III – Trompe-la-mort

par Ehryx

- - L'impossible tu ne tenteras pas
(Précepte des Stalkers)


Mist haussa les épaules. Il avait dit tout ce qu'il savait. Kest finirait par comprendre pourquoi le Prophète le prenait pour cible, il avait seulement des difficultés à l'accepter. Question de perspective.
Mist avait longtemps repoussé l'heure de quitter le troupeau des fidèles. Il craignait pour sa vie, bien sûr ; mais le discours de cet homme étrange, et si charismatique, n'avait-il pas aussi fini par le séduire ? Cette fusillade l'avait cloué de force à la réalité ; une piqûre de rappel lui réinjectant une haute dose de lucidité. Le Prophète n'était nullement l'être pacifique, ni le rassembleur d'hommes, qu'il prétendait incarner. Il était un malade calculateur, qui ne voyait les habitants du nouveau monde que comme des pions sacrifiables disposés sur un immense échiquier.
Seule cette vérité comptait.

En reconnaissant le visage de Kest, il avait réagi d'instinct, s'était abstrait de toute réflexion sur la situation. Il continuait à penser que cette rencontre ne pouvait que lui profiter... Du moins à long terme, car la menace immédiate des fidèles pesait sur leurs têtes. Le Prophète devait déjà l'avoir rajouté à la liste des ennemis du peuple élu, les personnes à abattre. Si les Fidèles les localisaient, ou parvenaient à les pister, ils feraient d'eux leur cible numéro un.
Et on risque quoi, au fond ? Qu'ils viennent donc ; je les éliminerai un par un.
- Pourquoi les fidèles se sont-ils mis à raser des villes entières ? interrogea Kest après plusieurs longues et silencieuses minutes de route.
- Ils s'équipent ! s'exclama l'ex-fidèle. Ils ont pris des vivres, des véhicules, des moteurs, des générateurs. Le plus important se trouvait à South Key : un authentique générateur nucléaire, conservé pratiquement intact depuis l'ancien temps. Une source d'énergie intarissable pour peu qu'on sache l'entretenir. Ils ont réuni presque tout ce qui leur est nécessaire pour entreprendre le voyage jusqu'à la terre Promise.
- Déjà ? Mais... Si ce voyage est imminent, pourquoi continuent-ils à vouloir rassembler les peuples ? Que leur importe le sort de l'Australie, s'ils ont l'intention de la quitter ?
- Question de philosophie, Kest. Simple question de philosophie.
Voyant passer un panneau indicateur à demi effacé, vestige de l'ancien temps, le Outline remarqua :
- Nous arrivons à Alice Springs. Je compte sur vous pour m'annoncer comme un Tech. Nul ne doit savoir que je suis Outline, on me refuserait l'entrée de la ville. Avec des fidèles à nos trousses, il faut impérativement que je puisse m'y cacher. Les fidèles eux-mêmes n'oseront pas s'introduire dans la ville. Les défenses des Techs leur font peur.

La situation paraissait l'amuser.

Il avait usé de tous ses pouvoirs pour modifier sa morphologie : des yeux noirs de Tech, une chevelure foncée, un teint cuivré. Il chaussa des lunettes de soleil pour parfaire son déguisement. L'usage de son exceptionnelle agilité parachevait la métamorphose en Tech : plus rien ne pouvait trahir sa vraie nature. Kest se demanda furtivement si tous ceux de son "peuple" détenaient pareils pouvoirs de mimétisme.
Il existait cependant une faille dans sa couverture : le moindre manquement aux préceptes des Techs et c'en serait fini de lui. Un homme habitué à vivre sans précepte saurait-il faire illusion ?
Kest en doutait.

Alice Springs avait pris au fil des générations les allures d'une forteresse, aux dimensions d'une ville. Les Techs avaient longtemps bataillé pour la conquérir, à une époque où ils craignaient encore d'être éradiqués de la surface de l'Australie ; pour la première fois ils s'étaient rassemblés, s'étaient trouvé des meneurs, avaient appris à se battre, et ils avaient chassé d'Alice Springs ses anciens occupants. L'éclatante victoire par laquelle s'étaient soldées leurs attaques avait assis leur réputation sur la moitié centrale du continent. Il n'y eut pas jusqu'au plus téméraire des chefs de clan Stalker qui ne considérât la ville comme inexpugnable.

A Sydney, autre repaire de leur engeance conquis bien après Alice Springs, la technologie de pointe renaissait de ses cendres ; le sanctuaire des Techs n'atteignait pas le même degré de développement, mais s'était trouvé des bâtisseurs, des agriculteurs, des éleveurs, des dirigeants, des défenseurs : ils avaient cessé d'aller et venir à travers le continent comme des mercenaires sans unité. Ils s'étaient organisés sans l'aide des autres peuples. Comme pour prouver qu'eux seuls pouvaient se passer du concours de leurs congénères. Ne s'en étaient-ils pas passé pendant des millénaires - dans l'ancien temps ? Si vraiment ils étaient les héritiers des humains de l'ancien monde...
Des murailles de béton avaient été érigées sur toute la périphérie de la ville avec, à leurs sommets, serpentant à cinq mètres de hauteur, des courtines le long desquelles des rondes surveillaient les alentours, des jumelles dans une main, une radio ouverte dans l'autre, un fusil d'assaut porté en bandoulière. Le sanctuaire des Techs... Le fort Alamo des temps nouveaux !

La muraille entourant Alice Springs se profilait à peine à l'horizon qu'une patrouille vint à leur rencontre. Deux miliciens à moto, engoncés dans des armures pare-balles, fusils thermiques à la main. Ils leur firent signe de s'arrêter, et Kest obtempéra. L'un des motards se plaça à sa hauteur, et malgré le pare-brise pulvérisé, attendit que la fenêtre descende, son arme pointée vers l'habitacle.
L'émotion du patrouilleur, lorsqu'il reconnut Kest, fut perceptible.
"Je... Nous, nous allons vous escorter, monsieur Slenders, bafouilla-t-il."

Kest hocha la tête, et redémarra le moteur pendant que le milicien crachait quelques ordres dans son communicateur
Pourquoi diable me recevrait-on comme un VIP ?

Grandes ouvertes, les portes sud de la ville les accueillirent - on ne les refermait qu'à la tombée de la nuit. Ils les franchirent encadrés par les deux miliciens, sous le regard flegmatique de quelques Techs.
Un officier descendait de la courtine, armé d'une radio multi-fréquences, une unique étoile sur le revers de son uniforme le distinguant de ses subordonnés. Il s'avança vers la Lamborghini, en essayant sans trop de succès de se composer une figure souriante.
"Vous êtes Kest Slenders ? lança-t-il.
- En personne, répondit Kest. Et j'aimerais beaucoup savoir pourquoi ma venue à Alice Springs semble attendue. Quand bien même j'aurais averti de mon arrivée, je ne suis rien ici, je ne suis jamais resté à Alice Springs plus d'une semaine. Tout le monde sait que mon père est opposé à toutes vos conceptions et qu'il est persona non grata au consulat. Alors qu'est-ce que vous me voulez ?

L'officier se contentait de suivre ses directives, et le lui fit comprendre.
- Ordres des consuls, ils vous en expliqueront mieux que moi les raisons. Deux de mes gardes assureront votre protection jusqu'à l'enceinte du consulat, jusqu'à ce que votre... Garde rapprochée arrive à Alice Springs.
- Assurer ma protection ? Ici ?

L'homme ignora sa question. Kest était sidéré. Au cœur du sanctuaire des Techs, la forteresse la mieux protégée du nouveau monde, on venait encore lui assigner une garde personnelle ? Quel sens avait donc cette agitation ? Devait-il flairer un lien avec les fidèles ? Les consuls le savaient-ils pris pour cible par le Prophète, craignaient-ils que des traîtres à la solde de cet illuminé ne se soient infiltrés dans leurs rangs ?
- Un instant ! rugit-t-il, alors que l'officier tournait les talons. Par "garde rapprochée", vous vouliez parler de Kyan ?
- Vous aviez déjà été averti ? Elle est introuvable, pourtant elle aurait dû arriver à temps pour vous accueillir...
- Je suis là, colonel Taran, répondit une voix fatiguée depuis l'arrière du véhicule.

Taran se rapprocha, surpris.
- Que vous arrive-t-il ? Vous êtes blessée ?
- Ce n'est rien, une légère commotion... Ne vous souciez pas de cela. Et oubliez les deux gardes assignés à Kest, ma présence suffira...
- Hors de question, coupa-t-il d'un ton péremptoire. Vous partez à l'infirmerie, et entamerez votre mission quand Slenders quittera Alice Springs, comme prévu."


Kyan voulut remarquer que sa mission avait déjà commencé, mais il aboya quelques ordres sur sa radio, et deux infirmiers surgirent dans la minute. Ils eurent des regards respectueux pour Kest - presque apeurés - puis encadrèrent Kyan, et l'escortèrent quelques rues plus loin, avant de bifurquer dans un chemin adjacent. Avant de quitter son champ de vision, ils eurent un dernier coup d'œil pour Kest, où se lisait à présent la méfiance, voire l'hostilité. Sans doute croyaient-ils qu'à cette distance, il ne pourrait distinguer les expressions de leurs visages. Ils se trompaient : comme ses réflexes et sa mémoire, il possédait des sens hors normes.

Endormie à son entrée dans la ville-sanctuaire, sa vigilance se réveilla brutalement. L'impression de sécurité ressentie à la vue des murailles et des gardes fut reléguée au rang de souvenir.
Encadré par ses deux nouveaux gardes juchés sur leurs motos, il conduisit la Lamborghini en direction du centre-ville, jusqu'au bâtiment du consulat.
Autant en finir dès maintenant. Il trouverait les vieilles barbes, il écouterait ce qu'ils avaient à lui raconter, s'engueulerait probablement avec eux - comme son père l'avait fait avant lui, à d'innombrables reprises - puis reprendrait la route de Darwin. Rien de plus simple. Qu'est-ce qu'il en avait à foutre, de ce que le Prophète pouvait bien accomplir ? Ils en seraient bientôt débarrassés, il rejoindrait le continent avec la cohorte de tarés à sa solde et on les oublierait, comme on avait oublié tous les groupes ayant semé la terreur dans l'Australie centrale.

"Tu m'as l'air troublé, Kest.

Il avait presque oublié la présence de Mist, le Outline. Personne ne lui avait prêté attention ; le colonel l'avait traité avec indifférence, comme s'il n'était qu'un suivant sans intérêt de Kest.
- Rien qui te regarde.
- En ce cas, il ne fallait pas me laisser rentrer. Il semble que tu t'apprêtes à rencontrer le consulat en chair et en os... Sans avoir ne serait-ce qu'à réclamer audience, juste en te présentant à leur porte. Un accueil à la hauteur d'une sommité !
- Ne te berce pas d'illusion à ce sujet. Je ne considère pas cela comme un honneur. Surtout si c'est pour m'entendre dire qu'il serait bon de surveiller mon père, de les aider à le rallier à leur cause, etc, etc. Le pauvre Kest Slenders ne les intéresse guère. C'est mon père, ses connaissances, et ses théories, qui les intéressent.
- Théories ? Quel genre de théorie ?
- Ce qu'il appelle l'anti-darwinisme... Mon père se fondait sur des conceptions issues des temps anciens, c'est pourquoi seuls des hommes extrêmement cultivés, tels les consuls, mesurent la portée de ses idées.
- Pas toi ?
- Si, bien sûr. Mais j'ai grandi avec les théories de mon père. Elles n'ont rien de révolutionnaire pour moi. Il n'avait fait que mettre des mots sur ce qui... Ce qui n'allait pas dans le monde nouveau.
- Cette entrevue serait donc sans rapport avec le Prophète ? Ils me semblaient fort pressés par la question de ta sécurité.
- Je l'ai envisagé une seconde, mais ça ne colle pas. Kyan m'a été envoyée il y a plusieurs semaines, or elle ignorait que les Fidèles me prenaient pour cible. Les consuls souhaitaient déjà me voir quand ils l'ont envoyée après moi..."


La ville n'était pas surpeuplée comme les anciennes métropoles du sud-est ; de nombreux véhicules et nombre de Techs y circulaient, mais la sensation d'étouffement parfois ressentie à Adelaïde et Melbourne - les deux villes les plus densément peuplées d'Australie - ne l'étreignait jamais à Alice Springs. La ville avait surtout été conçue à la perfection ; pensée pour que des milliers d'hommes et de femmes y cohabitent en éprouvant un minimum de stress.
Certaines personnes le reconnaissaient à son passage, surtout celles arborant les tenues de la milice ou plus rare, du Terrestre - il semblait imposer un certain respect à ces derniers. Pourtant, quelque chose d'autre se lisait, une aura de méfiance, de méfiance à l'état brut, se dégageait de la masse des passants. Impossible que tous connaissent de visage le fameux leader du désastre de Brisbane...
A moins...
A moins qu'on n'ait fait circuler son portrait ? Ou pire, une photographie prise à son insu. Peut-être était-il, en son absence, devenue une triste célébrité entre les murs d'Alice Springs ? Cela pourrait-il être la vraie raison de l'intérêt porté par la milice et le consulat ? La raison pour laquelle une protection lui était devenue nécessaire ?
L'espace de quelques instants, il se morigéna, tenta de se convaincre qu'il subissait les contrecoups de l'anxiété, de la terreur éprouvée devant le carnage de South Key, la tuerie des Fidèles, et les révélations de Mist ; un contrecoup prenant la forme d'une crise aigüe de paranoïa.

Mais il l'avait déjà noté par le passé : il ne se sentait pas en sécurité dans ces rues. Il s'y sentait dans la peau d'un étranger. Le même rejet qu'avait ressenti son père pour le "sanctuaire des Techs". C'était comme si au coin d'un miroir la face cachée de la ville, négative, repoussante, lui avait été révélée. Le masque de la réalité se soulevait pour lui montrer le cœur d'une cité qui ne s'était pas élevée sur le bonheur et la joie de vivre, mais sur les ruines d'une guerre après laquelle les Techs n'avaient jamais cessé de culpabiliser, et depuis laquelle ils redoutaient une contre-attaque.
Comme si Alice Springs vivait dans un perpétuel état de siège.

"Je crois savoir ce que vous pensez, murmura le Outline. Vous vous demandez si cette ville est bien l'utopie dont les Techs rêvaient... Ou juste son contraire ? Veulent-ils vivre ainsi, entourés par les miradors qui surveillent le désert, sans contact avec les autres peuples, menés par des vieillards inflexibles, intransigeants, dictatoriaux... Ou se rassemblent-ils ici par peur du dehors ? Quel plaisir peut-on éprouver à vivre cette vie morne, enfermé à Alice Springs sans même la volonté de voir au-delà des murailles qui l'entourent ?
- Je te trouve un peu dur, ils ne sont pas cloîtrés à vie...
- Ah ouais ? le coupa Mist. Ne te cite pas en exemple - tu n'es pas l'un d'entre eux. Tu prends leur défense, mais au fond de toi, qu'est-ce que tu penses ? Cette ville est un non-sens, une anomalie. Je ne prétends pas que vivre à l'extérieur soit gai. Les Techs sont méprisés dans les deux tiers de l'Australie. Les villes aux mains d'autres peuples ne sont guère plus accueillantes qu'Alice Springs... Mais pour toi et moi, habitués à survivre par-delà l'hostilité et la xénophobie, nous ne pouvons pas accepter qu'Alice Springs soit la réponse, la solution aux problèmes du nouveau monde.

Tu sais ce que je ressens ici ? Je me sens oppressé, comme si j'étais un étranger, ostracisé, regardé avec méfiance, comme un danger ambulant. Et pourtant. Et pourtant comment sauraient-ils me distinguer des leurs ? De par mon apparence, mon visage, ma tenue, mon allure, je devrais passer pour l'un d'entre eux...
- Es-tu vraiment un Outline ? Tu parles comme un Tech.

Mist se renfrogna.
- Je suis bien Outline, assura-t-il, mais j'ai passé la majeure partie de ma vie sous les traits d'un Tech, en assumant le comportement d'un Tech. Et ce n'était pas une question de déguisement ; j'aurais pu me faire passer pour un Sympathique, un Albi ou un Archie. Mes capacités morphologiques sont concentrées sur mon visage, mais elles m'auraient permis de mener une vie paisible dans n'importe quelle cité.
-Pourquoi donc endosser l'apparence d'un Tech ?
- Alors que les Techs sont les parias de l'Australie ? Parce que leur mode de vie est le seul que je supporte. Pas celui des Techs d'Alice Springs, mais celui des solitaires dans ton genre, les mercenaires des temps nouveaux, ceux qui n'ont pas peur de vivre. On vous reproche d'être les descendants directs des hommes de l'ancien temps. Les autres Peuples vont jusqu'à se prétendre destinés à vous supplanter, ils croient que l'extinction est votre seul avenir...
Pourtant, si j'en crois mes connaissances, ils se méprennent sur la nature de l'ancien monde. Nos ancêtres se regroupaient par ethnies, par peuples, par villes, ils se méfiaient les uns des autres, se faisaient la guerre pour obtenir les terres, l'argent, le pouvoir, ou à l'apogée de leur civilisation, pour des questions de religions et de règles. Voilà tout ce qui, à grande échelle, a détruit l'ancien monde. Ca ne te rappelle rien ? Mais tu sais déjà tout ça Kest, pas vrai ?
Quant à la manière dont la technologie ancienne est reniée, sous prétexte qu'elle aurait causé la mort de l'ancien monde, elle est grotesque. Même une fourchette peut être une arme mortelle. Tout dépend comment on s'en sert...


En vérité, je crois que seuls les Techs sont réellement adaptés à ce monde nouveau. Ceux dans ton genre - ou dans le mien - qui passent leur vie à voyager à travers l'Australie, qui cherchent à devenir meilleurs, et pas à tuer tout ce qui leur déplaît, entrave leur route, ou n'est pas d'accord avec eux. Autre indice d'évolution, les Techs ne s'entre-tuent pas. Ils peuvent se détester, ou plus souvent, se méfier les uns des autres, mais jamais donner la mort à un autre Tech. Alors que pour les autres peuples, les vendettas mortelles, les crimes de sang, les guerres intestines, sont le pain quotidien.
- Un indice d'évolution, dis-tu ?
- Je le pense.
- Ou un effet de la culture. Si vraiment nous héritons des Humains de l'ancien temps, alors leur culture a dû se transmettre, comme leurs gènes. Les religions de l'ancien temps, dans leurs formes d'origine, professaient le pacifisme, enjoignaient à ne pas tuer, enseignaient la tolérance. Une vision utopiste qui n'a pas su prévaloir - sinon, comment expliquer la destruction de l'ancien monde - mais je me plais à croire qu'il en est resté quelque chose.
- Comme si les Techs étaient plus expérimentés, et avaient dépassé certaines erreurs à force d'expérience... Des erreurs dans lesquelles s'entêtent les autres peuples ?
- C'est mon idée. C'est aussi ce que suggérait mon père. Bien sûr, ce n'était qu'une poignée de ses réflexions, parmi tant d'autres. Et cela n'a rien à voir avec sa théorie.
- Les Fidèles vont mettre fin à tout ça, prophétisa Mist. Ils vont apprendre aux Techs à se méfier d'eux-mêmes. Les Fidèles croient être l'avenir mais ils pourraient bien nous ramener mille ans en arrière."


Kest grimaça, puis de la tête, fit signe à Mist de regarder devant eux. Le palais du consulat les toisait. Un édifice resurgi de l'ancien temps, haut d'une vingtaine d'étages, avec lequel les meilleurs bâtisseurs Archies n'auraient jamais pu rivaliser. L'architecture, comme tant d'autres sciences, se perdait. A ce titre, le Consulat représentait plus que le centre administratif d'Alice Springs, il symbolisait l'héritage d'une civilisation perdue - sans doute à jamais.
"Finissons-en, tonna Kest. Je vais écouter ce que les vieilles barbes ont à me dire. Puis je quitterai Alice Springs. Mist, tu restes ici. Si quelqu'un découvre que tu n'es pas un Tech, au cœur du Consulat, tu ne t'en sortiras pas vivant."

Sur ce, il claqua sa portière, et s'avança d'un pas décidé vers le bâtiment, à la rencontre des Consuls.

- Du passé tu te défieras
(Précepte des Gris)

Depuis sa dernière visite, la garde avait été doublée aux abords du palais. Kest avait déjà remarqué leur renforcement autour de la cité. Les membres du Terrestre, l’unité d’élite des Techs, patrouillaient, quadrillaient chaque ruelle avec des gestes nerveux, prêts à ouvrir le feu au moindre incident.
On se serait cru en état de siège... Ou pire : en pleine guerre civile. Défendre le périmètre d’Alice Springs suffisait en temps normal : les ennemis se trouvaient à l’extérieur, parmi les Stalkers, les Gris, les Faluns, tous les autres ! Ces armes pointées dans toutes les directions par des soldats aux aguets lui mettaient les nerfs à vif. Pourquoi diable cette agitation au cœur même de la ville ?
L’écho de ses conversations avec Kyan et Mist lui revint à l’esprit : le Prophète... Il n’y avait pas à chercher derrière les apparences. Alice Springs craignait une attaque de l’intérieur. Les récits de Kyan et Mist sur les méthodes des fidèles n’évoquaient qu’actions d’éclats et attaques calculées. Mais de là au terrorisme, il n’y avait qu’un pas. Le Prophète l’avait déjà franchi, en ordonnant l’assassinat de personnalités majeures, Kest au premier rang. Mais il ne s’arrêterait pas en si bon chemin. De tout temps, les fanatiques avaient emprisonné, dépouillé, pillé, violé, massacré aveuglément les civils, se retranchant derrière le couvert de la « cause supérieure » religieuse. Le terme même de « civil » perdait toute valeur : si n’importe quel croyant peut être un soldat de Dieu, alors n’importe quel non-croyant est un soldat contre Dieu. Et les Fidèles avaient les moyens de tuer énormément de « soldats ».
Les consuls envisageaient-ils les premières bombes, les premières fusillades dans le Sanctuaire des Techs ? Tout portait à le croire.
Sa venue avait été annoncée par radio. Des hommes en uniformes le guidèrent dans les couloirs du consulat. Le conseil qui avait été réuni pour lui n’avait rien d’officiel, mais pas moins de sept de ses onze dignitaires seraient présents.

Un membre du Terrestre, assez jeune pour être son fils, referma derrière lui la porte d’une petite salle de réunion. Trois hommes et quatre femmes l’y attendaient. Pas un seul garde, pas une seule huile des militaires, du Terrestre, ou des groupes de chercheurs avec lesquels son père avait collaboré. Un huis clos entre lui et le conseil. Voilà qui n’était pas commun !

« Heureux de vous revoir sain et sauf, Kest Slender »
Le consul avait parlé d’une voix qui se voulait douce et chaleureuse. Kest le connaissait. Il s’agissait du doyen Earl, reconnaissable au premier coup d’oeil à son crâne dégarni et à sa moustache poivre et sel. Presque deux fois plus âgé que le reste du conseil. Cet Earl qu’il avait rencontré lors de ses précédentes virées à Alice Springs, et qui avait tenté de lui faire espionner son propre père. Earl jugeait Craft très utile, mais s’en méfiait comme de la peste, surtout de sa fameuse théorie. Il aurait préféré le savoir enfermé dans un laboratoire de Sydney, étudiant dix-huit heures par jour des artefacts technologiques de l’Ancien monde, plutôt qu’en vadrouille dans l’Australie, une myriade d’assistants plutôt louches à ses talons, libre d’élaborer et diffuser son « hérésie » anti-darwiniste.
Les autres consuls s’alignaient le plus souvent sur son opinion. Seul de leurs membres à dépasser la trentaine, il semblait inamovible, incarnation vieillissante du clan Tech.

Kest les toisa longuement. Sworn et Sarah, deux proches de Craft, se tenaient du côté opposé, mais il ne lisait ni approbation, ni désaccord sur leurs visages. Les sept consuls s’étaient composés des visages accueillants et attentifs.
Il détestait l’hypocrisie.
« Heureux d’être reçu comme le messie des Techs, asséna-t-il en guise d’ouverture.

Les mines des sages se renfrognèrent.

– Inutile de donner dans le sarcasme, le reprit Mercs. Nous savons être présents lorsque cela est nécessaire, même pour des affaires mineures.

Mercs était un jeune consul qui se tenait en retrait de Earl. Il était tenté d’ignorer ses paroles, comme on ignorerait celles d’un gosse se mêlant à une conversation d’adultes.
– Dites-moi, est-ce que c’est ma présence qui vous agace, ou seulement le fait que je parle de messie ? Il y a un an, vous n’auriez même pas compris le sens du mot. Mais j’imagine que vous n’avez pas perdu de temps, et potassé les saintes écritures au cours des dernières semaines, pendant que les troupes du Terrestre se rassemblaient derrière les murailles d’Alice Springs. Y avez-vous trouvé quelque chose d’utilisable contre cet autoproclamé « Prophète »?
– Ca suffit. Nous ne vous avons pas invité pour nous insulter. Nous vous avons invité pour parler de votre père, Craft Slender.
– Insulter ? N’inversez pas les rôles, c’est vous qui m’insultez. Je n’ai pas souvenir d’avoir connu pareille sollicitude quand ma tête était mise à prix à Brisbane. Auriez-vous seulement accepté de me rencontrer si c’était pour parler de Kest plutôt que de Craft ? Jamais de la vie.
– Vous vous méprenez sur l’importance que nous vous accordons, s’énerva Earl. Il faudrait être atteint de cécité pour ne voir en vous qu’un suivant de Craft.


Earl ne faisait qu’égrener la plus stricte vérité, mais Kest parut ne pas l’entendre.
Mercs s’apprêtait à lancer une réplique assassine, quand Sworn l’interrompit d’un geste brusque.
– Messieurs, ce n’est pas en laissant la zizanie troubler nos rangs que nous parviendrons à quoi que ce soit. Slender, nous vous attendions depuis des semaines. Nous savions que vous voudriez rejoindre Darwin, et que vous passeriez par Alice Springs, ni par sentimentalisme ni pour nous rencontrer, mais simplement pour vous ravitailler, avant d’affronter le nord Australie.
– Quelque chose au sujet de mon père ? reprit Kest d’une voix glaciale.
– Oui, un rapport avec le message qu’il vous aurait fait porter à travers l’Australie. C’est par nos services qu’il a transité, sans quoi il n’aurait jamais pu vous parvenir sur une telle distance. Vous le savez aussi bien que moi. Et vous vous doutez aussi que nous avons lu ce message avant de vous le transférer.
– Je m’en doute, le conseil est tellement passionné par la vie privée des Slender.
– Simple mesure de sécurité.
Simple mesure d’espionnage, corrigea mentalement Kest. Il ne faudrait pas que Craft fasse une découverte et omette d’en avertir le conseil...


Il les toisa d’un air moqueur. Se demanda s’il pouvait abréger cette conversation avant même de l’avoir commencé.
Probablement pas.
– Très bien, au moins les choses sont claires. Nous sommes les surveillés, vous êtes les surveillants. Je vous écoute, qu’y a-t-il de si intéressant dans le message que m’a envoyé mon père ? Je peux vous le lire si vous le souhaitez – il se trouve dans ma poche…

Les consuls s’entre-regardèrent, le temps de décider qui devrait mener la conversation. Earl haussa les épaules, et laissa Sworn prendre la parole. Autant caresser le tigre dans le sens du poil, devait-il penser.
– Kest, ce message est particulièrement troublant.
– Oh, je n’en doute pas. Pour des gens incapables de croire une seconde en l’anti-darwinisme, ce genre de code doit être fort difficile à décrypter.
– Un rendez-vous à Darwin, railla Mercs à voix basse.
– A Darwin, exactement, releva Kest. Je connais parfaitement ma géographie et mon histoire, je sais que Darwin se trouvait dans une zone visée par des bombes « sales », une de ces zones que l’on appelle avec simplicité ceinture de la mort.
– Bien, répliqua Mercs, vous savez donc que ces bombes, contrairement à celles qui ont frappé le reste de l’Australie, laissent des retombées radioactives dont la demi-vie est de plusieurs siècles. En d’autres termes, Darwin n’a, à l’heure actuelle, pas perdu la moitié du niveau de radioactivité qui y régnait lors de sa destruction.
– Il le sait bien, fit Sworn, agacé que la conversation lui ait déjà échappé. Dois-je vous rappeler que Kest est expert en technologies de l’ancien monde ! Il doit avoir une explication à ce « rendez-vous »…


Kest laissa passer quelques secondes, semblant hésiter à révéler aux consuls ce qu’il savait.
– Son message parle de la route de Darwin. J’en déduis que le centre de recherches de mon père se situe aux abords de celle-ci. Sans doute peu avant le no man’s land qui nous sépare de la cité de Darwin.
– C’est tout ? s’étonna une consule, un brin désarçonné. Nous avions envisagé un code plus complexe…
– Rien de tel. N’importe qui peut lire ce message et comprendre cette subtilité. Il n’y a aucun code, rien de secret.

Devant les mines déconfites de certains conseillers, il ajouta :
– Nous autres Slender, nous ne sommes pas des consuls : nous n’avons rien à cacher.
– Très bien, reprit Sworn avec détermination. Vous pourrez donc également nous expliquer trois autres points assez troublants. Primo, bien que ce courrier porte le sceau de votre père – ce qui ne prouve rien en soi – l’écriture n’est pas la sienne. Elle y ressemble beaucoup, mais indubitablement, elle diffère de tous ses écrits précédents. Secundo, le style semble, lui aussi, singer celui de Craft. Mais il est peu probable qu’il ait rédigé ce message. Tertio, bien que nous n’ayons jamais eu d’informations sûres au sujet de votre père dans les mois précédant l’envoi de cette missive, il apparaît hautement improbable qu’il se soit trouvé dans le nord-ouest Australien lors de l’envoi de ce message. En d’autres termes, si je reprends ces trois points, et les mets en relation avec la situation actuelle dans cette région du Nouveau monde, une seule déduction s’impose.


Le consul eut un sourire glacial, et ménagea une pause. Il avait révélé à ses confrères sur quels éléments il se fondait pour mettre en doute l’authenticité du message. Il n’avait pas précisé, jusqu’à présent, quelle unique et implacable conclusion il en tirait.
«Ce message est un faux que celui qui se fait aujourd’hui nommer Prophète a émis quand son armée commençait à peine à se former. Son but est, et a toujours été, de vous attirer dans la gueule du loup, de vous pousser dans la région australienne où il massait ses premières troupes.»

Il y eut des exclamations à peine étouffées. Autour de Sworn, tous se montraient abasourdis par la révélation.
Tous sauf un.
Kest avait à peine haussé un sourcil.

Il s’étira avec ostentation, jusqu’à faire craquer son dos, puis leva son communicateur à hauteur de ses yeux, comme pour y lire l’heure.
– Eh bien, c’est pas tout ça, mais il va falloir que j’y aille. Messieurs, la prochaine fois que vous m’invitez à ce genre de réunion entre vieux amis, ayez au moins la correction d’apporter une ou deux bouteilles, et des biscuits apéritif, tant qu’à faire.
Alors qu’il tournait les talons, Mercs lui empoigna la manche avec force.
– Vous êtes vraiment cinglé, Kest ! Vous croyez que les consuls sont une bande de rigolos ? Vous foncez dans le traquenard d’un malade mental assez rusé pour monter une armée en moins d’un an ! Ce putain de message était un faux, faites-le contre-expertiser si vous ne le croyez pas... Il serait temps pour vous d’y voir clair !
– Mais j’y vois terriblement clair, jeune homme, dit-il en repoussant brutalement le consul. J’avoue que l’idée était bien ficelée. Le grand méchant loup va te manger, petit, si tu quittes la bergerie. Sworn, vous avez trop lu de contes pour enfants. Mais j’y vois clair. Le seul moyen de me mettre en votre pouvoir, c’est de me convaincre qu’il y a un terrible danger contre lequel seul ces gentils consuls pourraient me protéger. Bien pensé, vraiment. Et convaincre Sworn en personne. Êtes-vous tous si désespérés d’avoir les Slender en votre pouvoir ?
– Vous êtes aussi borné que votre père, cracha Sworn. Mais vous vous méprenez sur un point. Je n’ai jamais voulu vous faire croire que le Prophète allait vous tuer. Soyez assuré il n’en a aucunement l’intention. Ce qu’il veut, c’est votre intelligence, Kest, les facultés d’un génie aussi doué pour la recherche et l’électronique que pour le leadership et le combat. Et je doute que vous puissiez lui résister. Vous avez bien vu à quelle vitesse il s’est converti une armée ! Je ne sais pas s’il se sert d’hypnose, ou s’il procède à des lavages de cerveau, mais je suis convaincu que l’apparition de ce Prophète ne doit rien au hasard, à ses prêches ou à sa soi-disant force de conviction.
– Oh, ricana encore Kest. Ainsi personne ne va me tuer ? Alors, comment allez-vous faire pour me garder, ici, à Alice Springs ?
– Je n’ai jamais dit que vous n’alliez pas être tué, sourit Sworn.


Et après avoir braqué le canon de son revolver sur le front de Kest, il termina :
– Vous laisser vous jeter entre les griffes du Prophète reviendrait à lui offrir l’arme absolue sur un plateau d’argent. Alors, pour que cela n’arrive jamais, je vais vous tuer.

- Ni la méfiance ni la haine ne te guideront
(Précepte des Techs)

Entre les paroles de Sworn et son coup de feu, il ne s’écoula qu’une ou deux secondes. Mais pour le cerveau chargé d’adrénaline de Kest, ce fut comme si une minute entière avait passé.
D’abord, il pensa que Sworn n’était pas sérieux. Sworn, responsable de la sécurité d’Alice Springs et consul depuis sept années. Voulait-il lui faire comprendre dans quelle situation extrême ils se trouvaient ? L’intimider ? Lui prouver sa sincérité ? Ou en faire la démonstration aux autres consuls ?
Ce Tech, qu’il avait pris pour son allié, se basait sur une seule et unique missive. Si encore le doute avait été permis… Pouvait-il se méprendre à ce point sur Kest ? Le prenait-il pour un imbécile ? Le croyait-il prêt à tomber entre les mains des fidèles à la première embuscade ? Slender savait parfaitement ce qu’il faisait, et il n’avait pas attendu après les pseudo-experts d’Alice Springs pour analyser son courrier. Il avait eu des mois pour cela.
Alors, Sworn était-il sincère ?
Un coup d’œil vers le regard du consul. Un regard déterminé. Ou un regard vide. Vide de toute émotion et de toute réflexion. Le visage d’un tireur ? L’allure d’un revolver, qui tire sans états d’âme.
Mais il ne pouvait bouger avant que Sworn n’ait décidé de tirer : il aurait le réflexe de suivre sa cible, puis d’appuyer sur la gâchette. S’il prenait de lui-même la décision de tirer, le consul se crisperait, à cet instant précis.
Son bras nu trahit un infime mouvement lorsqu’il se tendit.
Kest esquiva.
La détonation manqua lui crever le tympan. Son cuir chevelu à vif se mit à le brûler, tandis que du sang coulait sur le coin de son crâne. Dans un réflexe de boxeur, il envoya un uppercut dans l’estomac de Sworn.

Mais que faire ? Les autres consuls n'avaient eu qu'une poignée de secondes pour réagir. Qui considèreraient-ils comme l'ennemi : Sworn qui participait à leurs conseils depuis sept ans, avait été le maître d'oeuvre de nombre de leurs projets, et jamais ne les avait trahis ; ou le Tech vagabond réputé danger ambulant, membre d'une famille de quasi-rebelles, et à l'origine des exactions de Brisbane ?
L'effet de surprise jouait en sa faveur, et non en celle du consul ! Quant les conseillers seraient revenus à eux, ce ne serait pas un mais sept Techs qui tenteraient de l'abattre.
« Le meurtre sera ton dernier recours » lui traversa ironiquement l’esprit.
Il donna une manchette sur l'avant-bras de Sworn, lui faisant lâcher son pistolet. Pas le temps d’observer la réaction de ses confrères. Il fut tenté d'abattre son ancien allié, par légitime défense, mais la réaction des consuls aurait été mécanique. Il aurait été criblé de balles.
Trop risqué. Mais vous allez voir. J'ai d'autres cordes à mon arc. Les Slender ne sont pas de stupides bagarreurs qui tirent aveuglément sur ceux qui leur barrent la route.
Personne ne l’avait fouillé lors de son entrée à Alice Springs, ni lors des contrôles successifs dans la ville et le consulat. Son pseudo-statut de VIP avait joué en sa faveur.
Il tourna les talons et se propulsa vers l’unique porte de la salle de réunion, après avoir lâché une petite grenade métallique devant les conseillers. Sa main repartit aussitôt dans les replis de sa veste, à la recherche d'autres armes.

Il perçut plus qu’il ne vit leur mouvement de panique, juste avant qu’une épaisse fumée blanche ne s’échappe du projectile. Il ouvrit la porte à la volée et roula sur le sol, dans la pénombre du hall précédant la pièce.
Les quatre membres du Terrestre postés devant l'entrée avaient pointé leurs armes à hauteur de torse, pas à la hauteur d'un homme en roulade. La seconde grenade roula entre eux.
Le magnésium contenu dans la bombe se volatilisa, produisant un flash lumineux qui aveugla avec violence toutes les personnes présentes... Kest excepté.

Il rouvrit les yeux et continua à courir, dévalant un escalier et un couloir avant que les gardes aient recouvré leurs esprits.
Il revint momentanément au pas, arbora une mine sereine... Et passa le second contrôle Terrestre.

Dans la salle de réunion, Sworn s'était le premier extirpé du gigantesque nuage de fumée blanche, qui commençait à se répandre dans les pièces voisines. Il lui fallut attendre qu'un des gardes en sorte à son tour, les yeux larmoyants, pour lui arracher son communicateur ; et donner aux deux mille huit cents soldats d'Alice Springs l'ordre de tirer à vue sur Kest Slender.

Il s’en serait fallu d’un cheveu pour qu’il sorte à temps du champ de vision des Terrestres. La balle le toucha à l'épaule gauche alors qu'il s'engageait dans le couloir perpendiculaire. Aussitôt suivie du bruit de deux Techs se mettant à courir au pas de charge.
Couvert par l'angle du mur, Kest s'agenouilla et passa une main dans le couloir où s'avançaient les deux hommes. Il ouvrit le feu à trois reprises au niveau des jambes, guidé à moitié par son oreille, à moitié par sa bonne étoile.
Les cris de douleur lui confirmèrent qu'il avait fait mouche. Sa propre souffrance n'était qu'une information. Le flux d'adrénaline qui baignait ses organes l'autorisait à en faire abstraction. Il continua à courir.
Un seul contrôle restant pour sortir de ce foutu bâtiment, à supposer que je ne rencontre ni patrouille, ni soldat alerté par radio. Et même si je sors d’ici, il me faudrait voler un véhicule blindé et passer les murailles d’Alice Springs pour m’en sortir. Je n’ai pas la moindre chance.

Mais il poursuivrait sa course. Coûte que coûte. Il ne pouvait pas mourir ici, tué par les siens, après avoir survécu aux batailles contre les Stalkers de Brisbane. Ce n’était pas imaginable. De quelle épitaphe ornerait-on sa tombe ? « Défie-toi des Techs, précepte familial des Slender » ?

Il descendit le dernier escalier, le ramenant au rez-de-chaussée du consulat. Il dévala la dernière volée de marches, perpendiculaire au dernier corridor avant la sortie. Mais son instinct de survie reprit les commandes. C’était l’endroit rêvé pour tendre une embuscade. Il serait tiré comme un lapin aussitôt après s’être révélé dans le couloir, sans aucun recoin pour se mettre à couvert.
Alors il accéléra encore et au lieu de s’arrêter ou de s’engager à gauche ou à droite, il fonça tout droit, et exécuta un bond majestueux, son bras droit lui protégeant tant bien que mal le visage quand il passa à travers la vitre, haute de moins d’un mètre. Comme il l’avait pressenti, les silhouettes d’un groupe de soldats l’attendaient au niveau de la sortie, et une volée de plombs tenta – trop tard – de l’intercepter. Il voulut faire un saut de main pour se réceptionner, mais il chuta lourdement : son épaule blessée ne répondait plus. Il se tourna sur le côté, lança sa troisième grenade à travers la fenêtre qu’il avait emprunté, et se releva sans difficulté pour reprendre sa course.
En leur souhaitant de ne pas croire à un troisième farce et attrapes comme le flashlight et le fumigène.


Lorsque l’explosion pulvérisa le couloir et les autres fenêtres, le souffle le jeta à terre, et un éclat de verre se ficha dans sa cuisse. Il l’arracha d’un geste presque distrait, et se redressa.
Et courut.
Il était à court de grenades, mais pas de ressources.
Une haie d’arbustes bordait un flanc du consulat. Il se précipita vers elle, et se glissa entre le mur et la végétation.
L’explosion aura détourné leur attention, le temps que j’arrive ici.

Du moins il l’espérait.
Il s’avança en silence entre les arbustes, toujours aussi alerte, et insensible aux messages que son corps tentait de véhiculer à ses centres nerveux.
Kest se ménagea quelques instants pour reprendre son souffle, puis s’engagea dans la rue attenante.
Une chance, j’ai choisi le côté le moins peuplé. J’ai bien fait de mémoriser les lieux lors de mes rares visites.

Un truck militaire s’avançait à vive allure, à l’autre extrémité de la rue. Un véhicule civil le suivait. Deux cibles à bord du premier, pensa Kest : le conducteur, une main sur le volant, l’autre tenant un communicateur. Le passager, un jeune soldat qui tenait un fusil automatique et était assis sur le dossier de son siège, scrutant les alentours avec fébrilité.
Il restait à Slender un mince espoir de salut, mais rien que de l’envisager, il grinçait des dents. Les Préceptes étaient trop ancrés en lui. Craft l’en avait averti à maintes reprises.
« Tu dois les considérer au même titre que les religions de l’ancien monde. Ce sont des croyances. Des croyances qui t’enferment dans un carcan. Apprends à ne les voir que comme des règles de conduite, que tu resterais libre de transgresser quand tu le juges bon. »

Mais de tous les enseignements de son père, c’était le seul qu’il n’ait pu graver en son esprit. Les Préceptes étaient ambigus ; aux yeux de Kest, ils laissaient déjà une latitude énorme au jugement individuel. « Le meurtre sera ton dernier recours » : mais qu’est-ce qu’un dernier recours, à quoi se reconnaît-on en dernier recours ?
Et par ailleurs ; s’il ne croyait pas en les préceptes de son peuple, alors en quoi pourrait-il bien croire ? En l’anti-darwinisme ? Il se refusait à mélanger science et croyance. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il n’avait jamais vraiment été un scientifique, seulement un assistant anormalement doué laissé entre les pattes de Craft et de sa poignée de collaborateurs ?

Il se mordit la lèvre inférieure ; il fallait prendre une décision. Mourir parce qu’un consul, poussé à bout par la tension ambiante et la menace grandissante du Prophète, avait cédé à la paranoïa, et décidé de l’abattre par « précaution » ? Ou se résigner à tuer pour rejoindre le clan Slender, aux abords de Darwin ?

Si Kest voulait garder une chance de quitter Alice Springs vivant, il devait abattre les occupants du truck, ainsi que tous les témoins de la scène. Avec un casque sur la tête, des lunettes de soleil sur les yeux, retranché derrière le volant d’un truck militaire, il y aurait alors une chance raisonnable pour qu’il ne soit pas reconnu, pas questionné, et puisse atteindre les murailles de la cité. Et une fois là-bas, les contingents des militaires et des Terrestres auraient peut-être été mobilisés pour la chasse à l’homme du centre-ville, et il pourrait peut-être monter une diversion pour quitter l’enceinte du Sanctuaire Tech.
Si Sworn parvenait à le faire exécuter, il servirait d’exemple pour la population Tech : nous sommes en temps de guerre, vous avez le choix entre nous obéir ou mourir, car nous ne laisserons personne passer à l’ennemi. Désormais, vous êtes tous des soldats.
La même logique que leurs ennemis Fidèles, en somme ! Alice Springs basculerait dans le régime dictatorial qu’elle avait su, en deux siècles d’existence, ne jamais laisser s’instaurer.

Il se résigna, et pointa son blaster vers le visage du soldat.
Se rendit compte que le soldat venait de le repérer, malgré le couvert des arbustes, et regardait droit dans sa direction.
Et ne braquait pas son arme. Surprise, couardise, hésitation ?
« Et merde », siffla Kest. Il déplaça le viseur au dernier moment, et tira dans le casque du conducteur.

Sa protection fut suffisante pour que le tir ne traverse pas, mais le choc de l'impact le mit K.O.
Le volant bloqué, le truck militaire dérapa, et s'arrêta au milieu de la route, avant d'être percuté par le véhicule civil, dans un grand fracas de freins et de tôle écrasée.
Le soldat passager s'abrita comme il le pouvait à l'arrière du truck, et il sembla à Kest reconnaître l'antenne d'une radio dépasser du rebord. Quel imbécile il faisait… S'il avait abattu ce jeune crétin, il aurait pu éliminer à temps les trois autres témoins, et prendre la fuite. Il avait sans doute laissé passer sa seule chance. Sa nouvelle position était désormais connue de ses ennemis.
Le jeune soldat descendit du véhicule hors de son champ de vision, et traîna son camarade. Trop tard pour regretter de les avoir laissés vivre.
Les deux civils s’étaient enfuis à toutes jambes en direction du consulat. A court d’options, Kest sprinta dans la direction opposée. Il pouvait encore miser sur le fait que le jeune soldat ne serait pas écouté ou pris en compte à temps. Les gardes qu’il avait croisés dans le bâtiment devaient déjà saturer les fréquences de leurs rapports.
Il allait atteindre une ruelle dévalant jusqu’aux quartiers nord de la cité, à l’opposé du consulat. Une trentaine de mètres. Si loin. Il commença à prendre conscience de perdre du sang. De plus des blessures mineures entravaient ses mouvements d’un bon vingt pour cent.

Trop tard. Un tout-terrain militaire blindé fit son apparition à l’angle de la rue, et malgré la distance, la vue perçante de Kest repéra le fusil, analysa l’angle de tir. Coup direct sur son torse. Il esquiva d’un pas de côté, entendit la déflagration – mais aperçut du coin de l’œil les étincelles de deux impacts de balle. Il jugea la forme du second presque verticale.
Un tireur sur les toits. Il devait surveiller les alentours du consulat.

Sa mémoire photographique lui confirma la présence de balcons sur la façade du bâtiment où était posté le tireur. Il ne pourrait être touché s’il se plaquait en dessous.

La situation était encore contrôlable. Pour peu que les hommes dans le tout-terrain lui laissent un peu de temps. Leur engin freina en dérapant, et ses occupants se mirent à couvert derrière son flanc.
Kest ne put s’empêcher de sourire. Il se souvenait avoir essuyé les rebuffades des militaires quand il avait critiqué le blindage insuffisant des machines utilisées par le Terrestre.
Ca vous apprendra, bande d’amateurs

Il pressa la détente à deux reprises, en moins d’une seconde. Le premier projectile percuta le blindage du véhicule, au niveau du réservoir. Comme l’avaient prévu les ingénieurs Tech, il échoua à le traverser. Mais il enfonça et fragilisa le métal sur plusieurs centimètres.
Le second projectile suivit une trajectoire rigoureusement identique et pénétra dans le réservoir.
La munition explosive du blaster remplit son office : le fuel prit instantanément feu, et fit exploser la voiture. Il y eut des cris de surprise et des gémissements parmi les Techs à couvert. Suivis d'un nouveau coup de feu, que l'écho rendait difficile à localiser, et d'éclats de voix à proximité.
Coup d'oeil circulaire. Une escouade du Terrestre presque masquée par le truck, à cent cinquante mètres dans la direction du consulat. La forme lointaine d'un sniper courant sur les toits, à l'autre extrémité de son champ de vision, à la recherche d'un angle de tir. Au dernier moment il aperçut une forme embusquée dans la ruelle par laquelle il avait espéré fuir. La position de Kest, adossé à la façade, était atrocement inadaptée.
Règle numéro 1 du solo : toujours avoir plusieurs options de déplacement.

Il usa de tous ses muscles pour s'appuyer sur le mur, et plonger en avant, le tout en une demi-seconde. La balle du tireur embusqué lui écorcha le flanc. Insignifiant. Il leva son blaster pour riposter, mais l'homme s'était déjà abrité à l'angle de la ruelle.
Un nouveau coup de feu claqua.
Kest comprit trop tard qu'il venait de passer deux secondes complètes à découvert et immobile, alors qu'un fusilier, à peine vingt mètres au-dessus de la scène, attendait le moment propice pour l'abattre.
Règle numéro 2 du solo : toujours en mouvement. Finalement c'est moi, l'amateur.

- Le chaos est une arme. Mais tâchez de savoir qui a le doigt sur la gâchette
(Kest Slender)

Kest bondit et se plaqua contre la façade. Miraculeusement, il ne semblait pas touché.
Une fraction de seconde plus tard, il accusa un moment de stupéfaction quand le corps du soldat chuta sur le bitume, étreignant toujours son fusil d'assaut. Il n'avait pas eu le temps d'appuyer sur la gâchette. Quelqu’un l’avait abattu.
Kest devait bouger. Laisser sa science du combat et de la guérilla reprendre les commandes plutôt que se fier à sa raison.
Son corps se détendit, comme s'il obéissait à une volonté propre, et se jeta derrière le véhicule civil accidenté au milieu de la route.
Une volée de plombs crépita sur sa précédente position. Evitée de justesse.
Saletés de Terrestres, aussi rapides et précis que moi. Combien au juste ?
Trop dangereux de se redresser pour compter ses assaillants, même une fraction de seconde. Au son, il supposa qu'un autre transport militaire allait faire son apparition côté opposé. Il allait être pris en tenaille. La protection des deux véhicules suffisait contre des soldats de base, fussent-ils entraînés et expérimentés, pas contre des tireurs d'élite susceptibles de lui faire sauter la cervelle en quelques dixièmes de seconde.
Kest ne pouvait rester inactif. Son sort allait se jouer dans les prochains instants.

Il s'agenouilla, et tira à l'aveuglette sous les véhicules, à une dizaine de reprises. Les voix des Terrestres lui indiquèrent que plusieurs avaient bien été touchés aux pieds.
La prochaine fois vous blinderez aussi vos godasses.
Mais il n'obtint pas la panique escomptée. Les qualités de leur élite incluaient une bonne dose de sang-froid.
Kest se retrancha dans un angle où les roues le protégeaient ; comme il l'avait craint, ses adversaires ripostèrent sur un mode similaire, canardant sous le châssis. Les coups de feu retentissaient dans toutes les directions, leurs sons rebondissaient sur les façades des bâtiments. La situation dépassait ses facultés de perception et d'analyse. Impossible désormais de déduire la position et le nombre des attaquants.
Les membres du Terrestre n'avaient aucune raison de venir le chercher ; ils mettraient la main sur l'un des armements lourds de la cité et le tueraient à distance. Ou un simple soldat apparaîtrait du côté opposé et le descendrait sans sommation. Le tireur qui avait shooté depuis la ruelle devait être en train de l'ajuster dans son viseur.
Il haletait et se sentait dans du coton. Il était blessé. Où déjà ? Et est-ce que ça importe vraiment quand on est sur le point de mourir ?

Il détourna son attention des Terrestres et observa le côté opposé.
Le tireur de la ruelle gisait au sol.
Le second sniper aperçu sur les toits était immobile, un bras pendant en contrebas.
Et à peine discernable, dans la fumée causée par l'incendie du tout-terrain, pointait le canon d'un lance-roquette.

Kest eut un affreux moment de doute. Se pouvait-il qu'il soit pris en tenaille entre les soldats Techs et un commando de Fidèles ? Tomber entre leurs mains serait pire que mourir. Peut-être devrait-il, après tout, laisser les Terrestres le tuer ?
Il eut le réflexe de se couvrir le visage quand la roquette fusa. Elle explosa contre le bâtiment sur l'autre bord de la rue, faisant pleuvoir gravats et éclats de béton sur tout le périmètre. Cette fois, les combattants d'élite reculèrent, et lancèrent des ordres contradictoires.

Une chape de fumée se propagea sur toute la largeur du chemin, les voilant aux regards des membres du Terrestre.
Habile. Nous masquer à leurs regards plutôt que de les massacrer. Mais nous ne faisons que retarder l'échéance.

Kest crispa sa main sur la détente en voyant s'avancer son « sauveur ». La silhouette lui parut familière, mais le visage lui était inconnu. Plus surprenant, il s'agissait bien d'un Tech, portant les vêtements d'un garde de la cité.
« Hey, Kest ! C'est ton hobby de visiter les villes où on veut ta peau ? »

Slender poussa un soupir de soulagement, et se releva avec un sourire triste sur les lèvres. Ses chances de survie venaient de remonter à une sur un million.
Mist le défendait contre les Techs comme il l’avait défendu contre les Fidèles. Ca ne manquait pas d’ironie.
C’est peut-être le seul à être dans mon « camp ». Dommage, je n’aurai jamais l’occasion de lui expliquer l’anti-darwinisme. Ca l'aurait vivement intéressé...


Kest lui intima de garder le silence. Les volutes de fumée embrumant la rue leur donnaient un avantage énorme, mais parler à voix haute révèlerait leurs positions. Il s’éloigna des véhicules accidentés, mais garda ses distances avec le Outline. Trop proches, ils se seraient mutuellement gênés.
Mist usa sa seconde roquette sur la façade opposée, bouchant littéralement le passage jusqu’au consulat. Puis il jeta le lanceur devenu inutile, et dégaina deux Beretta.
Kest éjecta et remplaça le chargeur de son arme.
Ils entendaient bien une foule de voix dans le lointain, mais ni coup de feu, ni assaillant.

Et à cinquante mètres d’eux, un groupe de plusieurs dizaines de soldats… Hésitaient.
– Sworn a ordonné de le tuer, martelait le premier, et on sait tous qu’il redoutait une attaque de l’intérieur par les Fidèles. On y va, on l’arrose avec une douzaine de fusils mitrailleurs, et c’est terminé.
– Mercs hurlait sur la fréquence d’urgence, ripostait le second, que ceux qui tireraient sur Slender seraient exilés jusqu’en Tasmanie. Moi, ça me paraît pas clair.
– Parce que tu comprends ce qui se dit sur la fréquence d’urgence ? s'étonnait un troisième. Ou sur les autres, d’ailleurs. Jamais entendu un tel foutoir. En l’espace de deux minutes tous les consuls et les officiers militaires se sont mis à gueuler.
– C'est Sworn qui dirige la sécurité, reprenait le premier. C'est lui qui donne les ordres. Mercs n’a qu'à retourner s'occuper de sa diplomatie. C'est à cause de types comme ça, qui mettent leur nez dans tout et n'importe quoi, qu'on se retrouve dans ce genre de chaos. Depuis le début, on devrait être en marche ordonnée pour se débarrasser de ce Kest.
– Pauvre con, intervint un quatrième. Comment tu peux croire à un assaut des Fidèles ? Vous devenez aussi siphonnés qu'eux ! C'est un mec seul, un Tech, vous croyez qu'il monte une attaque en solo contre nous tous ? Je risque ma vie pour Alice Springs, pas pour défendre Sworn dans un conflit d'intérêt entre consuls !
– Nos frères tombent sous ses balles pendant que vous tergiversez !
– C'est faux, il n'a tué personne !

Et ainsi de suite.

Pendant que la chaîne de commandement des Techs s'effondrait comme un château de cartes, Kest et Mist investissaient l’une des résidences ouvrant sur la rue où s’étaient succédés véhicules accidentés, morts par balle, tirs de roquette et plusieurs dizaines de chargeurs vidés, le tout en moins de trois minutes.
– Pas convaincu par ton idée, haleta Mist. On va se faire piéger comme des lapins.
– Garde ton souffle et fais-moi confiance. Je connais toutes les failles dans la sécurité d’Alice Springs.
– Et tu leur as rien signalé ?
– On m’a rangé dans la catégorie des scientifiques ; et les militaires prennent rarement au sérieux ce qu’un scientifique peut leur dire sur leurs défenses. Tu as autre chose, à part tes flingues miniatures ?
– Une paire de grenades à l’air louche. J’aurais embarqué des grenades d’entraînement que ça ne m’étonnerait pas. J’ai aussi des fumigènes dans un état douteux. J’aurais cru les soldats locaux mieux équipés.
– On ira pas loin avec ça.


Un seul civil croisa leur route, et surtout le poing de Mist ; il resta assommé, à demi mort, sans que l’Outline interrompe sa course. Ils avaient atteint l'issue de secours de la résidence, placée sous une cage d’escalier. De minces fenêtres poussiéreuses l’encadraient, placées au niveau des yeux, et hautes de quelques centimètres. Des fentes conçues pour laisser filtrer la lumière, mais qui seraient parfaites pour observer la rue.
Un fracas d’explosion retentit dans leur dos, pas très loin.
– Foutus incapables, maugréa Kest. Seraient fichus de nucléariser une ville pour tuer un moustique.
– C’est un peu ce qu’on reproche aux Techs. On ne te l’avait pas dit ? Les Techs sont les héritiers directs de l’ancien monde. Les « anciens » étaient des Techs. En attendant, je suis un rien déçu par leur élite, plaisanta Mist. A t’avoir vu combattre, je m’attendais presque à une sorte d’armée de Kest surentraînés.
– Nous avons eu de la chance. Il y a au moins trois centaines de membres du Terrestres comparables à moi en vitesse et en réflexes.


Un frisson parcourut l’échine du Outline lorsqu’il se représenta une armée de trois cents hommes du calibre de Kest. Ou comparables à ses qualités physiques, corrigea-t-il mentalement. Kest est spécial. Aucun soldat Tech rationnel ne serait aussi kamikaze que lui. J’ignore ce qui est arrivé au consulat, mais n’importe qui aurait tenté de se rendre ou de négocier, même en situation désespérée.
– Bon, on va peut-être y aller ? suggéra Mist. Il est tard, il va bientôt faire nuit, faut qu’on se couche tôt pour reprendre la route…
– On patiente encore un peu. Avec ce qu’ils ont balancé, ces imbéciles doivent nous croire réduits en chips. Laissons leur croire qu’ils nous ont eus.

Mist trépignait, les nerfs à vif.
– Kest, ça sert à rien d’attendre. Ils vont nous repérer de toute manière. Et toutes les forces armées d’Alice Springs vont converger pour boucler le périmètre.
– Va savoir… Les connaissant, je ne pense pas qu’ils soient du genre à abandonner la défense de la ville pour chercher un seul type. Les consuls pourront crier tant qu’ils voudront.
– Kest, ils n’ont pas besoin de ramener toutes leurs forces. Il faut qu’on se barre maintenant, pendant qu’ils relâchent leur attention !
– D’accord, d’accord, je vais te faire confiance sur ce coup-là. Tu as quoi en visuel ?


Mist jeta un œil à travers les agglomérats de poussière, balayant la rue du regard.
– Du mal à distinguer civils et militaires. Y a du monde. Trop de monde, bon sang !
– Ca nous arrange, Mist. Ca nous arrange. Repère une route et balance un fumigène. Tire quelques coups de feu en l'air quand la fumée est assez épaisse, ça sèmera un peu de désordre.


Mist hocha la tête. Il fixa du regard le chemin à emprunter : se faufiler derrière un groupe de passants, sauter un étalage et foncer dans une ruelle à largeur d'homme. Aucune trace de vie dans celle-ci... Pour ce qu'il pouvait en percevoir.
Je vais devenir aussi téméraire que Kest ; si on me laisse le temps de devenir quoi que ce soit.

Puis il entrouvrit l'issue de secours, dégoupilla, et fit rouler la grenade au milieu de la chaussée.

Comme Mist l'avait craint, l'explosif n'était pas en très bon état. Au lieu de dégager rapidement son nuage de fumée, la grenade parut ne vouloir en souffler que quelques centimètres cube... Puis elle éclata à demi, dans un bruit d'explosion étouffée. Mist fut surpris... Mais pas autant que la trentaine de Techs qui se trouvaient dans les parages.
Quelqu'un cria « à couvert ! » ; un véhicule freina en urgence, fut tamponné par un autre ; plusieurs gardes eurent le réflexe de dégainer leurs armes.
Un vent de panique soufflait sur la rue, tandis qu'un nuage de fumée blanche, épais d'une dizaine de mètres, remplissait la chaussée. Kest posa sa main valide sur l'épaule de Mist, et le laissa le guider.

Mist tira en l'air. Acculer les Techs, les laisser être envahis par la terreur, la panique. Même le meilleur membre du Terrestre prendra peur et cherchera un abri plutôt que de riposter, dans des conditions pareilles ! A lui aussi, cela semblait une bonne idée.
Jamais il ne sut qui, et pourquoi, déclencha réellement les hostilités. Sans doute un soldat inexpérimenté et à cran pressa-t-il la détente – presque par accident ? Et selon toute vraisemblance, son coup de feu toucha un autre porte-flingue, ou s’en approcha assez pour être jugé menaçant. Et ainsi, quelqu’un y répondit par un autre tir, à l’aveugle.
C’était tellement stupide. Tellement dangereux.
Tellement assassin.
La peur de ne pas savoir ce qui vous attaque. La peur de ne rien faire quand une simple rafale à l’aveuglette pourrait vous sauver la vie. La paranoïa entretenue par les rumeurs d’une armée de Fidèles grossissant ses rangs aux portes d’Alice Springs, recrutant parmi les habitants eux-mêmes, les enjoignant à trahir les leurs pour un idéal absurde mais si séduisant.
Alors, quelqu’un vida son chargeur dans la foule.
Mais cela ne suffisait pas encore. Il se trouva bien un imbécile paniqué, au milieu des volutes de fumée, pour crier que seuls des Fidèles pouvaient ouvrir ainsi le feu en plein cœur du sanctuaire Tech : c’est la guerre ! Aux armes !

Mist sentit son sang se glacer dans ses veines. Des dizaines de personnes tiraient au hasard, vidaient puis remplaçaient leurs chargeurs, dans une rue large de huit mètres, sans le moindre recoin pour se mettre à couvert, une couche de fumigène séparant chaque tireur de ses supposées cibles. Et lui, les tympans saturés des détonations, des cris de Techs blessés ou mourant, courait à l’aveuglette, à la recherche d’une issue repérée d’un seul coup d’œil, une main en rempart devant lui, Kest crispé sur son épaule à sa suite.
Une balle siffla dans son épaisse chevelure, une autre sembla lui passer entre les jambes. Il faillit se prendre les pieds dans un corps gisant à terre, dut le contourner alors que les volées de coups de feu se poursuivaient. Comme soufflées par un improbable dieu Outline, les trajectoires des balles le frôlaient sans jamais le toucher.
Il lui semblait entendre de nouveaux combattants se joindre aux rangs, à la bataille. Mais à quels rangs et à quelle bataille ?
C’était ça, les Techs endurcis de la mythique Alice Springs, de la forteresse la plus imprenable de l’Australie ?

Ils y étaient. Les dernières secondes lui avaient paru durer des heures. Ils avaient atteint cette ruelle repérée depuis l’autre bord de la rue, depuis l’autre bord du monde ! La fumée ne s’y était pas encore engouffrée.
Un Terrestre épiait depuis le bout de la ruelle. Les reconnut. Cria d’une voix de stentor « Kest est ici ! », pour ameuter des renforts.
Ne se recula pas assez vite – peut-être la fumée les masquait-elle un peu – et ne put empêcher les Beretta de Mist de lui loger deux balles dans le front.

Finalement, la chance ne les portait pas dans son cœur. Mais il restait la voie de secours, qu’il avait aussi intégré dans son tracé. Il attrapa Kest par le bras, et le traîna à sa suite, à quelques mètres à peine, sous le minuscule porche de l’une des résidences. Mist ouvrit la porte avec fracas.
Quatre Techs tremblant mais armés étaient blottis derrière l’entrée.
Ses pistolets chantèrent, hommes et femmes tombèrent comme des sacs au sol ; sans un cri, tués net.
– Arrête, Mist. Laisse-moi ici et barre-toi. Avec ton polymorphisme tu peux encore te sortir d’ici.

La voix était faible, chevrotante. Une partie de Mist savait déjà à quoi s’en tenir. Elle avait perçu les sursauts de Slender quand deux balles l’avaient transpercé, au cours de la fusillade. Mais la partie aux commandes, celle qui lui servait de conscience, y restait sourde.
– Tu me suis et on s’en sortira. Je ne t’ai pas évité la mort par les Fidèles pour te laisser mourir de la main des Techs.

Il nous faut reprendre notre souffle, panser nos blessures, lui dictait sa conscience. La situation dans le quartier était chaotique ; les autorités Techs ne contrôlaient plus rien, à supposer qu’ils aient jamais contrôlé quoi que ce soit. Ils pouvaient se faire oublier une heure, un jour même ! Quitter la ville à la nuit tombée ! Il monta une volée d’escaliers, trouva une pièce ouverte, allongea Kest sur le plancher. Referma la porte, renversa une armoire pour la bloquer.
– Ca suffit, Mist.


L’adrénaline ne parvenait plus à lui faire oublier la douleur. Kest souffrait. Mist ne le sauverait pas avec un garrot, une poignée de bandages et quelques heures de repos. Une balle, celle de Sworn, lui avait ouvert le cuir chevelu. Une seconde avait pénétré son épaule sans en ressortir. Des éclats de verres avaient profondément ouvert son pied et sa hanche. Une troisième balle l’avait touché au flanc, et non pas effleuré, cadeau du sniper sur le toit. Une quatrième et une cinquième lui avaient perforé les poumons, trop près du cœur. Il perdait trop de sang.
Les yeux de Mist semblaient emplis de folie et de rage. Le Outline était prêt à affronter les trois mille soldats d’Alice Springs s’il le fallait. Mais pas à accepter la mort de Kest.
– Mist, je n’irai pas à Darwin.
– Arrête, Kest !
– Tais-toi, Mist. Et écoute-moi attentivement. Les Slender ont installé leur dernier laboratoire aux abords de la cité de Darwin il y a deux ans et demi, à l’insu des consuls. Je devais m’y rendre au bout de cinq années, après avoir effectué d’autres recherches auprès de Hobart, en Tasmanie. S’ils m’ont rappelé aussi tôt, c’est qu’ils ont dû faire une découverte majeure.
– Hobart, l’autre ville interdite ? Celle qui est, comme Darwin, inaccessible à cause des radiations ?
– Exactement. Nous étudions ces villes mortes pour tenter de prouver, ou développer, la théorie de l’anti-darwinisme.
– Je ne sais même pas en quoi consiste cette foutue théorie !
– Tu trouveras quelqu’un pour te l’expliquer. Tu dois prendre ma place, Mist. Dis aux Slender ce que je suis devenu, et aide-les, avec tes capacités. Pour eux je suis plus un mercenaire digne de confiance qu’un chercheur. Tu feras parfaitement l’affaire. Personne ne ferait aussi bien l’affaire, pour tout te dire. Et prends mon blaster.

Kest lui tendit son arme. Elle était trois fois plus lourde que les deux pistolets de Mist réunis.
– Il est unique en son genre. Ils le reconnaîtront et sauront qui t’envoie.
– Tu crois que je saurai retrouver leur labo ? Tu crois que Craft acceptera de me parler ?
– Les habitants du coin sauront t’indiquer le seul clan Tech de la région, sois-en sûr. Quant à Craft… Oublie-le.
– L’oublier ? Mais c’est lui qui t’a commandé de venir !

Kest toussa du sang, essaya de retrouver son souffle. Parler devenait si difficile. Et il aurait eu tant à dire.
– Craft n’a jamais écrit cette lettre, Mist. Craft n’est que le théoricien du clan Slender ; ce n’en est pas le seul membre. C’est seulement son sceau qui a été utilisé. L’auteur du message est sans aucun doute Elton Slender, l’assistant de mon père. Je n’ai plus eu de contact avec Craft depuis la bataille de Brisbane, il ne me l’a jamais... Pardonné…

Il toussa encore. Quelques minutes encore. S’il vous plaît.
– Mist, aide-les, et quoiqu’ils trouvent, aide-les à diffuser leurs découvertes, chez les Techs, chez tous les autres… Aide-les… Quant à moi, tu sais... J’aimerais tant croire que je vais enfin avoir la réponse à mes questions… J’aimerais tant... Croire...


Ce n’est que deux heures plus tard, guidés par les témoignages, les cadavres et le sang répandu par Kest, qu’ils le retrouvèrent. Après avoir assuré et répété que Earl avait repris le contrôle de la situation, mis aux arrêts les consuls rebelles, et fait respecter le cessez-le-feu sur toute la cité, ils durent se résoudre à enfoncer la porte, les croyant tous deux morts ou agonisant. Mist les accueillit à coups de balles en pleine tête, en plein cœur, ajustées avec son habituelle précision d’orfèvre.
Les membres du Terrestre assignés au quartier, redoutant le même sort, attendirent que Mercs en personne intervienne.
Il fallut utiliser un gaz soporifique pour que le Outline cesse de résister. Quand le consul put enfin accéder à la pièce, dans son sommeil et ses Beretta aux poings, Mist étreignait encore, dans un geste protecteur, le corps ensanglanté de Kest. Comme s’il avait voulu le défendre jusque dans son passage dans l’au-delà.


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Notes de l’auteur
Au fil des épisodes, je multiplie anglicismes, termes techniques, ou noms réels issus de l’Australie… Je vais tâcher d’éclaircir quelques points.

Noms des personnages
Slender signifie «svelte». Pour un personnage aussi agile que Kest, ce nom ne doit rien au hasard.
Kest est une orthographe déformée du mot «quest», en français «quête». Nul besoin d’expliquer son choix… Kyan, en revanche, n’a aucun sens particulier.
Craft peut signifier aussi bien «art» (plutôt dans le sens «artisanat») que «habileté, adresse», ou péjorativement, «ruse».
Quant à Mist, il s’agit du terme représentant la «brume».

Géographie Australienne
La plupart des noms utilisés sont réels. Toutefois South Key («la clé du sud») et Esperlis (dépourvu de signification, apparaissant dans les chapitres suivants) sont imaginaires. Pire, Ayers Rock n’est pas une ville mais un monument naturel du centre de l’Australie, situé à une bonne centaine de kilomètres de la route empruntée par Kest, à moins qu’il n’ait voulu faire du tourisme.
(http://en.wikipedia.org/wiki/Ayers_rock)

Le trajet emprunté par notre héros avant et à partir du premier chapitre suit les grandes voies traditionnelles de l’Australie : une route longeant la côte du sud et desservant les grandes villes, majoritairement situées au sud-est ; et une route perpendiculaire, presque à la verticale, reliant Adélaïde (sur la côte sud) à Darwin (sur la côte nord), en passant par Alice Springs. Cette seconde route est longue de 3 000 kilomètres… Et Alice Springs se situe bien à mi-chemin.