– Vous m’avez bien compris, Maxime ?
Ledit Maxime étouffa un soupir et pensa : «  Non, désolé ! Mon cerveau tourne à vide et votre menace a glissé sur mes neurones comme un pet sur une toile cirée. »
L’espace de deux secondes, Max s’imagina la face outrée de son éditeur. Il ne put retenir un début de gloussement de jubilation qu’il étouffa dans une quinte de toux, pas vraiment convaincante.
J’ai un début d’angine, expliqua-t-il d’une voix éraillée. Ne vous inquiétez pas, Robert ! Mon manuscrit sera prêt, je vous le promets.
– Je vous le souhaite, Max. Rappelez-vous que votre contrat expire bientôt.

La dernière phrase de son éditeur était d’une clarté limpide. Ou ce fichu bouquin était terminé dans le délai imparti ou c’était la soupe populaire. Max sentit, à nouveau, souffler le vent de la révolte. Il lui suffisait de se draper dans sa fierté outragée et de mettre fin à cette conversation humiliante en raccrochant. Mais ce n’était pas le moment, il avait besoin d’argent... Et, par conséquent, d’un éditeur.

– A très bientôt Robert ! Je ...
« Clic ! » C’était à peine croyable ! Ce sale type avait osé lui raccrocher au nez.
Si un jour, il écrivait l’histoire d’un vampire, il l’affublerait du fichu prénom de « Robert ». Certaines vengeances sont faciles à réaliser quand on est un auteur ! Max avait d’ailleurs utilisé ce procédé sans limites, mais il était plus prudent de changer le nom de la « victime ».
Trois semaines ! Soit vingt-et-un jours – week-end compris – pour écrire le dernier chapitre du roman ; s’il voulait continuer à publier ses oeuvres, évidemment. Max ne risquait pas d’oublier que son dernier livre s’était mal vendu. Quant au précédent, il s’était perdu dans les « poussiéreuses oubliettes de la littérature. »
Son directeur de collection semblait prendre un malin plaisir à écraser de sa verve acide de malheureux auteurs, qui ne pensaient qu’à gagner leur vie.

Max s’affala dans son vieux fauteuil en cuir et réalisa qu’il portait toujours son pyjama en soie bleu de Sèvres. Cette fichue sonnerie l’avait arraché à un sommeil si doux, peuplé de rêves ouatés.
Son regard se posa sur le paquet de pages blanches qui l’attendait sur le bureau... Son moral toucha le fond.
Maxime gagna la salle de bains. La douche brûlante lui arracha des borborygmes de plaisir et il sentit la forme lui revenir tandis qu’il se rasait, debout devant la glace. Il tira la bonde, le lavabo se vida et les poils de barbe restèrent collés contre les parois en émail blanc.

ELLE détestait ça. De même que sa manie d’écraser son tube de dentifrice tandis qu’elle roulait le sien, avec soin, au fur et à mesure que son contenu diminuait. Il ne lui avait jamais reproché le spectacle, peu ragoûtant, qu’elle lui offrait quand elle s’encroûtait les joues de concombre écrasé pour paraître plus belle ! C’est incroyable d’avoir encore autant d’illusions à son âge.
Six mois déjà qu’elle était partie après lui avoir fait subir, durant cinq années, le poids du joug. Une dernière fois il avait entendu sa jolie voix d’hystérique, puis il y avait eu le bruit de la porte d’entrée qui claque, et le crissement, exquis, des pneus de la voiture qui l’emporte... Mmm, quel bonheur ! Il s’était senti léger, léger...
Il aimait, il adorait, il savourait ce silence, cette infinie solitude résultant de sa « non » présence mais alors pourquoi, depuis cet instant béni, éprouvait-il tant de difficultés à placer un mot devant l’autre sur le papier ?
Il devait, pourtant, l’extirper de son esprit et de son corps, exorciser ce mal être qu’elle lui avait laissé et qui s’était mis à le ronger de l’intérieur. Pour une fois qu’elle lui faisait don de quelque chose ! Son prochain livre s’était soudain imposé à son esprit ; c’était d’une telle évidence ! Au lieu d’écrire un nouveau roman à l’eau de rose, le grand Maxime allait perpétrer un crime en bonne et due forme, un superbe classique où l’héroïne serait assassinée par son mari.
Une fois le départ donné, le stylo plume avait un peu hésité sur les premiers mots puis, le rythme pris, il avait parcouru les lignes sans s’essouffler, enjambant les sauts de pages, dévorant les chapitres. Sauf le dernier, celui qui devait porter les trois lettres du mot « Fin ».
Le blocage total. Il ne manquait plus que le harcèlement moral de son éditeur...qui avait comblé cet oubli à huit heures douze précises de ce matin du quinze septembre. Un chapitre, un seul, qui devait rejoindre les trois cents pages qui attendaient, sagement empilées, que le couperet tombe enfin.
Maxime s’installa derrière son bureau en compagnie d’une verseuse pleine de café brûlant – le seul excitant qu’il se soit jamais permis – et ses yeux se posèrent sur le petit coffret en bois. Il était tel qu’il l’avait vu la première fois, oublié sur un  bonheur-du-jour, égaré au milieu du fatras d’un vieil antiquaire.
Sa main effleura la longue boîte recouverte d’un vernis écaillé qui laissait apparaître une affreuse couleur beigeâtre. En faisant ce geste dans le magasin, il avait songé à Raphaël, découvrant la peau de chagrin et la liant à sa vie avec la fortune au bout.
Et la mort aussi, mais Max préférait oublier les lignes ultimes écrites par Balzac. L’écrin ouvert, Max sortit le stylo de sa niche de velours usé. Qui avait bien pu le tenir entre ses doigts avant lui ? Son regard caressa la laque noire et les liserés dorés, et son esprit vagabonda.
« Ca ne doit pas être si difficile que cela. Voyons Max, laisse parler ton coeur ! Cinq années de vie commune, mille huit cent vingt-cinq nuits dans le même lit, cela provoque des sentiments forts entre deux êtres, ils n’ont pas pu disparaître en six mois. »
La plume se mit à courir.

ELLE parut surprise en le voyant soudain apparaître devant elle. Elle passa une main dans ses cheveux bouclés pour se donner une contenance.
– Je te croyais dans un avion qui t’emmenait au Brésil ! Tu ne devais pas aller rejoindre ton affreuse rouquine qui ne pouvait plus vivre sans toi ?
– Il y a eu une alerte à la bombe, lui répondit-il avec un léger sourire. Sans doute un mauvais plaisant. Le départ est retardé de quelques heures mais je prendrai quand même ce vol sitôt que j’aurai, définitivement, réglé un « détail ». Quand je regagnerai l’aéroport, personne ne se sera aperçu de mon absence et j’aurai un alibi en or.
Elle fronça les sourcils :
– Je ne comprends pas...
– Je vais te donner un indice.
Il sortit des gants de sa poche et les enfila rapidement.
– Max, à quoi joues-tu ?
– Tu ne peux pas savoir le plaisir que j’aurai à être débarrassé de toi. Définitivement.
– Je n’aime pas ton humour ! gronda-t-elle en se mettant à reculer.
Il s’avança jusqu’à ce qu’elle se retrouve acculée, le dos au mur et tendit les mains vers sa gorge...

« Driiing ! Driiing ! »
Oh non, pas maintenant ! C’était le passage le plus agréable à écrire.
Il quitta son fauteuil et attrapa le combiné posé sur le dessus du bar.
– Allo ? Qui est-ce ?
– Ton ex-épouse ! Tu te souviens de moi ? Nous ne sommes divorcés que depuis vingt-huit semaines et tu oublies déjà de me verser ma pension alimentaire ? Si tu veux que je te fasse jeter en prison, je n’hésiterai pas, crois-moi !
– D’accord. Je téléphone à ma banque et j’arrange ça tout de suite, ma chérie.
– Et ne m’appelle plus jamais ta chérie !
« Bip, bip, bip... » C’était la deuxième fois aujourd’hui qu’on lui raccrochait au nez. Max poussa un soupir soulagé. Bon débarras !
« Voyons, où en étais-je ? » Il attaqua une nouvelle phrase mais les mots ne s’inscrivirent pas sur le papier.
– Qu’est-ce qu’il y a encore...
Le réservoir d'encre était vide. Max ouvrit un tiroir, puis un autre,farfouilla parmi ses feutres et ses crayons, avant de se souvenir que ce stylo plume n’était pas vraiment récent. Il quitta ses chaussons, enfila son pardessus, et abandonna son antre.

Le temps était maussade. Du vent, de la grisaille, quelques gouttes de pluie, un temps à ne pas mettre un auteur dehors. Il lui fallut tenter pas moins de six magasins différents avant de pouvoir repartir avec son précieux butin – une encre gris mauve – serré entre ses doigts, au fond de sa poche.

Sitôt rentré, il se replongea dans son manuscrit. La relecture de ses dernières pages lui tira une grimace. « Il est hors de question que je me contente de l’étrangler, c’est une mort trop douce pour une pareille harpie. »
La corbeille recueillit une envolée de papier chiffonné et il recommença à noircir ses pages avec acharnement.
Il s’arrêta une première fois, le poignet endolori. Il s’arrêta une seconde fois et s’endormit, la tête posée sur ses bras croisés.

Le juge semblait perplexe.
– Je vous en prie, monsieur, madame, vous n’allez pas en venir aux mains ?
– Il m’appartient ! Je l’ai payé avec mon argent.
– Notre argent ! Nous ne sommes pas encore divorcés, je te le rappelle.
– Je vous en conjure, calmez-vous ! tenta à nouveau le juge en ouvrant des yeux effarés. Je comprendrais s’il s’agissait de la garde d’un enfant ou même d’un animal, mais ce n’est qu’un simple stylo...
– Vous vous trompez, c’est plus que cela ! Je suis un romancier et j’ai besoin d’une plume qui me convienne.
Elle éclata de rire :
– Ecoutez-le, monsieur le juge ! Il se prend pour un écrivain, c’est trop drôle.
A la seconde suivante, son visage avait changé du tout au tout. Sa bouche s’était durcie et son regard flamboyait tandis qu’elle lui crachait à la face :
« Personne ne veut de tes bouquins, écrivaillon minable ! »

Max souleva légèrement les paupières. Sa main glissa sur le sous-main, chercha, à tâtons, le précieux outil sur lequel elle se referma. Jamais ELLE ne l’aurait.

* * *

Le lendemain, la voiture de son éditeur s’arrêta devant sa maison. Maxime aurait préféré le laisser tambouriner à la porte – « désolé de vous avoir manqué, Robert, j’étais sorti faire quelques courses » – mais la radio hurlait à tue-tête un refrain quelconque, trahissant ainsi sa présence. Pas de chance.
L’éditeur le suivit jusqu’au salon où il refusa de s’asseoir d’un geste agacé.
– Comment allez-vous, Max ?
– Très bien. Je ne comprends pas l’utilité de votre question.
– Vous devriez consulter plus souvent votre miroir. Depuis quand souffrez-vous d’insomnie ?
– Je dors parfaitement bien, je vous assure. Ne me dites pas que vous avez fait un tel détour pour savoir si je fais de beaux rêves ?
– Il est tout à fait normal que je m’intéresse à mes auteurs et que je m’interroge sur leur santé. Depuis combien d’années travaillons-nous ensemble ? Trois, presque quatre ?
– Si vous alliez droit au but, Robert ?
– Votre divorce est récent. Parfois on éprouve quelque difficulté à se remettre d’une telle épreuve.
Voilà donc où il voulait en venir ! Cet hypocrite s’inquiétait pour son investissement ; Max avait touché une avance sur son prochain livre, qui avait d’ailleurs disparu dans la poche de son avocat.
Ce n’est pas mon cas. Je ne me suis jamais senti aussi heureux, je vous assure.
A voir la tête de son éditeur, il ne s’était pas montré convaincant. Et Robert était reparti non sans lui avoir, une fois de plus, rappelé sa date de péremption.
« Dans deux mois, la fin de votre contrat. Deux mois ! »

ELLE parut surprise en voyant la clé qu’il lui tendait. Elle passa une main dans ses cheveux bouclés, pour se donner une contenance.
– Tu m’offres une voiture ! Je te rappelle que nous sommes en plein divorce, lui avait-elle lancé.
Il s’efforça de prendre un air sincère – l’effort fut surhumain :
– C’est une décapotable, ma chérie. Je ne souhaite pas te voir garder un mauvais souvenir de nos moments partagés.
Elle le dévisagea, perplexe. Peut-être craignait-elle qu’il lui jette les clés en pleine figure. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait.
– Je... je te remercie. Je ne m’attendais vraiment pas à ce cadeau de ta part.
Il la regarda monter dans la voiture de sport bleu acier. Un dernier signe de la main et le vrombissement du huit cylindres qui s’éloigne.
Dans quelques kilomètres, elle aborderait le virage en épingle et la direction, sabotée, cèderait sous l’effort. La voiture quitterait la route, dévalerait la pente pour terminer au fond du ravin où elle exploserait dans un magnifique feu de joie. Il y avait veillé : le réservoir était rempli à ras bord.

La plume en or cessa de griffer le papier ; c’était excellent. Ni vu, ni connu, il serait en pleine conversation téléphonique avec son éditeur pendant que la carcasse de tôle brûlerait. Et sa chère « ex » épouse aussi. C’était bien la peine de dépenser autant d’argent pour se faire retendre la peau et tenter d’effacer les rides. Quel gâchis !
Max fronça les sourcils, quelque chose l’ennuyait. Quand il l’étranglait, il pouvait la contempler, le cou bleui, la langue pendante, les yeux injectés de sang. Par contre, il ne la verrait pas griller comme une saucisse sur un barbecue. Regrets sincères.
Il déchira ses pages, il devait trouver autre chose. Mais d’abord une petite pause serait la bienvenue, et puis un verre d’alcool l’aiderait à se détendre. Le bar n’était pas bien loin.

– Anne-Lore, ma chérie. Ma chérie, ma chérie, ma chérie. Ah ah ah !
Max ne s’arrêta de rire que pour avaler le contenu de son verre, sans laisser la moindre goutte. Il le remplit à nouveau et prit une figure grincheuse en voyant que la bouteille de whisky était presque vide.
« C’est bizarre, songea-t-il. Son contenu diminue plus vite que je ne bois. Ca ne devrait pas être possible. »
Le stylo était là sur la table basse en verre fumé, entre le cendrier en cristal et le pot de violettes. Maxime ôta le capuchon et fixa la plume en or qui étincela dans la lumière de la lampe de bureau.
« Une véritable oeuvre d’art, avait dit l’antiquaire. Celui qui l’a créé était le maître Stradivari du stylo plume. »
Max le fit tourner entre ses doigts – sa laque était une caresse pour l’épiderme – avant de le caler entre son pouce, son index et son majeur – son poids, bien réparti, était idéal.
– Anne-Lore, ma chérie, mon fidèle collaborateur et moi-même allons écrire ta fin.
Il eut un hoquet et répéta : ma chérie, ma chérie...
Il se leva trop vite, le plancher se mit à tanguer. Il chercha un appui contre le mur pour conserver le peu d’équilibre qu’il lui restait, puis réussit à s’agripper au lourd bureau. Enfin, après un dernier effort, il rallia le fauteuil dans lequel il s’effondra.
Pauvre stylo ! Il devait être résistant pour supporter une telle pression. Max desserra ses doigts.
– Tu sais que tu es joli ? Et puis toi, au moins, tu ne grossiras pas. Non, je te jure, on n’a jamais vu un stylo avec des bourrelets. Les siens étaient gros. Enormes !
Une idée traversa le cerveau imbibé de Max.
– Je vais l’empoisonner avec des chocolats. Elle adore les chocolats. Les noirs, les blancs, les verts, les beiges. Et ça cachera le goût de la mort aux rats. L’ennui, tu vois, c’est que quelqu’un d’autre pourrait les manger à sa place et ce serait embêtant. Je ne dois surtout pas la louper, elle doit être éliminée comme un nuisible.
Il s’imagina soudain en train de la poursuivre, une bombe d’insecticide géante à la main, et fut repris par le fou rire. Il y a longtemps qu’il n’avait autant ri ; en y réfléchissant bien, depuis qu’il l’avait épousée. Elle était pourtant charmante quand il l’avait rencontrée : brune, jolie, avec un petit nez pointu. Et très élégante : un tailleur griffé, une étole de vison nonchalamment jetée sur ses épaules. La grande classe.
En cinq ans, elle avait beaucoup changé. Elle s’était empâtée et ses tailleurs aussi ; ils avaient pris deux tailles de plus, exactement comme elle. A cause des petits fours dont elle se gavait tout en avalant son thé à la bergamote. En tout cas, ce n’était pas en mijotant des petits plats pour son époux, elle savait à peine faire fonctionner le micro-ondes.
L’évocation de la nourriture réveilla son estomac qui se mit à gargouiller. Max se dirigea, en zigzaguant, vers la cuisine afin d’effectuer une brève plongée dans le réfrigérateur. Démoralisant. Le jambon, dans son sachet plastique, était verdâtre, un reste de camembert moisissait allègrement dans sa boîte en carton et la plaque de beurre, d’un jaune profond, sentait le rance. De toute façon, le pain datait du début de la semaine et il était si sec qu’on aurait pu s’en servir comme maillet. Tiens ! C’était une idée à creuser.
Max décida de repartir vers son port d’attache – le divan – où l’attendait la bouteille de whisky. Il l’acheva sans le moindre remord puis s’écroula, le nez dans les coussins.

– Tu ne peux pas faire ça ! Max, tu m’entends ?
– Personne ne se doutera, ce sera le crime parfait.
Il marcha lentement vers elle, le couteau dans une main, le revolver dans l’autre.
– Je vais trancher ta jolie gorge et puis te mettre une balle dans la cervelle. Ensuite, je te traînerai à l’étage et je te balancerai du haut de l’escalier. Ca passera pour un suicide.
– Tu es devenu fou ! Reprend-toi, Max, tu iras en prison pour le restant de tes jours.
– Mais tu en vaux la peine, ma chérie, crois-moi ! Tu mérites un tel sacrifice.
Elle était blême et la peur la rendait laide. Laide à faire peur.
– Max, nonnnnn !
Il leva le bras et frappa.

Max ouvrit les yeux, la nausée montait. Il se rua vers la salle de bains et n’eut que le temps de se pencher sur le lavabo.
Quand il vit son reflet dans la glace, il faillit ne pas se reconnaître.
– Il n’y a pas de quoi pavoiser, mon vieux. Pourtant avoir bu autant ? Ca ne t’était jamais arrivé avant.
Avant quoi ? Il n’arriva pas à s’en souvenir.
Max essuya son front couvert de sueur, quelque chose le taraudait mais quoi ?

Il se précipita vers son bureau, se jeta sur la boîte... Elle était vide. Il chercha entre ses dossiers, ouvrit les tiroirs, repoussa le fauteuil, souleva le tapis. Le canapé !
Il retourna les coussins, fouilla la pile de vieux journaux. Le bar !
Il déplaça toutes les bouteilles : vodka, pastis, cognac, whisky. Rien non plus entre les verres.
Il fonça jusqu’à la chambre, fit voler l’oreiller et la couette à l’autre bout de la pièce et le stylo tomba sur le plancher. Il se mit à genoux pour le ramasser mais c’était trop tard, la pointe s’était émoussée au moment de la chute.
C’était à cause d’ELLE . C’est elle qui ne se laissait pas tuer. Mais pourquoi s’obstinait-elle ainsi à lui gâcher la vie ?
« Driiing ! Driiing ! »
Dans le désordre du salon, il lui fallut suivre le fil du téléphone pour retrouver le combiné caché sous un coussin.
– Je te préviens, hurla-t-il dans l’appareil, je te massacrerai. Anne-Lore, tu m’entends ? Je te ferai crev...
– Max ? C’est bien vous, Max ?
– Euh... Oui, mais qui... ?
– Robert, votre éditeur... Vous êtes certain que tout va bien ?
– Je... Le livre avance, vous l’aurez à la date prévue.
– Mais enfin, Max, vous parliez de « tuer » votre ex-épouse, ou plutôt de la réduire en charpie. Je crois qu’il faudrait qu’on se rencontre, nous pourrions parler de vos préoccupations.
– Non, je suis plongé dans mon livre, je préfère qu’on ne me dérange pas.
– Max...
– Je vous assure, Robert, je vais bien.

Elle parut surprise en le voyant entrer dans la pièce. Elle passa une main dans ses cheveux bouclés pour se donner une contenance. Dans l’autre, elle tenait une page dactylographiée qu’elle avait prise sur le dessus de son manuscrit et qu’elle avait lue, sans le moindre scrupule.
– C’est quoi ce torchon ? cria-t-elle en lui jetant le feuillet à la figure.
Il ne s’abaissa pas à le ramasser :
– Tu sais que je travaille sur mon dernier livre, c’est une histoire policière. Il y a un meurtre.
– Brune, un mètre soixante-dix et décoratrice. Tu m’assassines dans ton bouquin ?
– C’est mon héroïne que je tue et tu devrais perdre cette fâcheuse habitude de tout ramener à toi. Je ne te donne pas autant d’importance, ma chérie.
Elle le dévisagea sans pouvoir dissimuler le mépris qu’il lui inspirait.
– Comment est-ce que j’ai pu t’épouser ? Cela me dépasse. Je devais avoir perdu la raison.
Elle ricana :
– Tu es mal rasé, tu sens mauvais, tu ne ressembles plus à rien, mon pauvre ami.
Il songea qu’elle avait vraiment un don pour le mettre hors de lui :
– Parce que tu t’imagines que tu étais l’épouse rêvée ? Avec tes amis snobinards, tes chiffons achetés chez un grand couturier. Et ta prétendue renommée dans le tout-Paris. Oui, c’est certain, comme emmerdeuse, tu étais parfaite. Cela confinait même au grand art.
Il avait appuyé sur les deux derniers mots mais c’était inutile. Il avait obtenu ce qu’il souhaitait, elle était au bord de la crise de nerfs.
– Ta carrière, c’est à moi que tu la dois, minable ! hurla-t-elle sans aucune retenue. La presse, la télévision ne s’intéressaient à toi que parce que tu étais « mon » mari. Tu n’as jamais été autre chose que ça : mon petit mari ! Tout petit, petit.
Ils se retrouvèrent face à face et soudain il eut les mains autour de son cou. Tant pis pour l’alibi ! Il se mit à serrer... de bon coeur.

* * *

Vous pouvez imaginer ce que j’ai pu ressentir, commissaire, en constatant qu’il s’agissait de Maxime. Cela fait plus d’une heure maintenant et je me demande toujours : comment ?
Le commissaire Daurant prit un air perplexe.
– Franchement, monsieur Villardier..., commença-t-il.
– Appelez-moi Robert, je préfère.
– D’accord, Robert. Je vous avoue que c’est la première fois que je vois un cas pareil en trente années de carrière passées à la Brigade criminelle.
Les deux hommes fixèrent le cadavre allongé sur le tapis du salon, la moitié d’un stylo dépassant de son thorax. Le coup fatal avait pétrifié le visage de l’écrivain, les yeux étaient restés grands ouverts dans une expression de surprise la plus totale.
– C’est pointu un stylo plume, précisa Robert en se disant que sa remarque était stupide et incongrue, mais la situation était si déconcertante.
– Tout de même ! s’étonna le policier. De là à le lui enfoncer aussi profondément dans le corps ! Vous deviez passer le voir aujourd’hui ? Je veux dire : il attendait votre visite ?
– Pas précisément, mais la dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il m’a paru plus que bizarre. Et en arrivant j’ai trouvé la porte d’entrée entrouverte.
– Oui, acquiesça le commissaire Daurant. Nous n’avons relevé aucune trace d’effraction. Le tueur avait la clé ou votre ami Max lui a ouvert parce qu’il le connaissait.
Le policier tendit un morceau de papier à l’éditeur :
– Il y avait cette liste posée sur son bureau. Vous pouvez peut-être m’expliquer à quoi elle correspond ?
Robert lut les quelques mots qui avaient été écrits d’un trait nerveux :
L’étranglement – Le poison – Le sabotage de la voiture ­– La chute dans l’escalier – L’accident de chasse.
La dernière ligne avait été raturée et une précision portée juste à côté : A.L. ne chasse pas.
– Il écrivait un roman où il était question du meurtre d’une femme, dit Robert. Je ne vois pas de rapport avec sa mort sauf que... A. L. Vous savez que son ex-femme se prénomme Anne-Lore ?
– Oui. La voisine s’est fait un plaisir de me renseigner sur le divorce « mouvementé » de votre ami Maxime, et sur les fréquentes scènes de ménage de ce charmant couple. Toutefois, l’ex-épouse du défunt se trouvait à l’aéroport à l’instant où ce monsieur se faisait trucider. Elle partait pour le Brésil. Son vol a d’ailleurs été retardé à cause d’une alerte à la bombe, ce qui m’a permis de la contacter, de vérifier son alibi, et de lui apprendre la mauvaise nouvelle. Je l’ai laissée prendre son avion, je n’avais aucune raison de la retenir.
Robert s’approcha du bureau et découvrit le dossier renfermant le manuscrit. Il l’ouvrit et le feuilleta machinalement jusqu’à la dernière page. Elle portait le mot « Fin ».
– Je peux l’emmener ? demanda-t-il au commissaire. Il est terminé et ne vous sera d’aucune utilité pour votre enquête.
– Je n’y vois pas d’objection.
Robert jeta un dernier regard à son ex-auteur.
– Le stylo plume... Max l’avait payé très cher, il prétendait que c’était une pièce unique.
– Comme pièce à conviction c’est certain, répondit le policier. D’habitude, c’est plutôt du gros calibre et, franchement, j’aurais préféré cela. C’est bien la première fois qu’un si petit objet tiendra une si grande place dans la mort d’un homme.
– Vous allez le laisser encore longtemps comme ça ? demanda Robert en désignant le cadavre du bout du menton.
– Non, il ne nous sert plus à rien, dit le commissaire Daurant. On va le ranger dans un tiroir à la morgue en attendant que le médecin légiste s’occupe de lui. Il avait du talent comme auteur ?
– Moyen. Mais il avait un certain public et il faut bien que je vive, moi aussi. Je vous offre un café, il y a un bar de l’autre côté de la rue.
– J’accepte avec plaisir, je n’ai pas avalé grand-chose depuis ce matin. Vous savez ce que c’est : le boulot, toujours le boulot.



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