlys prit une feuille blanche et deux crayons. Avec le noir corbeau, elle couvrit la feuille de hachures sombres, puis avec le jaune banane, elle crayonna une multitude d'étoiles et une lune toute ronde. Puis elle ferma les paupières.

* * *

Elle se sentit devenir légère, légère. Elle rouvrit les yeux pour découvrir, émerveillée qu'elle flottait, très haut, dans le ciel. En l'apercevant, un petit nuage poussé par le vent la salua aimablement :
- Bonjour, Maëlys des étoiles ! Que la brise te soit favorable !
Alors la petite fille étendit ses branches scintillantes, et elle poursuivit son chemin, voletant doucement entre les milliers d'étoiles qui illuminaient la voûte sombre.
Bientôt, elle reconnut la Chine et sa grande muraille ; encore un peu de patience, et elle survolerait la maison de Lee-Kwan, puis la plaine où se déroulait le concours de cerfs-volants. Elle pourrait alors apercevoir ses amis et admirer le majestueux dragon de papier.
Ensuite, elle continuerait jusqu'à la Scandinavie ; il lui tardait de revoir les rennes gambadant dans la neige, et les trolls occupés à cacher un nouveau trésor. Elle pourrait ainsi saluer Boggar, Tillik, Dranar et tous les autres.
Puis, beaucoup plus loin, ce serait Komo, en train de cultiver les champs verdoyants qui entouraient son village.
- Bonjour, Maëlys des étoiles ! lui cria un autre nuage avant de filer.

Et Maëlys songea qu'avec autant d'amis, elle était certainement la petite fille la plus heureuse du monde.

F I N


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