Le crâne engourdi, la tête dans du coton. Ne sachant s’il se réveillait, se rendormait, rêvait. Ses souvenirs se mélangeaient.
Pourquoi avait-il aidé Kest ? Il aurait pu se ranger aux gagnants. Se ranger aux Fidèles. Il lui suffisait de tuer Kest Slender quand il en avait
l’occasion, et de ramener sa tête au Prophète. Nul ne lui volerait sa gloire.
Il n’était pas un Fidèle de la base, l’un de ces imbéciles convertis dans les banlieues des cités australiennes, et prêts à vivre dans la misère et dans
l’indifférenciation, pourvu que ce soit dans la «lumière» des Enseignements divins.
Que diable, Mist appartenait à Sa garde personnelle. Il avait Sa confiance ! Comment avait-il pu Le trahir ainsi ?
Il pouvait se retrancher derrière l'excuse du charisme, de l'ensorcellement. Quiconque côtoyait Kest devenait mécaniquement son ami, son
admirateur, son serviteur. Et sans cela, pourquoi aurait-il figuré parmi la liste des douze ennemis du Prophète ? Kest n’était rien. Tant que personne
ne l’aiderait à reprendre le pouvoir dans l’une des cités Tech, tant qu’aucun consul ou haut dirigeant de son méprisable peuple ne lèverait le petit doigt,
Kest demeurerait un être insignifiant, un vulgaire mercenaire, en contact avec le consulat par le seul biais de sa filiation.
Mais si quelqu’un, un jour, lui pardonnait la bataille de Brisbane, et le promouvait, par exemple, au rôle de consul d’Alice Springs…
… Alors Kest deviendrait le pire ennemi possible pour le Prophète. Un leader charismatique, capable de faire plier alliés et adversaires
par sa seule personnalité. Si quelqu'un comprenait cela, et l'aiguillait dans la bonne direction...
Que déduire d'autre de sa présence parmi les douze cibles prioritaires, les douze «ennemis» des croyants ?
Car nul ne convertirait Kest. Nul ne le ferait infléchir. Le Prophète en personne l’avait affirmé :
«Kest a la conviction intime, profondément ancrée en lui, que nul ne comprend le Nouveau Monde mieux que lui. Il est l’auteur
de thèses si hérétiques que ses propres alliés se défient de lui. Abattez-le avec le sourire, car sa vie est un crime à la face de notre monde !»
La description précise, détaillée, sortait du lot. La garde du Prophète l’avait ancrée en sa mémoire, Kest Slender le «mercenaire Tech
génocide», aux côtés de Byakhan le «bourreau Stalker», Ophandre l’ «hérétique Falun», Jason Earl le «maître
passéiste du sanctuaire ».
Ceux d’entre eux qui sillonneraient l’Australie, pour convertir de nouveaux Fidèles ou chasser l’hérétique, devaient se tenir prêts à
toutes les rencontres. On leur avait fait mémoriser d’autres noms, d’autres descriptifs, d’autres visages, d'autres consignes. Amener Craft Slender ou
Eldrik Sworn auprès du Prophète pour qu’il les convertisse, et puisse profiter de leur savoir. Eviter les clans Itssiss, Matsesshs et Filandre comme la
peste, l'anthrax et le choléra. Et si par un coup du sort Rigel Mercs leur faisait face, et qu'ils n'aient pas une écrasante supériorité numérique,
logistique et tactique en leur faveur, fuir. Fuir le plus loin possible.
Je me repens, honorable Prophète. Pardonnez mes péchés ! Mist était sous l’emprise des pouvoirs de subjugation des Slenders, la
situation s’est imposée à lui : mourir sous les balles du Tech aux côtés de ses frères Fidèles, ou gagner sa confiance pour mieux, le moment venu, le
poignarder dans le dos… Il faut me croire, je reste votre fidèle serviteur, le Outline à vos ordres corps et âme…
Mist. Mist, réveille-toi. Il faut qu’on parle.
Une brève impression de… Dissociation ? Et cette sensation de coton qui, peu à peu, rend les armes, et accepte de s’estomper.
Mist. S’il te plaît. Je sais que tu es juste endormi, tu n’as subi aucune blessure lors de la «bataille des invisibles».
Debout !
Le Outline ouvrit les yeux. Aucun souvenir des dernières minutes. Seulement la présence brûlante, dans sa mémoire, du combat mené
l’avant-veille.
Et de sa funeste conclusion.
Il était allongé sur une banquette assez fruste. La voix, parfaitement reconnaissable, par sa stridence et son accent chantant. Mais
pourquoi diable Kyan se trouvait-elle dans sa prison ? L’avait-on envoyée pour le questionner ?
Il avait déjà eu affaire aux premiers interrogateurs Techs. Des hommes d'une naïveté désarmante. Au premier, il avait expliqué être un
orphelin Tech recueilli par le clan Slender, et qui suivrait Kest à la vie, à la mort. Au second, il avait raconté sa vie de rebelle métissé Tech-Sympathique
– avec l'apparence qu'il avait adopté durant sa bataille, cela avait une petite once de crédibilité – ayant profité de la panique dans Alice Springs pour tenter de secourir la source du
chaos, Kest. Au troisième, il avait avoué infiltrer le sanctuaire Tech pour le compte d'un clan de Gris, usant pour y parvenir de ses dons de polymorphisme
Outline.
Quand le quatrième, après consultation des précédents, était venu lui demander s'il ne se foutait pas un peu de leur gueule, il lui avait
répondu que s'ils voulaient des informations sur Kest, sa quête, et comment il s'y prenait pour percer une défense tenue par deux mille huit cents personnes,
il leur suffisait de ne pas le tuer et de lui poser poliment la question. Ah, Kest est mort ? Dommage, hein ? Et qui l'a tué ?
Après cela, ses harceleurs avaient jeté l'éponge. Mist ne collaborerait pas avec l'ennemi.
Envoyer Kyan l'interroger... Brillant. En qui d'autre aurait-il pu avoir confiance ?
«Le médecin qui t'a examiné affirme que tu es sorti indemne de ce qu'on appelle la bataille des invisibles ; aussi
incroyable que ça puisse paraître, pas une égratignure. Mist, il faut qu'on parle.
– Oui, oui, bâilla le Outline en cherchant Kyan entre ses paupières. Je t'écoute.
Kyan occupait une couchette dans la cellule voisine, restée vide, comme toutes les autres, depuis l’arrivée de Mist il y a deux jours. Les
gardes Techs lui avaient bandé les yeux pour qu'il ne sache où ils le trimbalaient dans la ville, et ne puisse retrouver son chemin dans le dédale de
couloirs menant à sa geôle. Précautions inefficaces contre les sens du Outline. Ils se trouvaient sous le consulat, second sous-sol. Les détours effectués
n'avaient pu brouiller sa perception. Il aurait pu sortir les yeux fermés. Des mesures pour le neutraliser ? A la hauteur de celles assurant la sécurité
d'Alice Springs !
Ainsi, Kyan avait été emprisonnée. Curieux à première vue. Mais logique si on considérait le traitement réservé à Kest par ses amis consuls. Les
Techs ont dû m'identifier, supposa Mist. Et à leur place, je ne ferais pas confiance à celle qui accompagnait les deux responsables de cette fameuse
«fusillade».
- Je n'y comprends plus rien, soupira la Terrestre. Ils l'accueillent comme une personnalité majeure, sept consuls font
le déplacement pour le rencontrer, et une heure plus tard, il est devenu l'ennemi public numéro 1 et meurt dans une cage à lapin au coeur de la ville,
la totalité du Terrestre, de la garde et de l'armée en alerte à ses trousses.
- Quelque chose a dû leur déplaire chez ce brave garçon…
- Mist, j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose. Tu crois qu'ils avaient prévu de le tuer depuis le début ?
Qu'ils l'ont emmené auprès du consulat pour tromper sa vigilance ?
- J'en doute fort, il m'a semblé se préparer à leur réunion comme s'il se préparait à une bataille. Et s’ils
avaient voulu le tuer, ils n’auraient pas déclaré un cessez-le-feu en pleine confusion.
- Comme par hasard après l’avoir tué…
- On ne peut pas dire que j’aie eu une vision très globale des évènements, mais ça me semble improbable. En un sens,
Kyan, je trouve ça pire. Je préfèrerais croire qu’ils l’ont tué parce qu’ils le croyaient dangereux, que le savoir assassiné «par des
consuls dissidents», splendide euphémisme qu'a employé la police militaire au cours de nos passionnants échanges. Quel foutoir. J’étais moins en
danger dans les rangs des Fidèles. La loi du plus fort est toujours…
- Tu as de la chance, grimaça Kyan. Tes geôliers ne sont pas du genre à placer des micros dans les cellules. Si tu
leur révélais avoir côtoyé le Prophète, ils te cuisineraient pendant des mois.
- Pourquoi, tu ne leur as rien dit ?
- Pour qui me prends-tu ? Je suis une citoyenne d’Alice Springs, pas une espionne aux bottes de l’armée. J’ai été
mandatée pour protéger Kest Slender, pas rédiger un rapport sur lui et ses alliés. Ils s’en tiendront à ce que je leur ai écrit : Kest a accepté mon aide
parce qu’il savait quel danger représenterait pour un Tech le centre de l’Australie, et parce qu’il n’est pas aussi rebelle qu’il y paraît. Bon sang,
il avait confiance dans le consulat, quoiqu’en pense Earl ! Il n’avait juste aucune envie de discuter avec eux, parce qu’il les savait obnubilés par son
père, et inquiets au sujet de leur foutue théorie. Et ces imbéciles l’ont tué !
Mist allait acidement lui faire remarquer qu’elle, Kyan, avait été chargée de la protection de Kest. Que nul n’était plus fautif
qu’elle. Mais l’expression de la garde du corps l’en dissuada. Sous sa colère se débattait une profonde tristesse. Lui aussi était aigri, mais pas au point
de décharger son fiel sur son seul compagnon d’infortune. Kyan n’avait relâché sa vigilance qu’une fois dans le seul lieu du Nouveau Monde qu’elle jugeait
sûr. Comment l’en blâmer ?
Car Kyan était ici chez elle, et il ne devait pas l’oublier. Pour un non Tech, pire, un Outline prétendant avoir infiltré les Fidèles pour son
propre compte, Alice Springs était le dernier endroit au monde où se trouver.
Un silence pesant s’était installé. Au fond, ils restaient deux étrangers. Sa perception du temps s’était brouillée : durant combien
d’heures, de jours, avait-il côtoyé Slender ? Trop peu pour se prétendre plus qu’un allié de circonstance. Et pas assez pour se dédouaner face aux
interrogatoires Techs. Surtout après avoir défendu Kest au lance-roquettes.
- Pourquoi ils t’ont enfermé ici ?
- Pour sauver les apparences, j’imagine. Alice Springs a vécu plus de chaos en une poignée de minutes qu’au cours des
cent dernières années. Alors ils arrêtent toutes les personnes concernées de près ou de loin. Ils bouclent le périmètre dans les rues où se sont déroulés
les «évènements». Ils se montrent, donnent des ordres, jouent les gens importants. Interrogent tout le monde, en soupçonnant tout le monde, en
menaçant tout le monde.
- En résumé, ils ne comprennent rien à ce qui se passe.
- On peut le voir comme ça.
- Ca ne m’explique pas notre présence ici. Il y a bien une vingtaine de cellules, et seules les nôtres sont occupées.
Le visage triste de Kyan s’éclaira d’un fugitif sourire.
- Nous sommes des VIP, Mist. Des hôtes de marque. Ils accordent un traitement de faveur aux deux dernières
personnes à avoir vécu aux côtés de Kest.
- Oui, je vois le genre. Et pendant combien d’années durerait ce «traitement de faveur» ?
Kyan haussa les épaules et s’allongea sur sa couchette avec une moue dubitative.
En tout cas, rajouta intérieurement le Outline, ce n’est pas en révélant quoi que ce soit aux Techs que j’y changerai quelque
chose. Je ne trahirai pas Kest ! Je ne collaborerai pas avec ses assassins !
Il examina pour la vingtième fois la serrure, les barreaux. S'efforça de se remémorer les visites des interrogateurs Techs : un maton pour
ouvrir et fermer la serrure, quatre soldats armés de simples pistolets, deux interrogateurs, deux observateurs.
Un point commun à tout ce qu'il passait en revue : il n'y avait aucune faille. Un dispositif tellement simple, mais sans issue pour lui.
Pas de mur à percer, de sol à creuser, de barreau à scier ou de cadenas à forcer. Aucun moyen de subtiliser la clé à son gardien. Un dispositif tellement
simple... Qu' il ne pouvait s'échapper ! Dire que la défense d'Alice Springs lui avait paru si facile à percer, quand Kest s'y était attaqué. Et une misérable
paillasse de béton de six mètres carrés allait le retenir prisonnier à vie ?
C'était si stupide. Pourquoi n'avait-il pas écouté le dernier conseil de Slender ? Pourquoi n'avait-il pas rusé, à l'aide de son
polymorphisme, pour s'enfuir, à l'insu de ses trois mille poursuivants ? Avait-il manqué de force d'âme ?
Kyan ne semblait pas torturée par les mêmes inquiétudes. Elle fixait le plafond, inerte. Il chercha un autre sujet à aborder. N'en trouva
pas. Ils n'avaient rien à se dire. Il hésita à demander en quoi consistait l'anti-darwinisme... Puis repoussa la question. Une autre fois.
Mist ouvrit les yeux, surpris. Il s'était assoupi. Il se redressa, fit quelques pas dans sa cellule, s'étira. Regarda, avec une sourde
inquiétude, en direction de Kyan. Toujours là, allongée. Il avait eu peur de ne pas la retrouver. Peur que les Techs l'aient libérée, renvoyée à ses quartiers,
ou exilée dans une mission secondaire à l'autre bout du Nouveau Monde. Il avait ressenti une angoisse primaire à l'idée de se retrouver isolé, seul, comme un
agneau dans une tanière de loups.
Les ampoules éclairant la prison n'avaient pas varié en intensité depuis son arrivée ; quant à la lumière du jour, au second sous-sol
du consulat, elle n'était plus qu'un lointain souvenir. Il perdait la notion du temps. Kyan n'était peut-être entrée qu'une minute avant. Peut-être une heure.
Et puis merde, qu'est-ce que ça pouvait bien faire. Il en venait à espérer une nouvelle visite de la police militaire de Springs. Au
pire, ça le divertirait. Au mieux, les Techs commenceraient à négocier avec lui. Il pourrait entrevoir un espoir, aussi fugace fût-il, de sortir de leur
pénitencier. Quelle serait leur prochaine maneuvre ? Le laisser croupir sous le consulat pendant des semaines, jusqu'à ce qu'il craque et promette de parler,
d'avouer ce qu'il savait, et même ce qu'il ne savait pas !
Mais il ne se passerait rien. Pas le battement d’une aile de mouche. Rien à sentir, rien à regarder, rien à entendre.
Rien à respirer ?
Reprendre son calme. Penser à autre chose. Les plages de Karumba, quand il vivait sous l’identité et l’apparence d’un Archie. De ses
journées paisibles, des étendues paradisiaques offertes aux voyageurs.
Le sang battait contre ses tempes, son cœur s’emballait. Son visage et son torse se couvraient de transpiration. Il fallait qu’il se
reprenne, qu’il se maîtrise, avant que le gardien ne fasse sa ronde. Il ne devait laisser aucun moyen de pression entre les mains des Techs, ils ne
devaient à aucun prix le voir prostré ainsi sur sa couche, et apprendre qu’il souffrait de claustrophobie.
Puis la crise relâcha son étreinte comme un vampire abandonne sa proie, épuisée, exsangue. L’angoisse reflua au grand galop, lui rendant une
petite partie de ses forces. Si les Techs l’avaient vu, il était perdu. Ils n’auraient pas besoin de recourir à cette torture qu’ils paraissaient abhorrer.
Ils l’enfermeraient dans le plus confiné de leur mitard, et le laisseraient mijoter jusqu’à ce qu’il leur hurle tout ce qu’ils voulaient savoir.
Je dois agir dès maintenant, se résolut-il. Créer une nouvelle personnalité, avec d’autres souvenirs, un autre tempérament. Les
Techs ignorent tout de mes pouvoirs de Outline. Si je m’y prépare, je peux les ruser.
Des bruits de pas dans le couloir. Une seule personne. Mist essuya son visage détrempé de sueur dans sa manche. Puis appela à mi-voix Kyan
pour la réveiller : les bruits de pas ne correspondaient à aucune des personnes qui s’étaient relayées à sa surveillance. Ses sens suraiguisés le lui
assuraient.
L’homme n’avait ni l’allure d’un maton, ni celle d’un inquisiteur de la police militaire. Il portait sa cinquantaine avec une
impressionnante prestance. Un âge peu commun pour un Tech.
Mist s’était levé, et avait passé le nez entre les barreaux de sa prison. Quand le nouveau venu fut assez proche, il se pétrifia.
Ca ne peut pas être… La description correspond, ça ne peut être que…
– Sire Earl, lança Kyan, que nous vaut votre visite ?
Le plus puissant des onze consuls, celui que tous respectent, celui vers lequel chacun se tourne. Le plus ancien des dirigeants d’Alice
Springs, Jason Earl. Le consul s’arrêta devant Mist, à moins d’un mètre. Il n’aurait eu qu’à tendre la main pour le saisir par le col.
Earl le toisait avec attention.
– J’ignore quel est votre nom, jeune homme. Vous en avez fourni quatre ou cinq différents à nos inspecteurs… Alors, permettez-moi de
vous en donner un, cela facilitera la conversation. D’après ce que Mercs a compris des rapports, vous n’avez combattu que dans la fumée des explosions et
des fumigènes. Et c’est le brouillard le plus complet sur ce que vous êtes, d’où vous venez, ce que vous voulez. Rigel voulait vous appeler le Trompe-la-mort,
mais comme la rumeur populaire a déjà donné ce surnom à Kest Slender, je préfère vous baptiser Brume (en anglais : Mist). Cela vous va comme un gant.
– Et… Que me vaut cette prestigieuse visite ?
– J’ai une proposition à vous faire. A vous seulement, Brume.
Illustrant ses paroles, il ouvrit la main, et dans un geste de prestidigitateur, y révéla une clé. Avec laquelle il déverrouilla la cellule
de la Terrestre.
– Inutile de vous maintenir en détention. Toutefois, ma proposition peut aussi vous intéresser. Elle est assez contraignante pour vous,
Brume, mais je crois que vous y trouverez votre compte. Je vous offre de marcher dans les pas de Kest… Et ce, au propre comme au figuré.
Jason Earl soupira, pour la vingtième fois au moins de la
matinée. Il comprenait bien que des mesures d’urgence devaient être prises. Il
comprenait bien que des mesures d’urgence devaient être appliquées. Il pouvait
accepter qu’avec un consul mort, deux autres aux arrêts, et au vu de l’âge et
de la compétence des consuls restant, les pleins pouvoirs soient temporairement
confiés aux mains d’un seul.
A vrai dire, il le comprenait d’autant mieux que ces mesures,
il en était l’auteur, et que ces mains étaient les siennes.
Il avait dû endosser le rôle du dirigeant dictateur et
autoproclamé. Bien sûr, les apparences étaient sauves ; il s'appuyait sur
un point tordu de la bancale constitution Tech, selon laquelle un accord verbal
suffisait à un consul pour se faire représenter par un confrère en son absence.
Earl avait assuré avoir l'accord pour parler au nom des quatre consuls en
mission hors d’Alice Springs. Ses cinq voix additionnées à celle de Mercs lui
suffisaient à détenir la majorité absolue au sein du conseil : six sur onze.
Cela l'autorisait à démettre de ses fonctions le consul
Sworn, mais dans le chaos de ce qu'on appelait à présent la bataille des invisibles – en référence
à ces fidèles partout attendus, nulle part apparus – cela n'avait eu aucun
poids. Sworn avait continué à abreuver d'ordres et de directives les fréquences
d'urgence et militaire Techs, accompagnés du code qui l'identifiait en tant que
consul. Alors, Earl avait dû agir en vrai
autocrate, en authentique dictateur : il avait envoyé le meilleur agent du
Terrestre exécuter Sworn, et utiliser son propre code de reconnaissance pour
confirmer l’ordre de cessez-le-feu sur toutes les fréquences.
Dix heures du matin. Session extraordinaire du consulat. Deux
des quatre absents étaient rentrés dans la nuit, et il n'avait pu les recevoir.
Quatre jours seulement avaient passé depuis l'esclandre, et il était débordé.
Réviser d'urgence la défense d'Alice Springs lui paraissait plus urgent que
d'écouter les jérémiades de consuls spécialisés dans la recherche et la
diplomatie, furieux d'apprendre qu'il avait, à leur insu, usé de leur pouvoir
pour exclure l'un de leurs confrères.
Earl se leva, voulut emporter quelques dossiers, puis les
balança avec négligence sur son bureau. Il n’en avait pas besoin.
Il était en retard, et à vrai dire, c’était volontaire. Mercs
se serait chargé de conduire les premières discussions, de faire le point sur
la situation, et de riposter aux critiques que ne manqueraient pas de leur
adresser les derniers arrivants.
Les absents ont toujours tort. Dommage que les présents
aient si souvent tort eux aussi.
Mercs s'était révélé étonnamment efficace au cours des quatre
dernières journées, et c’était tant mieux. Earl avait encore besoin de lui.
Pour un Tech, ou même pour un consul, il commençait à se
faire vieux. Il approchait la cinquantaine, et si sa chevelure y avait gagné
une blancheur respectable, il n’avait encore perdu ni sa prodigieuse mémoire,
ni ses réflexes. Malheureusement, ces derniers n’avaient jamais été à la
hauteur de ses confrères exercés au combat.
Le peuple Tech comptait un lot impressionnant de génies de
l’intellect, de chercheurs, penseurs ou leaders, plus nombreux, et supérieurs
en qualité, à ceux de tous les autres peuples réunis. Il comptait aussi une
quantité incroyable de surhommes, des humains que leurs réflexes, leur
résistance, leur force et leur vitesse rendaient plus efficaces, en situation
de combat, qu’une unité de dix soldats surentraînés.
Mais combien d’entre eux pouvaient se targuer être des génies
par leur aptitudes intellectuelles et
physiques ?
Combien de Kest dans les rangs du peuple Tech ?
Si seulement lui, le vieux consul respecté et craint, avait
été l’un de ces êtres d'exception. Il aurait abattu Sworn avant qu’il ne tente
de tuer Slender. Malgré sa profonde méfiance envers le consulat, il serait
resté le trait d’union entre Springs et Craft. Il n’y aurait pas eu cette
bataille démoralisante dans les rues de la cité.
Mais sans ce combat
insensé, les défenses de la ville, réputées imprenables, seraient restées ce
château de sable que Kest avait piétiné en quelques minutes. Maintenant, ils avaient une chance. Si
le Prophète leur laissait le temps de se réorganiser.
Il traversa les couloirs du consulat à pas mesurés, deux
Terrestres à ses talons. Plus jamais il ne se sentirait en sécurité dans ce
bâtiment, pensa-t-il. Mais peut-être l’angoisse valait-elle mieux qu’un
sentiment illusoire.
Avant même de pénétrer dans la salle du conseil, il entendit
tonner la voix de Rigel Mercs.
«…Vous ne saisissez pas la portée de la bataille des invisibles. Il ne s’agit en
aucun cas d’une erreur, ou même d’une poignée
d’erreurs commises en quelques minutes, et qui auraient causé, dans l’heure qui
a suivi, la mort de quarante-huit de nos congénères. Le mal…»
Earl fit irruption sans prendre la peine de frapper ou se
faire annoncer. Les gardes avaient averti par radio leurs coéquipiers de son
entrée. Un tantinet surpris, Rigel s’interrompit, le salua d’un mouvement de
tête, avant de reprendre son discours.
L’un des deux consuls revenus de mission, Kees, jeta à voix
basse voilà messire le sur-consul d’Alice
Springs, mais ses confrères restèrent concentrés sur le discours de Mercs.
«Le mal est bien plus profond. Comme vous le savez,
Sworn a passé les sept dernières années au poste de responsable de la sécurité
d’Alice Springs. Avant lui, la sécurité était désorganisée, mais les différents
corps qui la composaient suivaient leur propre régime d’entraînement, leur
propre chaîne de commandement. Sworn a rassemblé les hiérarchies en une seule
pyramide, avec lui à son sommet. Nous autres consuls avions officiellement
autant de pouvoir, mais dans la pratique, c’est de lui que le Terrestre, la
garde et l’armée régulière s’attendaient à recevoir leurs ordres les plus prioritaires.
– Abrégez l’historique, s’énerva Kees. Quel rapport avec le
désastre de mardi dernier ? En êtes-vous encore à cerner la personnalité
du suspect comme un vulgaire tribunal ? Espérez-vous juger Sworn post-mortem ?
Rigel garda son calme, eut un sourire forcé à l’intervention
du coordinateur des recherches Tech.
Là,
il prend sur lui, s’amusa Earl. Mercs
n’a aucune patience. C’est l’une des raisons pour lesquelles en temps normal,
il est le moins utile et le moins efficace des consuls.
– Cela a tout à voir avec la situation, en vérité. Laissez-moi
poursuivre mon exposé. Jusqu’à lundi dernier donc, les défenses d’Alice Springs
étaient réputées les meilleures de toute l’Australie. Une véritable légende. Le
plus téméraire des chefs Stalkers n’aurait jamais tenté de s’y attaquer, quand
bien même son armée et son arsenal auraient surpassé les nôtres. A cela
plusieurs raisons : notre organisation stable, l’extrême mobilité de notre
armée, notre usage de technologies comme les communicateurs, les codes
d’identification, les détecteurs de chaleur. Des soldats entraînés avec les
meilleurs soldats du monde, c’est-à-dire avec eux-mêmes.
Au cours des quatre dernières journées, j’ai personnellement
compilé une liste de toutes les faiblesses de notre défense, notre
organisation, notre armée. Savez-vous quelles sont ces faiblesses ?
"Vous et Earl", faillit
répondre Kees, mais il se retint. Inutile de dépasser les bornes, les consuls
avaient accumulé assez de nervosité.
Rigel ménageait comme il le pouvait ses effets. Il se
révélait meilleur orateur que ses confrères ne l’auraient cru, lui que l’on ne connaissait
que pour ses critiques stériles.
– Aucune idée, Kees, Nila ?
– La seule faiblesse connue, lança quelqu’un, c’est que nous
ne pouvons tenir un siège prolongé, car nos cultures et nos élevages sont
dispersés sur des dizaines de kilomètres. Mais j’imagine que vous ne parlez pas
de ça.
– En effet. Nous avons découvert un peu plus que cela.
Mercs prit son souffle, et énuméra.
– Notre chaîne de commandement s’effondre si l’un de ses
dirigeants commet une erreur, meurt, est absent, ou pire, trahit. Les canaux de
communication, aussi nombreux soient-ils, sont incapables de relayer ordres ou
informations, car aucune règle ou hiérarchie n’y a jamais été instaurée. C’est
là notre pire faiblesse. Mais si c’était la seule… Les blindages de nos
véhicules sont de vastes plaisanteries. Les lourds ne sont pas assez blindés,
les légers le sont trop. Nos vitres, nos portes, sont les grands oubliés de nos
infrastructures. On entre et on sort dans les maisons de Springs comme dans un
moulin ! Les armements des soldats, des gardes, des membres du Terrestre,
sont dépourvus de la moindre cohérence. On a voulu laisser à chacun ses joujoux
de prédilection, et au prétexte que les Terrestres savent tout faire, car nous
les voyons toujours comme ces super-polyvalents prêts à tout, ils se retrouvent
affectés – temporairement, par cycles – à des postes absurdes. On voit des
snipers adeptes du shotgun, des commandos au fusil de précision. Quant aux entraînements…
Le Terrestre s’en sort encore, mais les gardes sont en-dessous de tout. Nous
les entraînons douze heures par jour, mais à quoi bon si nous les entraînons mal ? Lorsque Kest a fui notre
salle de conférence, il a évité l’intervention de quatre gardes par une simple roulade, parce que nos gardes
s’entraînent contre d’autres gardes qui prennent l’assaut comme des gardes et sont incapables de réagir face
à ce qui sort à peine de l’ordinaire. Terrible conséquence : au plus nous
les entraînons, au moins ils sont adaptables ! Et tous sans exception,
sont trop dépendants de leur vue. Contre des espèces de mercenaires comme Kest,
accoutumé à la guérilla en milieu urbain, nos hommes ne sont pas plus utiles
que des enfants tirant à la mitrailleuse : ils touchent par hasard, sans
plus. Quant à la légendaire mobilité de notre infanterie… Une belle connerie,
qui marchait du tonnerre quand nous savions que tous les Techs étaient les
alliés des Techs. Et qui se retourne contre nous depuis que nous soupçonnons la
présence de Fidèles infiltrés dans nos rangs. Il aurait fallu réagir au plus
tôt en assignant à chacun des postes fixes. Il faut que les hommes connaissent
ceux à côté desquels ils combattent. Sinon, c’est la suspicion, et en cas de
fusillade, tout le monde devient l’ennemi de tout le monde.
Et j’en passe, et j’en passe. Le pire, dans tout cela, c’est
que l’essentiel de ces faiblesses devait déjà être connu de Kest Slender,
depuis longtemps. Si nous avions pu…
Rigel n’acheva pas sa phrase.
– Attendez, s’étonna Kees, vous n’êtes pas en train de me
dire que les défenses d’Alice Springs sont mauvaises?
– Elles ne sont pas mauvaises, répondit Mercs. Elles sont
proprement nulles. Nous nous sommes
reposés sur nos lauriers. Et nous l’avons laissé…
– Voulez-vous me dire que nos défenses, à la première
attaque, s’effondreraient ? Que nous ne sommes plus en sécurité dans ce
que les Techs de toute l’Australie appellent leur Sanctuaire ?
– Elles se sont déjà effondrées, grommela Earl. Suivez un
peu ! Deux attaquants, dont l’un n’a sans doute jamais voulu tuer qui que ce
soit, quarante-huit morts. Vous appelez ça comment ?
– Si vous voulez vous sentir en sécurité, renchérit Rigel
avec tristesse, exilez-vous à Sydney.
– Absurde, s’entêta le coordinateur. Les défenses de Sydney
ont été organisées par Craft Slender et par Sworn. C’est la raison pour
laquelle Alice Springs l’a recruté, et immédiatement promu consul !
– C’est pourtant la stricte vérité. Celui qui a organisé nos
forces armées l’a fait avec une incompétence effarante, et en donnant à chacune
de ses erreurs une justification qui, jusqu’à présent, nous avait toujours
convenu.
Un silence pesant s’abattit sur le conseil. Deux d’entre eux
seulement étaient présents à l’élection et l’intronisation de Eldrik Sworn,
premier responsable de la sécurité dans l’histoire d’Alice Springs. Mais aucun
ne parvenait à croire qu’un incompétent
ait pu devenir consul, et surtout, le rester pendant sept longues années.
– Nous aurions dû le juger pour crime contre les Techs, fit
Nila, la jeune consule chargée de la diplomatie, en secouant la tête. Pas
l’abattre ainsi.
– Nous aurions surtout dû l’interroger, répliqua Jason Earl.
Mais sur le coup, l’exécuter me semblait le meilleur moyen de ramener le calme
sur la ville, et là-dessus, l’ordre a été efficace. Mais je crois que Mercs et
moi nourrissons les mêmes soupçons envers Sworn.
– Sans doute, s’empressa Rigel. Je crois que sa tentative
pour assassiner Kest était préméditée. Il devait avoir toute une batterie
d’excuses pour justifier son meurtre, mais dans tous les cas, il n’a pas pensé
que Kest le croirait capable d’appuyer sur la gâchette, après qu’il se soit présenté
comme son allié pendant si longtemps. Sworn était souvent le premier à recevoir
et transmettre les messages avec le clan Slender. Je crois qu’il a voulu
masquer, ou manipuler, des informations cruciales sur leurs recherches.
Peut-être le fait-il depuis toujours.
– Ah, s’amusa Earl, alors vous le croyez moins vicieux et
plus subtil que je ne le crois. Votre
théorie est amusante, assez proche de la réalité, mais vous passez à côté de
l’essentiel.
Trente paire d’yeux, consuls, observateurs militaires et
civils autorisés à assister à la séance, et certains des gardes, se posèrent
sur Earl, pressentant une révélation majeure.
– D’après Kyan Wyling, qui tient l’information de Kest
Slender en personne, les Fidèles ont mis la main sur un authentique générateur
nucléaire, dans une bourgade appelée South Key. Je note que c’est la seconde
fois que ce genre de vol se produit. La première, ils avaient mis la main sur
un arsenal de l’Ancien Monde abrité par un clan Archie mineur. Je commence à
craindre que les petites villes ravagées par les Fidèles ces derniers mois
n’aient pas été choisies au hasard. Par ailleurs, je note aussi que la description
du Prophète, homme barbu au visage encapuchonné, est un peu trop
«facile».Vous ne voyez pas où je veux en venir ?
Les yeux de Rigel et Kees s’agrandirent. Ils avaient déjà
compris.
– Je crois, acheva Earl, que l’ascension de Sworn au poste de
responsable de la sécurité, et son travail de sape pour démolir nos défenses,
s’inscrivent dans un plan prévu très longtemps à l’avance, une décennie au
moins. Je crois qu’il a profité de sa position pour déterminer les sources de
technologies et d’armement les plus faciles à piller en Australie, interceptant
vraisemblablement les informations fournies par Craft, ce qui par-dessus le
marché, a contribué à nous mettre à dos le clan Slender.
Je crois que l’aboutissement de ce plan est l’annihilation
totale d’Alice Springs et de sa population. Lorsque ce sera accompli, le reste
de l’Australie se pliera à la volonté de ce soi-disant Prophète, parce que la
cité la plus puissante aura déjà perdu. Et parce que l’ensemble de notre
technologie sera alors passé aux mains des Fidèles.
Je crois, enfin, que le Prophète est une entité collective,
un rôle tenu par plusieurs personnes, qui se relaient. Et je crois que Sworn
était l’une d’entre elles.
Les consuls et hauts responsables d’Alice Springs se partagèrent
entre stupéfaction et protestations. Jason Earl, lui, se contentait de sourire.
Allez-y, acceptez cette idée. Et maintenant, ouvrez bien
les yeux . Doutez de ce que vous ne voyez pas, en bons Humains ; et
faites-moi le plaisir de ne pas douter de ce que vous voyez.
– Gardes, fit-il à ses hommes à voix basse mais audible de
tous. Faites-le entrer.
Le brouhaha cessa aussitôt. L’assemblée comprenait qu’Earl
n’en avait pas fini.
– Messieurs, mesdames, Alice Springs ne s’avouera pas
vaincu ! s’exclama-t-il. J’ai l’intention, avec l’accord de mes confrères
consuls, de remplacer Sworn au poste de responsable de la sécurité. Je saurai
tirer les conclusions qui s’imposent de ses échecs – ou ses sabotages – et je
redresserai la barre avant que le Prophète ne se croie de taille à nous
affronter. Et je n’ai pas l’intention d’en rester là.
Nous avons failli tout perdre. Et je sais que tous, vous
pensez que le prix à payer, pour révéler la faiblesse de notre défense, était
notre dernier lien avec le clan Slender. Il n’en est rien.
Il entra à ce moment-là. Plus vif et flamboyant que jamais.
La confusion qui s’empara de la salle du conseil était indescriptible. Mercs en
tomba de sa chaise, incrédule. Les hauts gradés de l’armée, et le
représentant du Terrestre, ne savaient s’ils devaient se réjouir de ce miracle,
ou y voir une nouvelle preuve de leur incompétence.
Ils avaient déjà du mal à accepter que Kest ait pu
transpercer leurs défenses comme il l’avait fait, avec une poignée de grenades
et une arme à feu pour tout arsenal.
Mais accepter qu’en plus, il y ait survécu ?
Ils l’interrogèrent, l’observèrent, l’étudièrent. Ils ne
pouvaient en croire leurs yeux, mais ils ne pouvaient douter de leurs sens.
Kest Slender en chair et en os, pratiquement indemne. Sa tenue de Kevlar,
expliqua-t-il, avait absorbé toutes les balles dont on l’avait criblé. Il en
gardait quelques bleus, et des blessures superficielles que sa vitalité hors du
commun avait déjà refermées.
Kees ramena d’un laboratoire de la cité un détecteur de
mensonge. «J'ai confiance en Earl et en ce Kest, mais fatalement, on
l'accusera d'être un imposteur», se justifia-t-il. Chacun soupçonna Kees,
le premier, de croire à une imposture ; mais nul n'osa l'avouer.
On posa à Kest quelques questions personnelles... Puis on lui
fit décliner son identité.
«Je suis Kest Slender, fils de Craft, membre du clan
Slender, expert en technologies anciennes. J'ai suivi la formation du Terrestre
il y a onze ans, pour devenir un solo,
avant d'en quitter les rangs et de partir à Brisbane, où j'étais chargé à la
fois de la sécurité du quartier sud-est de la ville, et de la supervision de
recherches menées par mon clan dans la périphérie de la ville. Ca va, ça vous
suffit ? Ou il vous faut aussi mon poids et mon taux de cholestérol ?»
Les consuls avaient voulu poursuivre la conversation avec
lui, la ramener sur le thème de ce fameux message envoyé par Craft plusieurs
mois auparavant. Mais Kest avait coupé court.
«Ecoutez, j'ai déjà beaucoup trop traîné dans votre
foutue cité. Filez-moi quelques chargeurs, et une escorte du Terrestre si vous
me croyez tellement en danger, mais laissez-moi accomplir ma mission. Je ne
vais pas vous le répéter mille fois, le clan Slender m'attend dans les
Territoires du Nord.»
Alors, on s'était regardé, on avait acquiescé. On avait
laissé repartir Kest. Qu'aurait-on pu faire d'autre ? Le retenir contre son gré
?
Dans l'après-midi, la rumeur se répandit comme une traînée de
poudre dans la cité. On avait déjà appris l'exécution de Sworn pour haute
trahison, on savait les raisons de la «bataille des invisibles».
Trompe-la-mort, alias Kest, avait atteint en moins de trois journées le
statut de légende.
On avait laissé planer le doute sur son sort. L'annonce de sa
survie regonfla le moral des troupes. On avait perdu des hommes, mais le plan
des Fidèles, infiltrés au plus haut niveau de la hiérarchie Tech, avait
finalement échoué. Les Techs avaient remporté cette manche. Ils avaient gagné
la bataille, malgré l'effet de surprise, malgré la trahison, malgré la panique.
On était prêts, désormais, à reprendre de zéro les
préparatifs de la défense, à consacrer ses efforts aux préparatifs de la
prochaine bataille.
Alice Springs entrait en guerre.
Et Rigel Mercs, le «meilleur des agents du
Terrestre», celui qu'on avait hissé jusqu'au rang de consul pour servir
d'exemple aux membres de son élite, grinçait des dents.
Il se sentait un peu acide en voyant le poste de responsable
de la sécurité passer à Earl. Il avait convoité ce rôle, depuis son arrivée au
conseil. Quand il s'était rapproché de Jason Earl, c'était en premier lieu par
calcul, espérant qu'une bourde, un changement d'attitude du conseil, ou quoi que
ce soit d'inhabituel, fasse lâcher les rênes de la sécurité à Eldrik Sworn.
Et quand le commandement repassait dans le camp de Earl, le
vieux consul se l'accaparait, ne laissant que des miettes à son jeune
lieutenant.
Mais il pouvait encore l'accepter. Les gens faisaient
davantage confiance à un quinquagénaire plein d’énergie qu’à un jeune loup aux
dents longues. L’heure était trop grave pour laisser ses ambitions personnelles
prendre les devants.
Ce qu’il n’acceptait vraiment pas, c’est la défiance la plus
absolue dont Earl faisait preuve envers le conseil. Pas en apparence, bien sûr.
Si on jugeait sur les apparences,
Jason n’avait jamais autant fait confiance en ses confrères et consoeurs. Il avait
des missions de la plus haute importance à accorder à chacun d’eux ! Nul
n’était oublié. Mais dans la réalité, il avait cessé de croire en l'aptitude du
consulat à résoudre la crise actuelle. Alors il agissait seul, avec pour tout
secours des membres du Terrestre et de la police militaire qu'il connaissait de
longue date, et qui se comptaient sur les doigts d’une seule main.
Pourquoi l’écarter, lui,
Rigel Mercs ? Il jouissait aussi d’une grande cote de popularité, auprès
de la population, auprès des militaires. Il aurait dû trouver sa place dans le
vaste schéma qu’avait commencé à tramer Earl pour les prochains mois.
Et se défier de lui, après ces quatre années de dévouement à
le soutenir dans toutes les décisions du conseil… Jason soupçonnait l’existence
d’une véritable taupe au sein même du consulat, Rigel l’avait bien compris. La
culpabilité de Sworn faisait peu de doutes. Mais c’était trop facile ! Le
Prophète avait forcément d’autres pions à déplacer. D’autres personnalités très
haut placées à Springs le renseignaient, poursuivaient le travail de sape dans
leur organisation. Insidieusement.
Earl le croyait-il capable d’œuvrer pour l’ennemi ?
Etait-ce la raison à sa subite mise à l’écart ?
« Kest » quitterait Alice Springs à la nuit tombée.
Mercs ne pouvait laisser la situation se déliter encore ; il fallait qu’il
intervienne. Il se renseigna auprès des trois secrétaires de Earl. Il surveilla
discrètement sa garde rapprochée – Jason changeait de bureau deux fois par
jours, faisant déplacer ses dossiers et ses assistants à travers Alice Springs
avec un luxe de précautions paranoïdes.
Malgré son visage reconnaissable entre mille, le jeune consul
parvenait encore à passer inaperçu. Il masquait ses cheveux argentés,
particularité génétique de sa lignée, sous une casquette l’abritant du soleil.
Des lunettes de soleil dissimulaient ses yeux vairons, l’un vert, l’autre
violet. Il aurait sans doute passé pour éminemment louche dans une ville
métissée, mais ici, le look adopté pouvait correspondre à n’importe quel
travailleur Tech contraint d’oeuvrer dans la braise estivale.
Il repéra, dans la grille horaire de Earl, le bref moment de
calme qui précèderait son départ pour une réunion auprès des chefs de la
sécurité des seize quartiers de la cité. Après, ce serait trop tard. Earl
rejoindrait Kest pour les derniers préparatifs avant qu'il ne reprenne la route
de Darwin.
Il patienta une trentaine de minutes au coin d'une rue,
observant le garde posté à une dizaine de mètres de la maison où séjournait
Jason. Un observateur moins subtil aurait juré qu'il surveillait le bâtiment du
centre de formation militaire, qui ouvrait sur la même place. Mercs n'avait eu
qu'à jauger l'angle dans lequel s'orientait le garde, la zone balayée par ses
yeux, pour en déduire le véritable objet de son attention : une villa de trois
étages pour riche résidant d'Alice Springs, l'une de celles que les diplomates
et coordinateurs de la cité prêtaient à leurs visiteurs les plus prestigieux,
quand leurs chemins les amenaient dans le sanctuaire Tech.
Rigel Mercs croyait en la simplicité, et il avait déjà pointé
l'énorme faiblesse du système de sécurité dont s'entourait le nouveau
« responsable de la sécurité » : trop peu d'hommes pour assurer sa
défense et sa surveillance. Qu'il attire l'attention de l'un des deux gardes se
relayant à sa porte, et il aurait le champ libre. Il y aurait encore les deux
Terrestres chargés de sa protection rapprochée, mais ça n'avait pas autant
d'importance. Il lui suffisait de s'introduire dans le bureau de Jason sans
faire d'esclandre, et le vieux serpent n'aurait pas le culot de le ficher
dehors.
Ca valait mieux qu’une balle entre les omoplates pour avoir
ignoré les injonctions d'un garde sommé de tirer sur tout intrus, sans exception.
Pourquoi prendre des risques quand on peut mettre ce garde
hors combat…
Sa diversion, il le reconnaissait, rappelait les méthodes de
Kest. Il fit rouler une grenade à magnésium dans la ruelle du garde. Sans coup
férir, le flash de la grenade aveugla le soldat. Dans la fraction de seconde
suivante, Rigel surgit face au garde, et lui asséna un coup du plat de la main
dans la nuque. Il lui fouilla les poches, mais malgré son insistance, ne trouva
pas de clé.
Et mince. Verrouillé de l'intérieur ? J'aurais dû y
penser. Sécurité simple mais efficace.
A pas de loups, il se glissa jusqu'à la villa. Il étudia la
serrure, puis s'en détourna. Trop sécurisée. Il ne pourrait la forcer, à moins
qu'on ne lui laisse deux ou trois heures pour cette tâche...
Il se déplaça le long de la maison, étudiant la facture des
fenêtres... Aspect normal, mais blindées, et ne s'ouvrant que sur un espace de
quelques centimètres.
J'ai dû me tromper, c'est une villa où ils accueillaient
les invités « sensibles » du consulat. Si ça se trouve, il y a des
dizaines de baraques comme celle-là dans tout Springs, je ne m'y suis juste
jamais intéressé.
Il y avait forcément une faille quelque part. Il lui fallait
juste la découvrir avant que le type assommé au coin du bloc ne se
réveille ; ou avant que ceux à l'intérieur ne s'aperçoivent de son absence.
Coup d'oeil à l'étage supérieur. En apparence, ameublement
similaire.
Rigel trouva un rebord où s'accrocher, à un peu plus de deux
mètres du sol. Il sauta et se hissa, trouvant quelques prises à attraper.
L'exercice ne posait pas de difficulté en soi, mais l'exécuter dans un parfait
silence requerrait une certaine maîtrise. Et qui sait si les années à jouer au
consul ne l'avaient pas usé…
Il y était. On avait équipé la vitre du même blindage, mais
on ne l’avait pas cadenassée avec autant de soin.
Incroyable comme les gens pouvaient se croire en sécurité
derrière des doubles vitrages bloqués par deux centimètres de mauvais métal.
Des vitres que l’outillage de n’importe quel solo
pouvait couper en une dizaine de seconde, presque en silence.
Et nous y voici.
Il tendit l’oreille, et se déplaça à la manière d’un
assassin, silencieusement, repérant dans le plancher les lattes qui
craqueraient sous ses pas, le dénonçant aux occupants des lieux, et celles qui
tairaient sa présence.
Rigel n’était pas à proprement parler un Tech moyen, ou un
citoyen lambda. Et cela n’avait rien à voir avec son titre de consul. On ne lui
avait accordé ce rang que pour débarrasser le Terrestre de sa présence ;
il en avait conscience. Il n’avait ni le sang-froid, ni la rigueur, ni la
culture requis pour devenir consul. Avec le recul, il se demandait s’il en
avait seulement eu l’envie.
Triste paradoxe, c’était le seul poste auquel il pouvait
espérer s’intégrer. Les consuls normaux
étaient tout sauf légion. A sa manière, le consulat était devenu une galerie de
monstres. Kees dormant moins de deux heures par nuit, Nila possédant une
version extrême de la mémoire absolue ;
et il soupçonnait Jason Earl de pouvoir mener quatre ou cinq trains de pensée
simultanément.
Le truc, c’est que
la galerie de monstres dirigeait tout, supervisait tout, et recevait la
confiance et l’admiration de tous.
A la réflexion, cela avait tout à voir avec son titre de
consul.
Que représentait le consulat, que représentaient en fait,
tous les titres et les honneurs existant dans la culture Tech, sinon des
récompenses pour ceux dont les patrimoines génétiques reléguaient les humains
normaux au rang d’hommes des cavernes ? Depuis dix générations de Techs, chaque
génération surpassait la précédente, en aptitudes physiques comme en aptitudes
intellectuelles. La mortalité infantile dépassait les soixante pour cent, et
plus d’un Tech sur deux mourrait de dégénérescence. Explication universellement
admise : les radiations causées par la destruction de l’ancien monde
avaient continuellement affecté leurs organismes, les poussant à muter sans
cesse. L’adaptation par sélection naturelle décrite par Darwin, et intégrée aux
préceptes de leur peuple, avait fait le reste, ne conservant de ces mutations
que les plus utiles, les plus « adaptatives ».
Quel ramassis de conneries.
Chaleur, lumière, odeur, sons. Tout ce dont il avait besoin
pour déterminer la pièce où se tenait Earl, pour s’y reposer ou, à plus forte
probabilité, pour y travailler. S'introduire par effraction chez Earl dans le
seul but de lui parler, songea Rigel, c'était un peu comme utiliser un
lance-flammes pour se débarrasser d'une mouche. Dément et disproportionné.
Mais le jour où une mouche porte un virus mortel et
foudroyant pour l'homme, le lance-flammes devient une arme adaptée.
Alors, ajouta Mercs en son for intérieur, arrêtons là les états d'âme.
Les deux gardes se trouvaient au rez-de-chaussée, Earl à
l'étage. Ses informations olfactives et auditives concordaient sur ce point.
Parfait.
Il tapa poliment à la porte, puis rentra dans le bureau du
consul.
– Ah, Mercs. Quel plaisir de vous trouver ici. Je vous
attendais.
Quand vous ne comprenez rien à ce qui se passe, prétendez
avoir tout organisé, pensa Rigel,
se remémorant une vieille réplique de Sworn. Il eut un faible sourire.
– Vous bloquez tous les moyens de vous contacter, aiguillez
ou assignez tous les consuls – sauf moi – à des postes et des charges qui
vont les mobiliser seize heures par jour pendant plusieurs mois, et vous m'attendez.
Jason, vous m’étonnerez toujours.
– C'est toi qui continues de m'étonner. Je prends mes
distances, tu as raison là-dessus. Mais qu'en déduis-tu ?
– Ce que n'importe qui de sensé devrait immédiatement
comprendre. Tu soupçonnes l'existence d'un second traître au coeur du consulat.
– Ce que n'importe qui d'insensé
devrait comprendre. Tu es moins rationnel que les autres consuls, que les hauts
gradés, que les instructeurs du Terrestre, que les responsables de labo,
d'usines, qui que ce soit. C'est pour cela que tu ne seras jamais un bon
consul.
– Au fond, vous me considérez toujours comme le jeune con
propulsé au rôle de consul pour que le Terrestre en soit débarrassé.
– Exactement. C'est ce qui fait tout ton charme, et toute ta
force.
Rigel avait vaguement conscience du caractère surréaliste de
la scène. Il avait assommé un garde du corps du plus haut gradé de Springs, et
alors qu’il aurait dû passer pour un assassin venu accomplir sa tâche, il
bavardait tranquillement avec sa victime. Une victime qui en cette
heure, tenait en son pouvoir la totalité des Techs. Qu’il lève le petit doigt,
et quelqu’un mourrait. En qui d’autre le tout-Alice Springs pouvait-il encore
avoir confiance ?
– Tout fait de moi le coupable tout désigné, n'est-ce pas ? Insinua
Rigel. Profil schizophrénique, mégalomaniaque, avec pourtant des idéaux que
n'auraient pas renié les Slender, ces rebelles.
– Tu continues à croire, le coupa Earl, que leur théorie de
l'anti-darwinisme est juste, et que nous nous plantons ?
– Je n'ai jamais dit une chose pareille !
– Oui, c'est bien ce qui me fait penser que tu y crois dur
comme fer. Mais soit, Rigel, mon temps est compté. J'ai autre chose à discuter
que les théories de Craft et son fils.
– Tu préfères discuter du fait que de tout Alice Springs, je
suis de toute évidence le plus « apte » à commettre des assassinats,
avec efficacité et discrétion. Et je n'ai même pas besoin d'être un des
premiers fidèles, ni d'avoir été ensorcelé ou hypnotisé : je pourrais
parfaitement avoir été converti, à la régulière ! C'est pour cela que tu me
mets à l'écart. Tu as si peur pour ta vie ?
– Cesse tes enfantillages, Rigel. C’est pour toutes ces
raisons que tu es le seul en qui je puisse avoir confiance. Parce que si
tu voulais me tuer, tu aurais déjà pu le faire à mille reprises, de mille
façons différentes.
La réplique eut le résultat, fort rare, de calmer Rigel.
– Jason… Tu m’attendais vraiment ?
– Si tu n’étais pas venu, j’aurais peut-être nourri quelques
soupçons à ton égard… Soupçons au sujet de ton intelligence et de ta
motivation, bien entendu. Tu me rassures quelque peu à ce sujet.
– Parfait, ricana Mercs. Alors puisque tu me fais confiance,
allons-y. Comment as-tu fait ressusciter Kest ? Je ne te connaissais pas
de don de nécromancien !
– Allons, mon cher Rigel, oserais-tu mettre en doute cette
formidable victoire ! Kest a survécu, les plans des fidèles ont échoué.
N’est-ce pas une raison de regarder l’avenir avec espoir ?
Rigel haussa les épaules. Il balaya la pièce du regard –
inutilement, car il l’avait mémorisée d’un coup d’œil, dès son entrée – et le
posa sur le fauteuil de cuir, seul bout de confort abandonné dans le bureau
improvisé de Earl.
Il s’y jeta, décidant que, finalement, Jason méritait encore
qu’il lui accorde sa confiance.
– Les talonnettes, franchement, c’était une jolie astuce. Le
plus observateur des limiers n’y prendra pas garde. Après tout, Kest mesurait à
peine un mètre soixante-six. Qu’on se rende compte qu’il porte des talonnettes,
et on se dira qu’il a voulu paraître plus grand. C’est bête et méchant. Les héros
aussi ont leurs complexes. Cependant, tu ne pouvais quand même pas décemment
lui faire porter des talons aiguilles. Il doit lui manquer encore un bon
centimètre pour atteindre la taille exacte du vrai Kest Slender.
– Tu vas devenir la risée d’Alice Springs si tu racontes ton
histoire, se moqua Earl. Regardez, il a des talonnettes, ce n’est pas
Kest ! C’est tout ce que tu as trouvé ?
– Earl, pas à moi, s’il te plaît. Ca me fait suffisamment mal
d’avoir laissé Kest mourir ce soir-là, alors que j’aurais pu intervenir, que
j’aurais pu stopper Sworn. Je n’ai pas compris ce qui se passait. C’est pour
cela que je n’ai jamais vraiment été le meilleur des agents du Terrestre, comme
on l’a colporté pendant des années. La vivacité d’esprit, c’était le truc de
Kest. Pas le mien. Je n’ai pas su réagir, et il est mort pendant que je criais
des ordres que personne n’écoutait. As-tu idée de ce qu’il représentait pour
moi ?
– Tu ne m’as jamais donné l’impression de tenir à Kest. Tu
t’en prenais à lui comme un chien enragé à chaque rencontre. Ceux qui vous ont
connus doivent être surpris que ce soit Sworn qui ait appuyé sur la
détente, et pas toi.
– Kest terminait sa formation au Terrestre quand je
commençais la mienne. Je le connais mieux que vous ne le pensez. Je sais, par
exemple, que son timbre de voix est le même que celui de son double, mais qu’il
a une voix plus puissante. Je sais que Kest était un gaucher ayant appris
l’ambidextrie. La doublure que vous avez promené devant nos confrères était un ambidextre
jouant au gaucher.
– Bien mince comme preuve ! Tu ne tiendrais jamais
devant un tribunal.
– Ouais, tu peux être fier de ton arnaque ! elle tient
la route. Permets-moi donc de préciser que c’est moi qui ai donné
l’assaut dans l’appartement où était retranché le fou furieux – pas Kest,
l’autre – parce que les Terrestres tremblaient comme des femmelettes Albis
depuis qu’il avait dégommé trois des leurs. Et que c’est moi qui ai mis
son corps sur la civière, et qui l’ai couvert, parce que je ne voulais pas que
les gens voient Kest mort et criblé de balles Techs. Alors maintenant,
explique-moi ta foutue combine.
– Ah, un subterfuge dont je ne tire aucune fierté, Rigel.
Mais si tu as un tant soi peu retenu mes leçons, celles que je t’ai prodigué à
ton arrivée dans le conseil, tu dois savoir ce que sont à mes yeux la stratégie
et la guerre : un jeu d’échecs où l’on peut bluffer sur la valeur et la
quantité de ses pièces. Nous faisons face à un joueur très doué, qui déplace
nos propres pièces pour détruire nos défenses. Je veux qu’il doute. Je veux
qu’il croie échouer là où il a réussi. Il faudra faire plus pour l’abuser. Il
faudra qu’il croie réussir là où il a échoué. Il faudra qu’il ne comprenne plus
le comportement de ses propres pièces, qu’il se demande lesquelles sont encore
à lui. S’il abat Alice Springs, l’Australie, le Monde Nouveau est échec et mat.
– Je ne suis pas aussi stupide que Sworn et Sarah le
croyaient. Je sais que Kest est mort, et je sais que si le Prophète le croit en
vie, nous avons une chance de tromper sa vigilance. Sinon, j’aurais crié au
scandale quand ce prétendu Kest s’est pointé devant le conseil. Je veux juste
savoir qui est cette espèce de double.
– Tu dois savoir que Kest était accompagné de deux personnes
à son arrivée à Alice Springs. Kyan Wyling était l’une d’entre elles. Mais que
sais-tu sur son second compagnon ?
– C’était un Tech, que Kyan a décrit comme aussi rapide et
meurtrier que Kest, ce qui n’est pas rien, mais dont elle ignore les origines.
J’ai lu son rapport à ce sujet. Vous savez que tout ce qui touche aux Slenders
me fascine autant que vous – autant que vous et feu Sworn, devrais-je ajouter.
– Je sens une pointe de rancune dans ces paroles, Rigel. De
la culpabilité peut-être ? As-tu toujours le sentiment d’avoir trahi les
Préceptes en exécutant Eldrik ?
Le jeune consul eut un reniflement méprisant.
– Les Préceptes ne s’appliquent pas à moi, Jason, tu devrais
le savoir. Je ne suis qu’aux trois quarts Tech. J’ai toujours estimé que ces
vieux aphorismes ne s’adressaient qu’aux pur-sang. Alors ne détourne pas la
discussion. Ce Tech se nommait Mist. On n’en sait guère plus. Kyan en a donné
une description très précise, et d’après ses indications, il devait y avoir une
certaine similitude entre son physique et celui de Slender ; deux
physiques de solo, pour reprendre la dénomination du Terrestre. En
revanche, leurs visages n’avaient rien en commun.
– J’ai un scoop pour toi, jeune Mercs. C’est Mist qui tenait
le corps de Kest dans ses bras, et qui le défendait à la vie, à la mort.
Mercs balaya la suggestion d’un geste.
– Impossible, ce visage ne correspond pas davantage à la
description de Ky…
Il s’arrêta, interdit. Outline. Un polymorphe.
– Et j’ai une seconde info pour toi. Tu te plaignais que rien
ne te soit assigné depuis la réorganisation en urgence du consulat… Nous devons
découvrir ce que trament les Slender, nous devons découvrir si Craft est
encore en vie. Nous devons apprendre ce qu’il a trouvé à Darwin, et qui
l’a incité à appeler Kest en renfort. Il n’y a qu’une personne qui ait ma
confiance et qui puisse réussir sans l’aide d’une armée entière. Ce sera
donc ta mission, Rigel : arriver en vie à Darwin, et découvrir ce qu’a
découvert Craft. Si c’est une personne, ramène-la, si c’est un objet, vole-le,
et si tu ne peux l’empêcher de tomber entre les mains des Fidèles, détruis-le.
Et bien sûr, si c’est un concept, apprends-le, et fais ton
possible pour que personne d’autre ne l’apprenne et y survive.
La nuit était tombée quand le petit convoi arriva dans la
ferme de Coniston, tous feux éteints. Deux des trois Terrestres descendirent et
firent le tour du propriétaire, par acquit de conscience.
« Rien à signaler », annoncèrent-ils.
« Kest » et le troisième Terrestre quittèrent l'atmosphère confinée
du véhicule, le temps de se dégourdir les jambes.
« Sympa, ce côté professionnel, railla Kest. J'aime beaucoup.
Eldrik aurait été fier de vous.
– Très amusant, monsieur Slender. Je vous accorde que tôt ou
tard il faudra vous exposer, mais nous devions au moins vous couvrir pour
quitter Alice Springs.
– Le sanctuaire plus dangereux que le reste du monde... On vit une drôle d'époque.
– J'aurais volontiers assuré votre sécurité jusqu'à Darwin, mais comme nous vous l'avons exposé, nous
craignons d'attirer l'attention des fidèles sur nous.
– Vous n'avez qu'à vous allier avec Esperlis et Tennant Creek. Vous disposerez d'une force de
frappe comparée à laquelle tout ce qui a existé en Australie, Prophète compris,
passera pour un gang de préadolescents.
– Ce ne sont pas des cités Tech, monsieur Slender, malgré la présence de quelques-uns de nos
compagnons.
– Putain, je vous sens bien partis, à Springs. »
Cela coupa court au début de conversation. « Kest »
n'avait pas d'autre sujet à aborder avec un troufion, fût-il d'élite. Et ledit
troufion, qu'il se sente ou non d'accord, savait que cela ne changerait rien à
quoi que ce soit.
La « ferme de Coniston » aurait pu passer pour la plus
misérable des colonies d’Alice Springs. Le terme « colonies »
désignait des groupements de population, placés autour des monts MacDonnell,
sur les places les plus fertiles, les plus tempérées et les plus irriguées de
la région. Surexposées au danger, mais nécessaires à la survie des Techs, avec
leurs élevages et leurs cultures.
Ici, les bêtes d’élevage semblaient faméliques ou laissées à
l’abandon, libres de se balader sur le bitume craquelé, comme de s’enfuir pour
se perdre et crever dans les rocheuses. Les cultures s’étendaient à perte de
vue, mais personne ne semblait se préoccuper des insectes, bêtes sauvages et herbes
folles qui pouvaient se répandre et dévaster leurs sillons.
Autant écrire en lettres de feu « ceci est le quartier général du Terrestre », se
lamenta « Kest ». Le genre de ruse qui marchait il y a un siècle.Les
Techs n'ont pas l'air de comprendre que les autres peuples ont aussi évolué.
Ils savent faire des déductions, des recoupements.
Et à mesure que les autres Humains se regroupent en clans, en
villes, ils forment des réseaux d'information beaucoup plus solides et
cohérents. De telle sorte qu'aucun des clans vivant dans l'Australie centrale
ne peut ignorer ce que sont les colonies, et leur importance pour Alice
Springs. Et qui croirait qu'une ferme implantée dans une zone aussi fertile, à
moins d'une journée de marche du sanctuaire Tech, puisse être laissée à
l'abandon ?
S'ils pouvaient être aussi peu doués qu'organisés, je leur
aurais déjà faussé compagnie.
Mais il prenait son mal en patience.
Ses « compagnons » du Terrestre n'ayant aucune
intention de lui faire la conversation, il se laissa bercer par les bras de
Morphée.
On l'agita pour le tirer du sommeil.
« Oui ? marmonna-t-il.
– Ils sont arrivés, lui chuchota l'agent du Terrestre. Vous devez immédiatement reprendre la route. »
Il grommela, et suivit le Tech. On continuait à le traiter en
hôte de marque, mais qui était dupe ? Il avait accepté de traiter avec
Earl, et il devait concéder que la proposition du consul représentait sa seule
chance décente de quitter Alice Springs, et de remplir la mission que le véritable
Kest lui avait confiée. Mais sur la forme, il restait un prisonnier des Techs,
dont on avait utilisé les pouvoirs de Outline pour leurrer les Fidèles, et dont
on exploiterait les compétences pour retrouver les Slender. Il n'avait plus
qu'à ronger son frein, et espérer une situation plus favorable, afin de fausser
compagnie à ses « surveillants ».
Ce n'est qu'une fois devant ses nouveaux « compagnons » qu'il réalisa son erreur. Les agents du Terrestre qui
l'avaient escorté depuis Alice Springs n'avaient pas feint de le prendre pour
Kest. Ils y croyaient vraiment. Les
seuls à savoir la vérité, il les avait devant lui. Il venait peut-être de
laisser filer sa meilleure chance de fuir. En tant que Kest, il pouvait espérer baratiner ses gardiens, trouver une issue.
En tant que Mist, nul ne lui ferait confiance.
– Messieurs, madame, je vous laisse, s'excusa le Terrestre.
Je vous souhaite bonne chance dans votre mission, quelle qu'elle soit.
Puis il l'abandonna en compagnie de l'escorte qui devait
le suivre jusqu'à Darwin. Kyan et un autre agent Tech.
– Où est le reste de ma cour ? s'enquit Mist.
– Devant toi, Brume, répondit l'agent – reprenant le nom de
code qu'avait employé Earl. Les Outlines ont des problèmes de vue. Je
l'ignorais.
– Les Techs se seront fichus de moi jusqu'au bout. Je
croyais qu'on partait en territoire ennemi, dans une région où est implanté le
gros des forces du Prophète. Vous avez changé d'avis ?
– Les deux tiers d'Alice Springs sait ou saura d'ici à
demain que tu as quitté la ville, et je serais prêt à parier que la moitié au
moins sait que tu pars pour Darwin, alors ne me prends pas pour un con, Kest.
On ne va pas à Darwin. Je peux la
jouer suicidaire à la manière du vrai Kest, si ça t'amuse, mais y a quand même
des limites.
– Darwin est mon seul objectif, alors arrêtez vos conneries.
Vous vous attendez à ce que le Prophète installe des barrages sur les routes en
demandant aux gens de passage « excusez-moi, vous n'auriez pas vu un Tech
très agile, très charismatique, très bon tireur et qui se rendait dans une
ville où un être vivant normal meurt sous trois heures ? ». Je ne suis pas
complètement débile, je vais changer mon apparence avec mes pouvoirs de
Outline, et personne ne saura ce qu'il est advenu de Kest. Alors, on va à
Darwin. Et j'espère que vous avez une voiture de renforts à retrouver quelque
part parce que sinon, autant que j'y aille seul.
– Tu vas obéir à mes putains d'ordres ou je te bâillonne, je
te ligote, et je te fous dans le coffre jusqu'à nouvel ordre. Et aussi...
Rigel retira sa casquette, révélant ses cheveux argentés et
bouclés. Il ignorait qui était réellement Mist, mais il aurait mis sa main à
couper que le Outline le reconnaîtrait.
Touché,
pensa-t-il en voyant la doublure de Kest pâlir.
– Si tu veux poser tes réclamations au consulat, Rigel Mercs
t'écoute. Sinon, tu montes et tu la fermes.
Le faux Kest s'exécuta en
grommelant. Sa portière à peine fermée, Kyan démarrait en trombe, dégageant
derrière eux un nuage de poussière et de sable qui semblait vouloir s'élever
jusqu'à la Lune.
Mist avait laissé passer l'orage. Mercs en colère lui avait
paru pire encore que Kest ; il valait mieux pour lui essayer de s'entendre, ne
serait-ce que pour endormir sa vigilance. Tromper un seul membre du Terrestre,
empâté par les années de son travail de consul, serait sans doute plus aisé que
se débarrasser de l'escorte complète à laquelle il s'était attendu.
« Quel genre de visage voulez-vous que j'adopte ? dit-il
pour lancer la conversation.
– Aucun, tu gardes le visage de ce con de Kest, répondit le
consul.
– Très drôle. Vous êtes au courant que Kest est recherché
par les fidèles, et certainement pas pour lui faire un prechi-precha. Et tous
ne se baladeront pas dans des robes de bure grand-guignolesques en scandant
des versets de la bible. Eux aussi savent ce que c'est, l'infiltration,
l'espionnage, toutes ces choses-là.
– Tant mieux, ça rajoutera un peu de sel à nos rencontres.
On pourra jouer à deviner qui est un fidèle en civil, et qui ne l'est pas.
Celui qui en trouve le plus gagne la partie. Ca te convient ?
Il me prend pour un imbécile ou il est aussi taré qu'il en
a l'air ?
– Si vous tenez absolument à ce qu'on me tire comme un lapin
au coin des rues, alors je suppose que ça vous
convient, fit calmement Mist. Vous voulez que tous les fidèles qu'on croise
tentent de me tuer ?
– Hey, t’es pas bête. Je comprends pourquoi Kest t'avait pris
en guise d’assistant.
– Non mais sérieusement...
– Sérieusement, le plus sérieusement du monde. T'as tout
compris, mon pote. Je veux que tous
les fidèles qu'on croise tentent de te tuer.
Mist eut sérieusement des doutes sur les paroles
de Mercs. Etait-il possible qu'Alice Springs voie un intérêt à le faire
éliminer, et à prétendre Kest éliminé par...
– Ho du calme, le Outline. Je veux qu'ils tentent, pas qu'ils y arrivent.
– Quel intérêt ???
– Eh bien, je veux voir de plus près à quoi ressemblent les
petits « soldats de Dieu » de notre autoproclamé Prophète. Je veux
savoir ce qu'ils valent, s'ils ont l'air rapides, frais, entraînés, coordonnés.
Leur balader sous le nez le plus gros appât que nous ayons en réserve, ça me
paraît une bonne solution. Et je veux qu'ils croient Kest en vie. Qu'ils le
croient plus solide que jamais, qu'ils lui envoient leurs pires commandos de
fanatiques.
– Vous n'avez aucune idée de ce dont les Fidèles sont
capables, Mercs. Aucune.
– Quel fin esprit de déduction, Brume ! En effet, je n'en ai
aucune idée. C'est bien ce qui me motive.
– Et quand une armée entière sera à nos trousses, que
ferons-nous ?
– Le souci avec les fanatiques, tu vois, c'est qu'ils ont
tendance à tellement se focaliser sur ce qu'ils croient et ce qu'ils pensent
qu'ils deviennent aveugles à tout le reste. C'est la définition même du
fanatisme : ne pas voir la vérité à côté de toi, parce que tu as des oeillères
qui te l'interdisent. Ce qui est formidable, c'est que c'est sur toi qu'ils vont se concentrer. Tant que
je n'ai pas à retirer ma casquette et à dégainer mon automatique, personne ne
peut me reconnaître.
– Mais que se passera-t-il quand l'étau se sera resserré sur
nous ?
– Tu disparaîtras, conclut Kyan, sans que son regard ne
quitte la route. Tu prendras une apparence la plus différente possible de Kest,
et nous passerons à travers les mailles de leurs filets.
– Et je doute que les Fidèles lancent le moindre semblant
d'attaque contre Alice Springs quand un seul Tech rebelle, et ses compagnons
parfaits inconnus, sèmeront le trouble dans des terres qu'ils croient débarrassées
de tous leurs opposants potentiels.
– En vérité, vous n'avez aucune intention de vous rendre à
Darwin, n'est-ce pas ? Vous m'avez juste piégé, utilisé pour faire croire à vos
imbéciles de consuls et à votre population de dégénérés que Kest Slender avait
survécu. Parce que vous tremblez tellement de peur que tout est bon pour vous
faire gagner un peu de temps, un peu de sécurité pour vous autres, misérables lâches.
Combien de temps ferez-vous illusion face à l'organisation des Fidèles ? Vous
croyez avoir affaire à une bande d'idiots fondamentalistes, qui vont ouvrir le
feu à vue sur celui qu'ils prennent pour Kest. Ca ne se passera pas comme ça,
Mercs.
– Parfait ! Plus ils seront nombreux et subtils, plus ce
sera intéressant. Mist, je ne sais pas pendant combien de temps tu as côtoyé
Slender au juste, ni ce que tu savais sur lui avant de le rencontrer. Moi-même
je n'ai passé que peu de temps auprès de lui, je le connais davantage par les
rapports que j'ai lus à son sujet, et plus rarement, ceux que lui et les
Slender daignaient nous remettre. Mais il y a une chose dont je suis certain,
c'est qu'il y a une énorme similitude et une énorme différence, dans ce
que Kest et moi pensons, et ce que nous sommes.
– Vas-y, je t'écoute. Je ne saisis pas le rapport, mais je
suis tout ouïe.
– Kest et moi sommes persuadés d'être invincibles. Mais lui,
il ne l'était pas vraiment.
Mist en resta coi. Il sentait sa gorge se nouer, et déglutit
avec difficulté.
Un imbécile. Earl a placé mon sort entre les mains d'un
imbécile suicidaire. Ce vieux saligaud machiavélique voulait se débarasser de
Mercs et moi et faire d'une pierre trois coups. Il faut que je me sorte d'ici !
– Très bien, fit-il. Il ne me reste qu'à te faire confiance,
Mercs. Puisque ton invincibilité nous
empêchera de mourir de la main de nos chers amis Fidèles.
– Très juste. Content que tu comprennes la situation. Et
maintenant boucle-la, on s'arrêtera pour dormir dans deux heures, pas très loin
de notre première destination.
La patience ne figurait pas parmi les plus grands atouts de
Mist. Il avait du mal à s'imaginer attendre plusieurs heures, ou plusieurs
jours, le moment propice pour fausser compagnie à son commando suicide. Alors,
il ne laissa filer qu'une vingtaine de minutes, jusqu'à ce que Rigel paraisse
apaisé, prêt à s'assoupir.
Mist usa de toute la célérité dont il était capable. De cette
célérité avec laquelle il avait combattu sur un pied d'égalité les pires
adversaires, tels des membres de l'élite Terrestre. Il allait dégainer son
blaster, le pointer vers le siège de Mercs, et lui tirer dans le crâne à travers
l'appuie-tête. Kest n'aurait peut-être pas approuvé, au nom d'un quelconque
code d'honneur Tech. Mais il n'était pas Tech, et encore moins Kest. Et
Mercs l'avait assuré être invincible, alors de quoi se plaignait-on ?
Donc, Mist dégaina.
Ce fut comme un flash, le poing de Rigel s'écrasa sur sa
figure, puis agrippa son poignet entre deux doigts, et le serra à en broyer les
os, lui faisant aussitôt lâcher prise.
Mist se plia en deux de douleur. C'était impossible. Rigel ne
pouvait pas être aussi rapide.
Le consul l'avait espionné dans un miroir, ou un imperceptible reflet ; ou
avait-il prévu et prévenu son coup d'éclat ? C'était la seule explication
rationnelle. Aucun être humain d'aucun peuple ne pouvait être aussi réactif,
aussi rapide, aussi fort. A moins de sortir du rêve d'un eugéniste, ou d'un
laboratoire de génétique militaire de l’ancien temps.
– Maintenant que tu es rassuré sur mes prétentions, Brume,
dors un peu. Et prends un mouchoir, ton nez pisse le sang et nous salope la
banquette. Notre destination est une bourgade à trois cents kilomètres de
Tennant Creek, dont nous n'avons plus de nouvelles depuis huit semaines, et
dont un groupe de nos hommes envoyé contrôler la situation n'est jamais revenu.
Inutile de te le dire, ne retente jamais ce genre de blague.
Et essaie de te mettre dans le crâne que je suis de ton côté, à
supposer que tu sois du côté de quoi que ce soit, et
moi aussi, j'ai la ferme intention de mettre la main sur ce que cherchait
Kest. J'ai mes priorités, et la première, c'est de faire de nous de véritables
cibles ambulantes. Que ça te plaise ou non... »
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Notes de l’auteur
Je profite de ce retour au calme sur «la route de Darwin» pour apporter quelques explications sur mon récit...
Sur les noms qui ont changé
Les aléas de l’écriture… Certains auront remarqué
que «Slenders» est progressivement devenu «Slender». Il
faut croire qu’en cours de route, le "s" additionnel, trop lourd, a été
perdu !
Dans la première version du récit, les Techs étaient appelés
les Purs ; le nom devait indiquer que, aux yeux de l’ensemble des peuples
du nouveau monde, ils étaient identiques aux habitants de l’ancien monde, des
héritiers «purs» en somme. J’ai bien vite compris que ce terme
desservait totalement mon propos ; trop ambigu, trop connoté.
J’ai donc profité de la phase de réécriture
pour les changer définitivement en Techs.
Deux versions de «la route de Darwin» ?
La première version avait été
publiée sur mon site perso, qui n’existe plus à l’heure actuelle. Les tout
premiers chapitres sont relativement anciens, écrits vers 2002 si ma mémoire
est juste…
Ce que vous lisez aurait dû être une version « revue et
corrigée», mieux écrite, plus claire. Et si elle remplissait sans
problème cet objectif, à partir des chapitres 9/10, j’ai commencé à réécrire de
zéro des scènes entières. Et à compter du chapitre 12 l’histoire elle-même n’a
rien, mais alors strictement rien à voir avec l’original.
Quelques noms pour la route
(encore des anglicismes, cf mes notes dans le chapitre 12 au sujet de leur prolifération)
Earl signifie le «comte» en anglais. Son prénom, Jason, est un prénom anglais commun.
Sworn signie «sous serment». Je laisse les lecteurs méditer sur le choix de ce nom :-)
Mercs est un choix de nom un peu plus subtil. Il
signifie «mercenaires» en anglais.
Rigel (prénom du consul Mercs) n’est en revanche pas
un anglicisme, mais je préfère le prononcer à l’anglaise
(«Raïdjeule»). Il s’agit de l’étoile Rigel, dans la constellation
d’Orion, septième étoile la plus brillante du ciel. Pour la petite histoire,
sachez qu’il s’agit d’un nom « récurrent » dans mes écrits, le
premier «Rigel» était un personnage d’un roman fantastique écrit en
1994.