Joseph triturait sa casquette entre ses mains et comme tous les gens humbles, il gardait les yeux baissés sur ses sabots
crottés. En quelques jours, le ciel avait déversé des torrents d'eau sur les champs et transformé la terre en
un bourbier marécageux. Au prix d'un travail harassant, le paysan avait pu sauver une partie de sa récolte ; c'est ce
qui lui permettait de nourrir sa famille.
- C'est un prix raisonnable, reprit Le Gadec. Tu ne trouveras pas mieux ailleurs, tu le sais ?
Bien sûr que Joseph le savait puisque Fanch Le Gadec était le seul négociant de la région ; le paysan n'avait pas le choix.
- J'espérais un peu plus, murmura-t-il effrayé de sa propre audace.
Et il eut une pensée pour sa femme, et tous les marmots qui s'accrochaient à sa longue jupe de coton noire. A cet âge-là,
ça ne mange pas, ça dévore.
Les sourcils de Fanch Le Gadec se froncèrent un peu plus. Il avait assez perdu de temps, il fallait conclure sinon
il raterait le dernier train. Ce ne serait pas, en soi, une catastrophe mais passer une nuit à l'hôtel était inutile,
et Fanch n'aimait pas donner son argent quand il pouvait le conserver dans sa poche.
Joseph serra un peu plus sa casquette. Le silence du négociant était de mauvais augure.
- C'est d'accord, dit-il doucement.
Le Gadec sortit un épais portefeuille de sa veste. Il compta soigneusement quelques billets avant de les tendre à Joseph
qui les empocha en silence, puis les deux hommes se séparèrent.
L'obscurité commençait à s'épaissir et Fanch le Gadec pressa le pas sur le chemin qui le ramenait à la ville. Il était
content, l'affaire s'était bien passée ; il avait obtenu la récolte à un bon prix, un très bon prix même.
Le Gadec
se frotta les mains, satisfait. Il avait promis un collier en or à sa femme pour leur quinzième anniversaire de mariage ;
avec le bénéfice qu'il escomptait faire sur la revente, il pourrait aussi lui offrir les boucles d'oreille.
" Et une nouvelle paire de chaussures pour moi " pensa-t-il en entendant le bruit de ses pas dans les flaques d'eau.
Il avait beau essayé de les éviter, il n'y parvenait pas toujours. D'habitude, après une vente, le paysan offrait
au négociant de le ramener, dans sa charrette, jusqu'en "pays civilisé". Mais ce Joseph se débrouillait si mal
que son cheval, une pauvre carne, venait de rendre l'âme.
"Ces gens-là ne sortiront jamais de leur misère, se dit Fanch le Gadec, ils ne sont pas assez malins pour ça."
Dès qu'il eut regagné la ville, Fanch profita de la lumière des becs de gaz pour jeter un coup d'œil à sa montre-gousset
en argent ; il ne l'aurait pas, c'était trop juste, à moins... qu'il ne consente à un effort qui lui ferait économiser
quelques sous.
C'est donc au pas de course qu'il rallia la petite station de chemin de fer où il découvrit, avec
soulagement, qu'il y avait un train à l'arrêt sur l'unique voie. Mais plus pour très longtemps !
Par la cheminée de la
locomotive noire s'échappait un gros panache de fumée blanche qui s'éparpillait ensuite sur le toit des élégants wagons
vert foncé à liseré jaune. Le Gadec entendit le coup de sifflet annonciateur d'un départ imminent et se précipita
pour sauter dans le dernier wagon. Il venait à peine de refermer la portière que le train s'ébranla bruyamment.
La main encore sur la poignée, Fanch le Gadec prit quelques secondes pour retrouver son souffle - son pauvre cœur était
au bord de l'emballement - puis il alla s'asseoir sur une large banquette. Il avait réalisé une affaire qui lui
rapporterait un beau bénéfice et il n'avait pas manqué son train… On pouvait dire que c'était une bonne journée !
Avec un soupir de satisfaction, il tapota la poche de sa veste, gonflée par le gros portefeuille, puis il se laissa
aller contre le dossier et ferma à demi les yeux.
Il faisait nuit dehors. A une heure aussi avancée les braves gens rentraient chez eux et n'en sortaient plus ; on risquait
de se perdre dans l'obscurité. Et puis, les chemins n'étaient pas sûrs, on pouvait y faire une mauvaise rencontre.
Aucun risque de cet ordre avec le train. Les quarante-deux tonnes de la puissante locomotive à vapeur tiraient,
avec facilité, les trois wagons et permettaient même une pointe de vitesse à quarante kilomètres heure ; on n'arrête pas
le progrès mais il a ses limites.
Un personnage éminent, scientifique respecté, avait ainsi révélé dans un quotidien
national que le corps humain ne supporterait pas une vitesse supérieure à cent kilomètres heure. A ce stade ultime,
il se désintégrerait. Cent kilomètres heure. Quelle folie, vraiment !
Pendant que Fanch s'absorbait dans ses pensées, un voyageur vint prendre place à ses côtés.
- Vous avez bien failli le manquer.
Fanch tressaillit en entendant l'inconnu lui adresser la parole.
- Oui. J'ai eu beaucoup de chance.
- C'est certain, reprit l'inconnu. Vous auriez été obligé de dormir en ville et d'attendre le premier train du matin.
On dort toujours mieux sous son propre toit, et puis, entre nous, ces gens de la ville sont tous des voleurs.
- Je suis bien de votre avis, répondit Fanch.
Tout en échangeant ces quelques banalités, Fanch le Gadec apprécia, en connaisseur, le manteau gris de belle qualité
et l'écharpe de soie qu'on apercevait entre les revers de laine. Les mains blanches - pas celles d'un paysan - serraient
une canne au pommeau ciselé ; à l'évidence, l'homme appartenait à un milieu aisé.
- Vous étiez en ville pour affaires ? demanda l'inconnu.
- En effet, répondit prudemment Fanch.
- Vous avez l'allure de quelqu'un qui ne se laisse pas avoir et je m'y connais en homme.
Sans le savoir, l'inconnu avait touché un point sensible. Vaniteux à en rendre jaloux un paon, le Gadec se targuait d'être
le meilleur négociant de toute la région.
- Personne ne m'a jamais roulé, confirma Fanch en se rengorgeant. Vous êtes un fin observateur.
- Ce pays a besoin d'hommes de votre trempe, poursuivit l'inconnu. Sinon, où irions-nous avec tous ces jeunes gens qui
ne pensent qu'à s'amuser ? Notre gouvernement devrait en prendre conscience et venir chercher, parmi des hommes tels que vous,
les nouveaux responsables de demain. Ainsi ce pays pourrait continuer à aller de l'avant.
Fanch décida, tout à coup, que l'inconnu était de fort agréable compagnie, et puis, sa conversation lui permettrait
de trouver le trajet moins long.
Il ouvrit la bouche pour acquiescer à ces propos quand un fait attira son attention.
Un homme venait de quitter sa place pour traverser le wagon ; la démarche avait ceci d'incongru qu'aucun arrêt
n'était prévu avant le terminus où Fanch, lui-même, descendrait.
Le voyageur s'avançant dans le couloir, le Gadec
le dévisagea malgré la mauvaise lumière que diffusaient les lampes à pétrole : le cheveu ras, un visage un peu ratatiné…
Fanch écarquilla les yeux.
- Yvon ? Ce n'est pas possible, on m'avait dit que tu étais mort ?
Le voyageur, ainsi interpellé, poursuivit sans s'arrêter vers le bout du wagon.
- Vous le connaissez ? s'étonna l'inconnu au manteau gris. Il ne semble guère poli, il ne vous a pas répondu.
Fanch chercha dans ses souvenirs :
- Ma femme m'a dit mot pour mot : j'ai croisé cette pauvre Françoise au marché. Elle portait le deuil de son mari, Yvon,
qui était tombé raide mort, huit jours plus tôt, à la sortie de l'église.
- Vous vous êtes peut-être trompé de personne, suggéra l'inconnu.
- Non, je l'ai bien reconnu, dit Fanch. On a vécu longtemps dans le même village.
Fanch se retourna mais le couloir était vide.
- Où est-il passé ? murmura-t-il incrédule. Il n'a pas pu descendre en marche !
- Votre femme n'a peut-être pas dit "Yvon", insista l'inconnu. Mais Léon ou Raymond, vous aurez mal entendu.
- Oui, c'est sûrement ça, répondit Fanch sans paraître le moins du monde convaincu.
L'inconnu reprit la conversation là où elle s'était interrompue - la patrie, les hommes de devoir - mais Fanch
ne l'écoutait plus vraiment. Yvon et lui avaient usé leurs fonds de culotte sur les bancs de l'école communale ;
cela faisait pas mal de souvenirs en commun. Alors quand il avait appris sa mort, il avait eu un choc. Quarante ans,
ce n'était pas tellement vieux.
L'inconnu parlait toujours du pays, ce sujet semblait lui tenir à cœur. Par politesse, Fanch lui répondait par monosyllabes
ou d'un signe de tête. De temps en temps, pour échapper à cet incessant bavardage, il jetait un coup d'œil par la vitre
mais il n'y avait rien à voir ; le train poursuivait sa route dans l'obscurité la plus totale.
- Il fait nuit, dit brusquement le Gadec.
- Rien de plus normal à une heure aussi tardive, répondit l'inconnu sans s'offusquer de cette interruption pourtant grossière.
- Non, c'est faux, insista Fanch. On devrait apercevoir la lumière du phare de la Crique. J'ai l'habitude de faire ce trajet,
on peut voir le phare de très loin, à des dizaines de kilomètres à la ronde. C'est le plus puissant de toute la côte ouest.
- Il sera tombé en panne, suggéra l'inconnu. Cela arrive parfois.
- Le gardien intervient immédiatement, rétorqua Fanch. Sinon, vous imaginez ce qui pourrait arriver ! Beaucoup de bateaux
croisent dans les parages et la mer est mauvaise depuis plusieurs jours.
- Oui, s'il y avait un naufrage ce serait une chose terrible, dit l'inconnu, de façon si banale qu'on aurait cru qu'il parlait
de la pluie et du beau temps.
Le Gadec eut un haut-le-corps.
- Ce serait un drame épouvantable, vous voulez dire ! Moi, monsieur, j'ai vu l'épave d'un thonier ou, du moins, ce qu'il
en restait sur la grève : quelques planches, une voilure en lambeaux et des corps, sans vie, rejetés sur le sable.
- Les pauvres malheureux ! dit l'inconnu. Qui peut dire où iront leurs âmes ?
Fanch ne comprit pas ce que l'inconnu sous-entendait à travers ce propos plutôt étrange et il se demanda quoi lui répondre.
Mais, après tout, ce n'était peut-être pas utile et puis, cette conversation ne rimait à rien !
Il tenta de distinguer quelque chose dans l'obscurité, força ses yeux jusqu'à éprouver une sensation de brûlure.
Que se passait-il avec le gardien du phare ? Un habitant des villages alentour finirait bien par se rendre compte
de cette défaillance et il donnerait aussitôt l'alerte. Pourvu que ce ne soit pas trop tard pour les marins en mer.
Mais déjà le train s'éloignait de la côte pour s'enfoncer dans la forêt. L'inconnu ne parlait plus et Fanch, éprouvé
par sa longue journée, ne réussissait à garder les yeux ouverts qu'au prix d'un gros effort. Il avait donc l'esprit
un peu endormi quand il remarqua que le train roulait entre de véritables murailles de hautes fougères. Sa propre observation
l'étonna. Comment pouvait-il les distinguer aussi clairement ?
L'inconnu sembla deviner ses pensées :
- Il a beaucoup plu le mois dernier, dit-il. Les mauvaises herbes ont proliféré à une allure phénoménale.
"A ce point-là !" songea Fanch, surpris que le personnel des Chemins de fer français ne se préoccupe pas davantage
de l'entretien des voies et des bas-côtés.
Il se promit d'en faire la remarque au chef de gare dès leur arrivée ;
le prix du billet était suffisamment élevé pour que les voyageurs aient droit à un service convenable.
Quelques instants plus tard, son irritation monta d'un cran lorsqu'à la place des fougères il reconnut des chênes,
si proches que quelques feuilles s'écrasèrent contre la vitre ; des sillons sales apparurent, laissés par la sève.
C'était absolument scandaleux ! Sa femme refuserait de le croire quand il lui raconterait son retour dans de telles conditions.
L'inconnu ne semblait rien remarquer, les autres voyageurs non plus d'ailleurs, ce qui parut inconcevable aux yeux de
Fanch le Gadec ; à croire qu'il voyageait en compagnie de rustres, habitués à être transportés comme du bétail.
Le Gadec soupira. La bonne éducation se perdait.
Il y eut soudain un claquement sec contre la vitre.
- Qu'est-ce que c'était ? s'exclama-t-il en sursautant.
- J'ignore de quoi vous parlez, dit l'inconnu.
- Mais ce bruit ?
- Je n'ai rien entendu, je vous assure.
- Mais si voyons, on aurait cru que quelque chose avait cogné la vitre !
A cet instant, l'incident se reproduisit et Fanch ne put retenir un mouvement de recul, le train frôlait les arbres.
Des branchettes se mirent à érafler les flancs du wagon - leurs crissements torturaient les tympans - et Fanch frémit
en songeant aux rayures qu'elles laisseraient sur l'élégante peinture verte.
Abasourdi il regarda, autour de lui, les autres voyageurs qui continuaient à somnoler, la tête penchée sur leur poitrine.
A croire qu'ils étaient tous sourds.
Soudain, il entraperçut une énorme branche. Le temps d'ouvrir la bouche pour crier, elle avait disparu. Heureusement !
Car jamais la vitre n'aurait pu supporter un tel choc.
Fanch n'eut pas le loisir de se réjouir, une autre branche, encore plus grosse, venait de raser la vitre.
- Il ne faut pas rester là, je vous assure, dit Le Gadec à l'inconnu qui lui fit signe de la main qu'il n'entendait pas,
à cause du bruit.
Persuadé que l'accident était imminent, le Gadec abandonna sa place pour se réfugier dans le couloir. Une vitre allait finir
par éclater, les passagers devaient se mettre à l'abri. Quant au conducteur de ce maudit train... ! Rien que d'y penser,
Fanch sentit la colère monter en lui.
Soudain, quelque chose se mit à cogner avec violence dans le plancher du wagon. Baissant la tête, Fanch vit une lézarde
apparaître sous ses pieds, puis une deuxième, puis une troisième ; elles s'agrandirent, encore et encore ! Le plancher
ne pourrait pas résister très longtemps, Fanch comprit que le sol allait s'ouvrir et qu'il serait précipité sous les roues
du train.
- Au secours ! cria-t-il. Au secours !
A ses cris, les autres voyageurs parurent enfin réagir. Ils quittèrent leurs places et s'avancèrent vers lui. D'abord
une femme, puis un vieillard, et ensuite un homme plus jeune...
- Yvon ! Alors c'était bien toi ?
Une fois encore, Yvon ne répondit pas et il suivit les autres voyageurs. Fanch découvrit alors, avec horreur, que
la portière du train était ouverte et les voyageurs, l'un après l'autre, sautaient en marche.
- C'est un cauchemar ! Un véritable cauchemar ! se mit-il à hurler.
- Vous devriez vous rasseoir, dit alors une voix calme, et c'est étrange comme, malgré l'épouvantable vacarme, elle portait
haut et clair.
Terrifié, Fanch se retourna. L'inconnu s'était levé et lui faisait face. Ses orbites étaient vides et son visage
horriblement décharné. Entre ses mains, il tenait un long manche de bois et, dans la lumière des lampes à pétrole,
Fanch vit briller la lame de la faux.
Soudain, le train s'immobilisa. Ce fut le silence, écrasant.
Puis la voix annonça :
- Nous sommes arrivés, monsieur le Gadec.