La nuit tombait à grande vitesse, les ombres s'allongeaient au pied des tas de béton et de bois pour donner
à Ayers Rock des allures spectrales. Quant au chaotique agencement d'édifices hétéroclites, mêlant les baraquements
de bois montés à la va-vite à des constructions de dix étages héritées des temps anciens, il renforçait cette
impression mais y ajoutait une dimension plus irréelle, comme si plusieurs mondes s'étaient heurtés et mélangés
pour accoucher d'une ville unique, dont l'architecture tiendrait autant du bidonville que de la mégalopole des temps
anciens. Les véhicules étaient nombreux, et Kest ne manqua pas de remarquer que plus de la moitié des habitants
étaient armés.
"Je vais vous offrir un repas à l'auberge du quartier, annonça Harcos ; vous verrez, ce n'est pas très sophistiqué,
mais cela nourrit son homme… Et puis, rajouta-t-il à voix basse, cela me permettra sûrement de vous montrer ce groupe
de Faluns que je vous ai chargés de piéger.
Fous-nous la paix, aurait voulu lui répondre Kest. Il aurait aimé pouvoir profiter de quelques
heures de détente… Mais il devinait qu'il lui faudrait attendre Alice Springs pour cela. En supposant que son père
n'y ait pas laissé des instructions l'obligeant à reprendre immédiatement la route !
Les deux Techs avaient partiellement ouvert leurs combinaisons. La température était en chute ; elle tomberait bientôt
sous les trente degrés Celsius. Ils enlevèrent leurs lunettes de soleil. Sans qu'ils en soient au point des Albis - la
race des Albinos, pratiquement incapables de survivre à l'extérieur - leurs yeux supportaient mal les excès de lumière.
Ils étaient fragiles. On reconnaissait souvent les Techs à leurs lunettes… Les déchausser permettait aussi de moins
attirer l'attention sur eux. Kest s'en était rendu compte aux premiers regards : ils n'étaient pas les bienvenus.
Comme partout ailleurs, ou presque.
La population était assez dense, et il jugea la ville en bon état. Cela n'avait rien à voir avec une simple bourgade
perdue dans le désert, il s'agissait d'une agglomération plus tempérée, avec plusieurs sources, des pâturages,
des élevages. Sans doute la population d'Ayers Rock aurait-elle pu survivre en complète autarcie. Des rues étroites,
des gens partout… Nous sommes au centre-ville, pensa-t-il. Une preuve supplémentaire de l'importance de cette cité :
les lieux les plus fréquentés étaient placés au centre, les quartiers d'habitation à la périphérie, une configuration
commune à tous les peuples sédentaires, qui contaminait naturellement les zones pluriethniques. Cela ne le rassurait
pas. On déconseillait habituellement aux Techs de passer leurs soirées dans ce genre de ville très fréquentée
par tous les clans… Et en particulier dans le genre d'endroit un peu trop agité où Harcos les emmenait.
Il dissimula soigneusement son blaster dans sa veste, la main enserrant la crosse avec fermeté, prêt à dégainer
au premier incident. Puis lui et Kyan suivirent Harcos dans l'auberge.
Elle était pleine à craquer ; des personnes de tous peuples y discutaient, jouaient aux cartes, mangeaient, buvaient,
se menaçaient, se disputaient, faisaient tout ce que les humains peuvent faire en ce genre d'endroit. Il n'y avait
qu'un seul détail pour le déranger : il n'y avait aucun Tech. Nulle part. Il baissa la tête, espérant que personne
ne noterait leur présence. Derrière lui, Kyan eut le même réflexe. Harcos fila droit vers l'un des serveurs,
les désigna d'un mouvement de la tête, puis leur fit signe de les suivre dans une arrière-salle.
Celle-ci, moins bien éclairée que la grande salle principale, était aussi moins peuplée ; quelques groupes étaient
réunis autour des tables, moins bruyants, plus disciplinés. Leur entrée passa beaucoup moins inaperçu ; un Stalker
lui jeta un regard assassin, et un groupe de Faluns en plein marchandage à la grande table du fond les observa
avec méfiance. Peut-être s'agissait-il du groupe dont Harcos souhaitait se venger, car ils paraissaient aussi hostiles
à son endroit qu'envers les deux Techs.
Le serveur les mena à la place la plus discrète, dans un recoin ; les Techs, sans relâcher leur attention à l'égard
des autres consommateurs, s'assirent côte à côte, face au Sympathique.
"Ils me connaissent bien, leur expliqua Harcos, alors je n'ai même plus besoin de commander. D'ici quelques minutes, tout
un assortiment de mes plats favoris nous sera servi… Reconnaissez tout de même que je vous gâte !
- Je ne me sens pas en sécurité ici, murmura Kyan, douchant aussitôt l'enthousiasme de leur compagnon de route.
- Vous espérez déclencher une émeute, en nous amenant ici ? renchérit Kest d'un ton goguenard. Je suppose que ce type
de situation a tout pour amuser les personnes comme vous ?
Harcos, désappointé, leva ses mains devant lui comme pour clamer son innocence.
- Si j'ai pu vous blesser d'une manière ou d'une autre, vous m'en voyez désolé, se défendit-il. Il est rare de voir des
Stalkers par ici, j'ai donc pensé qu'un tel lieu ne représenterait pas un réel danger pour des Techs !"
Il se moque de nous ? s'interrogea Kest. Ou dois-je le croire sincère ? Serait-il aussi ignorant
qu'il le prétend ?
Pour la première fois, il nota que Harcos semblait plutôt jeune. Moins d'une vingtaine d'années, peut-être seize ans
seulement. Sa grande taille l'avait trompé. Quant à ses traits… Kest avait toujours éprouvé des difficultés à lire
sur les visages des Sympathiques, que ce soit les expressions ou autre chose - l'âge, par exemple. Peut-être était-il
vraiment aussi ignorant qu'il semblait l'être ?
"Juste une question, lui dit-il, que sais-tu de cette ville ? Qu'y fais-tu, en temps normal ?
- Ce que j'y fais ? Mon travail, rien de plus. Je suis là chaque semaine, mes contacts dans Ayers Rock me ramènent des
clients dans cette auberge, et dans les autres lieux où je me rends. Essentiellement des Faluns et des Nomades, avec qui
je négocie mes talents de mécanicien…
- Mais tu n'es pas d'ici, remarqua Kyan. Tu ne sais rien de ce qu'ils pensent, de ce qu'ils aiment ou détestent. Tu n'es pas
l'un des leurs.
- Ce… C'est vrai, avoua le Sympathique, l'air penaud. Mais croyez-vous vraiment que…"
Il n'acheva pas sa phrase. Croyez-vous vraiment être en danger ici ? La réponse, il pouvait la lire sur leurs visages.
Dans leur appréhension, dans les fréquents coups d'œil en direction des tables voisines et de l'entrée les séparant
de la salle principale. Leurs mains tenant discrètement leurs armes. Il aurait cru à un excès de prudence, voire
à de la paranoïa, s'il ne s'était agi que d'un seul d'entre eux. Mais les deux Techs avaient des attitudes symétriques,
identiques, et pourtant ils ne se connaissaient pas il y a une heure à peine.
Pour lui, cette haine des Techs représentait une nouveauté. Il savait quelle hostilité on leur vouait, il savait à quel
point les Stalkers les prenaient pour cibles, mais les Techs, en ces régions arides, étaient si rares… Lorsque l'on
parlait d'eux, on les considérait comme des descendants directs des humains de l'Ancien Monde, revenus dans les premières
villes où le taux de radiation était redevenu acceptable, comme Sydney ou la proche Alice Springs, dans l'espoir
d'y retrouver leur technologie, d'en reprendre le contrôle - pour y répéter, en somme les mêmes erreurs que
leurs prédécesseurs.
Harcos n'avait jamais eu de véritable contact avec leur peuple avant sa rencontre avec Kest - une rencontre purement
fortuite. Kest s'était plutôt accordé avec l'image qu'il s'était faite des Techs, leur sang-froid, leur sens de
l'observation, leur mépris pour les Stalkers. Mais à présent, il ne correspondait plus… Plus rien ne correspondait.
Harcos ne comprenait plus. Les Techs représentaient-ils des sortes de parias, des intouchables interdits de séjour
dans les cités contrôlées par les autres peuples ?
"Si nous ressortons d'ici sans avoir provoqué le moindre incident, cela tiendra du miracle, commenta amèrement Kyan."
Kest se tourna vers elle. Il ne s'en était pas aperçu jusqu'alors, l'esprit tenu par d'autres préoccupations, mais
elle avait à peu près le même âge que lui… Et elle était diablement belle. Elle avait tout des canons habituels
de la beauté pour son espèce - les cheveux tombant autour de son visage, retenus sur son front par un bandeau de
couleur blanche, des yeux bleus au charme indéniable, des traits fins et sans imperfections - mais elle avait aussi
ses propres atouts, une sorte de force sauvage qui l'animait toute entière. Elle n'avait pas l'allure des filles
qu'il voyait à Sydney, plutôt l'apparence d'une femme habituée à se retrouver en milieu inhospitalier, et accoutumée,
s'il en croyait son teint hâlé, à la vie dans les zones désertiques d'Australie. Il prit mentalement note de lui
demander sa profession - une fois les oreilles du Sympathique hors de portée.
Pendant qu'il relâchait exceptionnellement son attention, et semblant vouloir profiter de la présence d'un serveur
pour prendre celui-ci à témoin, un Stalker s'était levé et approché d'eux.
"Ces personnes m'importunent, dit-il à voix assez haute pour que tous, dans l'arrière-salle, puissent l'entendre.
Les conversations en cours cessèrent aussitôt.
- Ils vous importunent ?
- Oui, ou, pour être plus exact, ils… M'incommodent. Ces personnes n'ont rien à faire ici.
Le serveur, un Albi, se tourna vers eux.
- Messieurs - dames, je vais vous demander de…
Mais Kest s'était déjà levé, et le poussa sur le côté.
- S'il y a un problème, tu peux me le dire en face, lança-t-il au Stalker.
Moins d'un mètre les séparait.
D'un air le plus négligent possible, il tira son blaster, et entreprit d'en vérifier le chargeur. Les yeux du Stalker
s'exorbitèrent, comme il s'y était attendu : les cartouches s'avéraient bien plus proches des mini-obus que des balles
traditionnelles. Et son arme n'avait rien de normale, elle avait de toute évidence été entièrement customisée.
En témoignaient les régleurs inidentifiables sur le canon.
- Alors ?
- En fait, je…
- Laissez tomber, coupa Kest. Il se tourna vers Harcos et lui dit :
- Désolé, mais votre offre ne nous intéresse pas. Vous pouvez garder vos moteurs."
Puis devant un Harcos pétrifié, il prit Kyan par la main pour l'obliger à le suivre. Il n'avait agressé personne,
pas même le Stalker ; il ne lui restait plus qu'à espérer que personne n'ait l'envie de s'attaquer à lui, après cela.
Ils passèrent dans la salle principale, et celle-ci lui apparut anormalement calme. Il s'y trouvait un grand nombre
d'Albis et de Nomades, dont il savait ne rien avoir à craindre - les Albis étaient peu agressifs, quant aux Nomades,
ils détestaient les Techs plus que toute autre peuple sédentaire mais n'avaient pas pour habitude de jouer
les provocateurs. Mais il y avait bon nombre de clans en présence, d'autres personnes plus…
Il leva son blaster et tira sans cesser de fixer droit devant lui, en priant pour ne pas manquer son tir. Le recul
lui froissa la main, mais il n'en montra rien. La balle troua l'un des murs, quelques centimètres au-dessus de celui
qui avait pointé une arme dans sa direction.
A partir de là, il ne pouvait que croiser les doigts ; il avait eu la chance d'apercevoir celui-là du coin de l'œil,
mais la plupart des personnes présentes dans l'auberge auraient pu dégainer et tirer bien avant qu'il ne s'en rende
compte. Il espérait que son intervention, et le sang-froid avec lequel il l'avait exécutée, suffirait à les décourager.
A moins qu'il n'y ait quelque suicidaire de service.
Il souffla de soulagement lorsqu'ils furent dehors.
"Il n'avait pas l'intention de tirer, fit doucement Kyan.
- Quoi ?
- Celui à côté duquel tu as incrusté l'une de tes espèces de missiles de poche. En l'agressant, tu aurais aussi bien pu
provoquer leur colère et les pousser à nous attaquer, alors même que ce n'était pas dans leurs intentions.
- Que sais-tu de leurs intentions ? Il fallait faire forte impression pour les dissuader de s'en prendre à nous. J'y suis
parvenu, c'est tout ce qui m'importe. Son arme était pointée dans ma direction…
- Pas sur toi. Il avait dégainé son revolver, voilà tout. Si tu avais observé son visage, tu aurais compris qu'il n'avait
aucune intention meurtrière, mais tu as préféré jouer pour la frime, deux fois d'affilée qui plus est. Tu ne sais jamais
ravaler ta fierté, Kest ? Je te connais depuis une heure, mais c'est comme si je l'avais passée avec un danger public.
Ne t'étonne pas que les autres soient agressifs envers toi si tu les considères tous, d'emblée, comme tes ennemis !"
Bon sang, mais pour qui se prend--elle ? Elle me donne des leçons comme si je sortais mon flingue pour la première
fois de ma vie… Et elle, son travail c'est quoi, garde du corps peut-être ?
"Dites-moi, Kyan, quel est votre travail ?
La question ne lui parut pas déplacée. Elle n'avait aucun mal à deviner quel cheminement mental il avait suivi.
- Protection rapprochée.
OK, j'ai rien dit.
- D'accord, Kyan. Je m'excuse. Sans doute ai-je trop souvent vécu dans ce genre de milieu, il est vrai que je considère
tous les hommes autres que les Techs comme des ennemis potentiels. Mais vous l'avez vous-même reconnu, il nous est
impossible de nous balader dans une ville telle que Ayers Rock sans être constamment sur nos gardes.
D'ailleurs, alors qu'ils avançaient sans but dans les rues d'Ayers Rock, leurs yeux continuaient à fureter partout,
à la recherche d'une menace éventuelle. Kyan ne pouvait le nier.
- J'exagère moi aussi, concéda-t-elle. J'ai juste trouvé que votre attitude nous mettait autant en danger qu'elle nous
en préservait. Ce n'était pas digne d'un professionnel.
Les gens qu'ils croisaient, dans toutes les rues, semblaient ne pas remarquer leur présence, mais ce n'était qu'une
façade. Ils les avaient très bien remarqués. Eux aussi les gardaient à l'œil. Finalement, peut-être s'inquiétaient-ils
autant de leur existence qu'eux deux de la leur. Ils se plaçaient tous sur la défensive, ils se considéraient tous
comme des dangers ambulants.
- Et pourquoi suis-je supposé être un professionnel ?
- Votre esquive.
- Hein ?
- Votre esquive, quand je vous ai tiré dessus. C'était un pur réflexe, vous ignoriez que quelqu'un se trouvait là.
Vous n'étiez pas sur vos gardes. J'ai immédiatement compris que vous étiez un professionnel… Un raider de Sydney chargé
de convoyer quelque chose à Alice Springs, ou un mercenaire… J'opterais plutôt pour cette dernière solution, vos manières
agressives cadrent assez bien, si je peux me permettre.
- Vous vous gourez sur toute la ligne. Je suis expert en technologie de l'ancien monde, je me rends dans le nord de
l'Australie pour une mission commandée. J'appartiens à la douzième génération Tech, c'est pourquoi mes réflexes sont
si fulgurants. L'entraînement ne prend aucune part là-dedans.
- Douzième génération ?
Difficile à croire, n'est-ce pas ? La plupart des jeunes humains peuplant l'Australie appartenaient à la huitième
ou neuvième génération. Les Humains avaient connu une évolution rapide depuis la fin des temps anciens, mais les Techs
savaient évoluer à une vitesse bien plus élevée encore.
Bien sûr, Kyan en resta interloquée. Mais pas seulement pour les raisons qu'il croyait.
- Expert en technologie de l'ancien monde, vraiment ? Et vous devez vous rendre dans le Territoire du Nord, non ?
- Euh… Oui ? bredouilla-t-il, désarçonné.
- Vous êtes Kest Slenders ?
Il hocha la tête. Elle s'arrêta subitement de marcher, et le regarda d'un air mi-amusé, mi-consterné.
- Je vous imaginais différent… Plutôt comme un jeune chercheur soigneux de sa personne que comme le baroudeur type de
l'Australie centrale. Je devais retourner à Alice Springs pour mener une nouvelle et très importante mission… Vous protéger
jusqu'à Darwin."
"Alors, ce n'est pas une simple lubie de mon père. Les Techs sont en train de changer cela en affaire d'état ?
- Je ne saurais répondre. Craft, votre père, est influent, les personnes haut placées à Alice Springs avaient une grande
estime pour lui. Son nom est inconnu de la population, ils m'ont même demandé de ne pas le révéler. D'après ce que m'a dit
le Conseil, des évènements bizarres l'ont entouré ces dernières semaines ; depuis qu'il s'est rendu à Darwin…
- Il est donc bien à Darwin !
- Je ne sais pas ! Il travaillait dans la région au sud de Darwin, de cela au moins nous sommes certains. Il n'y a qu'une
route majeure qui relie Alice Springs à Darwin. Je suppose qu'il vous attendra quelque part sur cette route. Il n'a pas pu
vous attendre tout ce temps au-delà de la ceinture de mort !"
Ils s'étaient arrêtés dans une partie paisible de la ville, une sorte de square. La végétation y était pauvre, mais
l'endroit les baignait de son atmosphère rassurante. Les seules personnes dans les parages étaient des femmes, ou des
passants pressés de rentrer chez eux. La ville prenait son autre visage, celui de la nuit. En dehors du centre-ville,
on ne faisait pas plus attention à eux qu'aux autres silhouettes. Seul le pâle reflet de la Lune les éclairait.
Ceux qui les croisaient devaient maintenant les prendre pour un couple d'Albis, ou pour des Archies de passage.
"Sait-on seulement ce que me veut mon père ?
- On ne m'a rien dit à ce sujet. D'après le conseil d'Alice Springs, il aurait découvert quelque chose d'important…
- Et la protection ?
- Sans doute veulent-ils faire un geste à l'intention de votre père, prouver leur bonne volonté…
- C'est vrai, se souvint Kest, Craft avait vécu plusieurs années là-bas, et il leur reprochait de ne pas ouvrir la ville.
Il considérait les barrières entre clans comme trop fermées, il pensait que nous y perdrions si tous les peuples se mettaient
à vivre séparément les uns des autres. Cependant, je ne vois pas pourquoi il aurait soudain besoin de protection…
- C'est vous que je suis censée protéger !
- Protéger ou surveiller ?"
Il se leva. Il ne parvenait jamais à tenir en place, l'éternelle impression d'être une proie facile à attaquer
l'étouffait … D'une certaine manière, il s'agissait bien de paranoïa, il ne se sentait jamais en sécurité. Une mère
avec une poussette devenait la couverture d'une tueuse Falun, un passant aux traits trop dissimulés par ses vêtements
devenait un Stalker venu l'éliminer. Mais Kyan interpréta différemment son accès de nervosité.
"Alors, c'est cela ! cria-t-elle. Vous croyez que je suis envoyée par le conseil d'Alice Springs pour vous surveiller !
Bien sûr, les Slenders savent tant de choses, ils ont fait tant de découvertes, on veut les avoir à l'œil… Comment
pouvez-vous croire à une fable pareille ? Nous sommes des Techs, nous ne sommes pas des ennemis !
- Je ne le pensais pas réellement… Reconnaissez que nous nous sommes très bien passés de votre aide jusqu'à présent.
La preuve, mon père et moi sommes toujours en vie !
- Oui, mais il y a des évènements récents, dans la région, dont vous n'avez pas entendu parler, et qui inquiètent ceux
d'Alice Springs. Et pour tout vous dire, ils pensent que votre père est trop insouciant, et vous trop suicidaire, pour
qu'on vous laisse sans surveillance dans une période aussi troublée.
Quelque chose lui échappait. Kyan parlait, au nom du conseil, comme s'ils étaient en temps de guerre. Que s'était-il
passé au cours des derniers mois ? Il était venu à Alice Springs un an auparavant, et il n'y avait rien remarqué
de particulier. La vie y suivait son cours habituel, à l'écart des menaces que représentaient les autres clans.
Si le sanctuaire Tech lui-même se sentait en danger, l'heure était grave. Pour la première fois, il se demanda si
son père ne l'avait pas mandé à cause de ces évènements… Kest avait pensé à une importante découverte, une sorte
de puits de technologie ancienne comme ils en avaient déjà vu dans des ruines de l'ancien temps. Et si son père
avait voulu son aide, plutôt que celle d'Alice Springs ? Son fils n'était-il pas infiniment plus digne de
confiance ?
- En quoi cette période sort-elle de l'ordinaire ? Il me semble que les temps, depuis la naissance du Monde Nouveau,
ont toujours été troublés.
- Certes, mais il y a du neuf. D'une part, les thèses que votre père avait présentées il y a plusieurs années ont
rencontré un écho tardif, mais majeur, dans le conseil. D'autre part, et c'est ce qui a motivé votre mise sous protection,
une nouvelle milice a commencé à sévir dans le Victoria il y a plusieurs mois de cela. J'étais chargée d'enquêter sur eux,
mais on m'a ordonné de m'interrompre pour assurer votre sécurité, car les effectifs étaient insuffisants pour…
- Une nouvelle milice ? Issue de quel clan ?
L'existence de "milices", fonctionnant selon le même schéma que les armées des temps anciens, remontait pratiquement
aux débuts de leur époque ; il s'agissait de regroupements de membres d'un même peuple, désirant le plus souvent
éliminer les clans les plus antagonistes au leur… Afin de ne plus avoir à s'en soucier.
Des génocides.
Kyan grimaça.
- Je ne suis pas certaine que la réponse vous fasse plaisir…
Qu'y a-t-il ? Une milice de Techs ?
- Allez-y, je suis prêt, dites-moi. A quel clan appartiennent ces miliciens ?
- Tous.
- Quoi ?
- Des Stalkers, des Faluns, des Albis, des Sympathiques, des Archies, mais aussi des Nomades,
des Techs… Tous les peuples, dans des proportions inégales, mais tous ensemble.
- Je n'y crois pas une seconde.
- Qu'avez-vous vu à South Key ?
Il se figea. Il avait été incapable de déterminer l'origine du groupe qui avait dévasté South Key. Il y avait observé
des traces de petits calibres, de gros calibres, les éclats de maniaques de la gâchette comme le travail de
professionnels ne gâchant pas la moindre balle. Quant à l'œuvre de destruction par le feu, il aurait dû y reconnaître
l'œuvre des Nomades. La "purification par le feu", comme ils la nommaient lorsqu'ils brûlaient la maison
d'un homme ayant attiré leurs foudres.
Les Nomades étaient belliqueux, mais n'avaient pas pour habitude de s'attaquer à des villes entières… Bien sûr,
les représentants d'un même clan pouvaient avoir quelques différences dans leur comportement… Mais rien d'aussi
flagrant !
- C'est vrai, reconnut Kest. Quand j'ai vu les traces de leur passage, dans cette bourgade perdue, j'ai été incapable
d'identifier la nature des agresseurs, et si on considère comme crédible pareille éventualité, cela ressemble bien à
une collaboration entre membres de plusieurs peuples. Alors expliquez-moi donc qui ils sont, et ce qu'ils voulaient
à cette ville.
Sans même y penser, Kyan et Kest avaient pris le chemin du retour, revenant vers l'auberge où ils avaient laissé Harcos.
Ils auraient bien songé à immédiatement quitter Ayers Rock, mais ils se sentaient toujours liés par le contrat passé
avec le Sympathique.
- Ce groupe est né il y a sept mois à peine, sous la férule d'un homme étrange, qui prétendait incarner une sorte
de prophète. Il racontait avoir reçu la parole de Dieu - tu sais, Dieu, comme dans ces vieilles religions
monothéistes - et disait avoir été désigné pour rassembler le peuple élu, et le ramener vers la Terre Sainte, pour y trouver
enfin la paix, une paix éternelle dans la fraternité de toutes les races.
- Il a dû lire ça dans la Bible…
- La quoi ?
- Un livre des temps anciens, une sorte de fresque historique interminable. Je n'ai jamais eu le courage de le lire
en entier, mais mon père appréciait beaucoup cet ouvrage, il le consultait souvent… Il m'en lisait parfois des passages
entiers. Dans l'un d'entre eux, un prophète devait guider le peuple élu vers la Terre promise. Je ne pense pas
qu'il faille chercher plus loin. Pas très original, votre prophète ! Mais continuez, je vous en prie.
- Au départ on n'a pas pensé une seconde que cet illuminé pourrait vraiment rallier des humains à sa cause. On l'a même
laissé "prêcher", pour reprendre ses termes, aux abords de Alice Springs. Le conseil l'a chassé après s'être aperçu
qu'il attirait un nombre croissant de Techs… Plusieurs sont partis avec lui. On suppose qu'il n'avait que des Nomades
et des Sympathiques pour fidèles, avant cela. Puis les évènements se sont bousculés. Il a continué à prêcher aux
quatre coins du désert, évitant seulement les grandes cités des périphéries. Personne ne s'est aperçu qu'il avait levé
une véritable armée. Je dis bien une armée, car ils sont passés à l'attaque il y a trois mois environ. Ils ont
décimé une tribu de Nomades qui refusait tout contact avec les sédentaires ; puis ils ont pillé une cité d'Archies
et d'Albis. Quand je dis "piller", je veux dire qu'ils ont pris toutes les armes, tous les véhicules. Ils ont
massacré la population. Pas de témoins.
- Sauf les cadavres !
- Oui, ce comportement est étrange. C'est comme s'il considérait ne plus avoir besoin de nouveaux fidèles et s'était mis
à tuer sans distinction.
Le Conseil d'Alice Springs a cru qu'il avait disjoncté, et que son mouvement s'éteindrait de lui-même, mais c'est tout
le contraire.
- C'est un djihad, analysa Kest.
- Un quoi ?
- Une guerre sainte, il déclare la guerre aux infidèles. Cela renforce leur foi, car c'est une manière pour eux de la
prouver. Le conseil aurait dû savoir cela. Mais je suis étonné que l'on n'ait pas parlé de ces massacres. L'histoire
aurait déjà dû être colportée jusqu'à Sydney. Ce n'est tout de même pas banal !
- On commence seulement à établir le lien entre ces évènements. N'oubliez pas qu'on ignorait à quel point ses forces
avaient grandi. Seul le conseil d'Alice Springs a fait le rapprochement entre toutes ces affaires, et entre
ces carnages et le Prophète. Et personne
ne nous écoutera. Pour les autres peuples, des villes entières ont été détruites… Comme cela arrive régulièrement.
Ce n'est qu'une série noire, une anomalie statistique qui fait se rapprocher ces pogroms dans le temps.
- Cynique.
- Le Conseil ne peut qu'enquêter, on ignore leur nombre, leur armement, où ils se trouvent. La dernière trace
de leur intervention semble être l'attaque de South Key, aujourd'hui même. Quand je suis arrivée sur place,
il ne restait que des maisons en flammes. Ils m'ont aussitôt pourchassée. La suite, vous la connaissez déjà. Je ne sais
pas ce qu'ils recherchaient à South Key.
- Alors mon récit complètera le tableau. Mais il est tout sauf rassurant…
Il lui expliqua ce qu'il avait vu : le générateur nucléaire, le taux de radiation, le groupe de Stalkers.
- Uniquement des Stalkers ?
- Uniquement !
- Alors ils n'appartenaient pas au groupe du Prophète. Ce qui m'étonne, c'est que ce dernier a vraisemblablement attaqué
South Key pour son générateur, mais a renoncé à l'emporter… C'est un non-sens.
- L'affaire ne doit pas être si complexe. Les "fidèles" devaient avoir des Techs parmi eux. Ils auront détecté la présence
de radiations, et alerté les leurs. Et le Prophète, par prudence, aura choisi d'abandonner le générateur. Aucun des deux
groupes ne savaient avoir affaire à du matériel atomique.
Ils étaient revenus à l'entrée de l'auberge ; Kest se figea en reconnaissant les véhicules du groupe de Stalkers - ceux
qui avaient embarqué le générateur. Il souffla quelques mots à l'oreille de la Tech pour lui exposer la situation,
puis activa discrètement son compteur Geiger ; celui-ci crépita plus qu'à l'accoutumée, mais rien d'inquiétant. Le
générateur ne se trouvait dans aucun de ces engins - ou ils avaient trouvé moyen d'en atténuer les radiations.
Huit Stalkers sortirent à ce moment de l'établissement, encadrant la figure effrayée de Harcos, le Sympathique.
- On les suit ? suggéra Kyan.
- Très bien, mais au premier problème je passe à l'assaut. L'un d'entre eux a vu mon visage, et je doute qu'il ait bon
souvenir de moi… En particulier de la balle que je lui ai logée dans le bras.
- Je reconnais bien là vos manières…
- Et arrête de me vouvoyer ; ça me tape sur les nerfs, à la longue.
Ils se faufilèrent derrière les voitures garées le long de la rue, suivant à distance le groupe. Kest pensait qu'ils
retourneraient vers l'un des véhicules lourds, mais il n'en fut rien. Il devait donc supposer que les Stalkers avaient
un repaire ici même, à Ayers Rock.
- Tu fais partie de cette bande de loufdingues, dit un Stalker en poussant Harcos, on le sait bien. Sert à rien de le nier.
Ton Prophète, il viendra pas te sauver ici !
-Je comprends rien à ce que vous me dites, je ne sais même pas de quel prophète vous voulez parler ! J'étais juste au
mauvais endroit, au mauvais moment ! A-t-on déjà vu quelqu'un de mon sang faire quelque chose de mal ?
- Avant lui, non, je te l'accorde. Mais si tu continues à nier…
Ils le prenaient donc pour un adepte du Prophète. Ils connaissaient son existence.
- Je croyais, murmura Kest, que seuls ceux de Alice Springs avaient pris conscience de la menace de ce… Fou ?
- Sans doute d'autres commencent-ils aussi à s'en inquiéter. Ce n'est pas si étonnant de la part de Stalkers, ils ne
sont pas stupides.
- Je te l'accorde. Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Je ne sais pas ce qu'ils comptent faire de Harcos, mais s'ils
ont décidé qu'il était dans le camp du Prophète, et si le Prophète est leur ennemi, je ne lui donne pas plus de quelques
heures à vivre.
- Eh bien, tu vois une solution ? On y va, et on leur explique calmement, avec nos flingues en guise de preuve de notre
bonne volonté. La méthode devrait te convenir ?
Il soupira. Pourquoi avait-il fallu que les Stalkers tombent sur Harcos ? Ils étaient sur le point d'être débarrassés
de lui, ils auraient pu tranquillement reprendre leur route jusqu'à Darwin. Une mission l'attendait là-bas, et selon
toute probabilité, cette mission avait plus d'importance que la vie du petit Sympathique. Il aurait aimé ignorer
tout cela, mais il était un Tech. Il ne pouvait s'en empêcher. Il avait beau être d'un peuple détesté de tous,
utilisé comme bouc émissaire, il devait aider ceux qui l'avaient aidé, et protéger la vie à tout prix. C'était
inscrit dans les préceptes, et gravé dans sa mémoire.
- Allons-y, soupira-t-il."
Les Stalkers n'étaient armés que pour la moitié d'entre eux. Ils longeaient la façade d'une boutique, occupés
à hurler après Harcos, et n'eurent jamais le temps de réagir lorsque les Techs surgirent entre deux voitures
tels des démons de leurs boîtes ; un coup de coude de Kest envoya valdinguer le plus grand contre la vitrine,
tandis que Kyan en blessait deux à coups de poings. Les cinq autres stoppèrent face au blaster de Kest, pointé
entre les yeux de celui qui se présentait, sinon comme leur chef, du moins comme le plus important du groupe.
"C'est bien ce que j'avais supposé, maugréa celui-ci. Des fidèles de cette espèce de taré. Des Techs qui aident un
Sympathique, j'ai du mal à expliquer ça autrement !
- C'est juste un malentendu, répondit Slenders. Je pense qu'une petite explication s'impose, mais j'aimerais avant
tout que vous lâchiez vos armes.
Kyan avait déjà récupéré les armes de trois d'entre eux, et lorsqu'elle vit le quatrième
hésiter à tendre la sienne, plutôt que de voir s'il allait tenter un acte héroïque idiot, elle lui donna un coup
de crosse dans le visage, et s'en empara elle-même.
- Harcos, tu connais un endroit où on pourrait être tranquilles ?
- Mon… Mon atelier, bredouilla le Sympathique, encore sous le choc."
Les Stalkers les suivirent de mauvaise grâce. Pour eux, la cause était entendue. Evidemment, réfléchit Kest.
Ils savent qu'un Tech normal serait incapable de les tuer à moins d'une situation de légitime défense - une situation
de dernier recours, pour employer les termes enseignés par les Préceptes. Contrairement aux fidèles du Prophète,
capables des pires méfaits. J'ignore s'ils ont totalement abandonné les Préceptes pour mieux embrasser leur nouveau
culte, mais c'est ce que ces Stalkers doivent penser.
L'atelier de Harcos était sale, rempli de moteurs et de pièces détachées en tous genres. Mais le but n'était
pas de tenir une conversation de salon, alors peu importait le confort.
"Allez-y, lança celui qu'il supposait leur servir de chef, qu'est-ce que vous nous voulez ? Vous nous avez amenés
ici pour nous dessouder ?
- Calmez-vous donc, j'en serais incapable, et vous devriez en avoir conscience. Le Sympathique et moi sommes arrivés
par hasard à South Key, nous ignorions tout de ce qui s'y trouvait et nous ignorions tout des responsables de
cette tuerie. Je n'ai aucun moyen de vous le prouver, mais je vous assure que c'est la vérité.
Il sentit les certitudes des Stalkers vaciller. Ils hésitaient.
- Soit, supposons un instant que je vous croie, et que vous ne soyez pas des fidèles de cet enfoiré
- et je dois reconnaître que vous semblez avoir les pieds sur terre comparé à eux. Qu'est-ce que cela peut faire ?
Dans ce cas, laissez-nous partir ; nous n'avons rien à faire avec vous.
- Que savez-vous du groupe qui a dévasté South Key ? Et que venaient-ils y faire ? Rassurez-vous, ajouta Kest en
voyant le visage de son interlocuteur se fermer, nous n'avons pas l'intention de voler ce générateur ou de nous en
prendre à vous. Les Techs veulent tout autant que vous la peau de ce Prophète.
C'était presque du bluff, puisqu'il ne savait rien de l'affaire une demi-heure plus tôt, mais cela suffit à délier
leurs langues.
- D'accord, je vais vous dire ce que je sais, mais ne croyez pas que j'accepte une seconde de m'associer avec des Techs !
- Tout ce qui vous chante, mais parlez !
- Fort bien…
"La ville de South Key a été fondée il y a quarante ans par des vétérans des premières générations, des spécialistes
de la technologie ancienne. Du moins, c'est ce qu'ils prétendaient… Ils étaient parvenus à remettre en marche l'un des
générateurs des temps anciens, retrouvé miraculeusement intact dans un sous-sol de Brisbane. Ils ont décidé d'en faire
profiter leurs familles, dans une ville qui disposerait donc d'une source d'énergie mille fois plus importante que
nécessaire. Ils vivaient de la revente de leurs "surplus" d'énergie, passant par un groupe aussi ancien que le
leur basé à Ayers Rock.
- Ce groupe, en faites-vous partie ?
"Non. Il s'agissait d'êtres paisibles - très peu de Stalkers parmi eux. Tout ce qu'ils voulaient, c'était vivre en paix
dans leur cité, aussi longtemps que possible, et empêcher leur secret d'être éventé.
Nous ne nous étions pas doutés une seconde que South Key disposait, dans son sous-sol, d'une telle source
d'énergie - parfaitement contrôlée… Nous avons simplement remarqué qu'il n'y avait jamais de "problème" avec
les habitants. Pas de contrat sur eux, pas d'agression, rien ! C'est comme si la ville avait été capable de vivre
en autarcie, sans aucun secours extérieur… Ceci est inexact, bien entendu, mais nous savions que quelque chose
clochait à leur sujet. Alors, nous avons enquêté, et déduit l'existence de cette source d'énergie après avoir
découvert les souterrains, et les câbles qui les parcouraient sous la totalité de la ville. Nous aurions pu les
détruire et nous emparer du générateur, mais cette solution manquait d'élégance, de plus un sondage de la terre
au centre de la ville avait révélé des traces de radioactivité. Notre chef, Itssiss, ne voulait pas prendre
le moindre risque, il a donc accepté de payer un Tech pour accomplir ce travail de sondage - puisqu'il était
hors de question que l'un de nous approche un compteur Geiger.
Contre toute attente, le générateur se révélait donc bel et bien nucléaire… Un secret soigneusement gardé, que la
plupart des habitants de South Key ignoraient. Nous ne pouvions pas nous permettre de l'embarquer sans précaution,
le balader sans refroidissement, cela aurait été la menace d'une fusion de son réacteur. Une catastrophe nucléaire
à échelle réduite, mais qui n'aurait pas manqué de provoquer notre mort.
Nous avons donc pris une voie médiane : nous avons commencé à faire commerce de l'énergie du réacteur. Nous sommes
des Stalkers, personne n'osa jamais nous faire l'affront d'en demander l'origine. Il y eut quelques escarmouches
assez sanglantes avec des groupes isolés ; ils avaient deviné que nous avions découvert la poule aux œufs d'or
et espéraient bien nous la dérober.
- Et ceux de South Key, ils n'ont pas cherché à se rebeller ?
- Se rebeller ? Tu es fou, le Tech… Nous leur offrions la protection de l'un des clans de Stalkers les plus redoutés
de la région, et en échange, nous nous contentions du commerce d'une énergie inépuisable. Personne ne connaissait nos
liens avec la cité de South Key ; nous n'y venions pas par la route 32, qui représentait en théorie la seule voie,
mais depuis le désert derrière la ville. Ils n'y perdaient rien, au contraire, ils bénéficiaient enfin d'une protection,
juste au cas où quelqu'un d'autre viendrait à apprendre leur secret…
- Ce qui a fini par arriver.
- Pas vraiment. Personne d'autre n'est parvenu à percer le secret, à vrai dire. Mais s'il venait à l'idée d'un de leurs
habitants de le révéler… Par exemple à un autoproclamé Prophète de passage. Alors le résultat pourrait être pire encore.
Trois des jeunes de South Key ont rejoint le mouvement du peuple "élu" il y a de cela quatre mois. Ceux de la ville
nous en ont averti, mais nous ignorions l'ampleur qu'était en train d'acquérir ce mouvement, et nous n'y avons pas
vraiment pris garde. Ce qui est survenu aujourd'hui est aussi le fruit de notre manque de prudence, de vigilance.
Ceux de South Key nous ont appelés sur notre fréquence d'urgence, un appel à l'aide désespéré. Nous sommes venus
sur place le plus rapidement possible, allant jusqu'à ignorer nos consignes de sécurité habituelles, pour entrer
dans la ville depuis la route de 32. A notre arrivée, nous avons trouvé la cité dévastée. Les "élus" avaient
quitté les lieux, il n'y avait que ce Sympathique. Au départ nous le croyions innocent et dénué de tout lien
avec le groupe du Prophète, mais votre présence à ses côtés nous a trompés. Effectivement, je ne pense pas que
vous apparteniez aux fidèles de ce fou. Si cela avait été le cas, vous nous auriez suivis et agressés avec
une supériorité numérique de l'ordre de dix contre un… Cela aurait davantage cadré avec leurs méthodes.
Cependant, il y a un élément important que ceux de Key m'ont transmis avant de se faire massacrer, et que je me dois
de vous communiquer si vous comptez vous aussi affronter ce Prophète : ce n'était pas le groupe principal.
- Que voulez-vous dire…
- Cela signifie : South Key a été dévasté par une fraction seulement du "peuple élu". Le Prophète en était absent.
Ce n'est pas normal !
- Mais revenons-en au générateur, poursuivit le Stalker. Comment les "élus" ont-ils pu ne pas le trouver, si leurs
informations provenaient d'habitants de South Key ?
La réponse s'avère plutôt simple : ils ont bien mis la main dessus... Ils ont probablement été aussi surpris que
nous d'apprendre la nature radioactive de ce générateur ! Je vous l'ai dit, tous ne connaissaient pas l'intégralité
du "secret". Ce détail n'était connu que d'un très petit nombre, auquel il faudrait nous rajouter, le clan des
Stalkers de Itssiss. Lorsque nous sommes arrivés, un petit trou avait été percé dans la terre. Un Tech de leur
groupe avait dû sonder le sol pour tester la radioactivité, selon le même procédé que nous avions suivi. Une telle
technologie les dépassait… Alors, ils ont abandonné, les imbéciles. Ils avaient massacré la population de
South Key pour rien !
Malgré les risques que l'opération présentait, nous avons enlevé le générateur, et nous l'avons transporté dans
un camion réfrigéré, puis déposé à un endroit où… Où les risques peuvent être en partie contrôlés, en attendant
qu'une personne compétente en la matière puisse venir nous aider… A stabiliser le générateur, à en bloquer
les radiations, à le rendre à nouveau exploitable. Voilà où nous en étions lorsque nous sommes arrivés à Ayers Rock.
Nous espérions collecter des informations au sujet de ce Prophète, que nous n'avions pas réellement pris au sérieux
avant aujourd'hui ; c'est le hasard qui a remis le Sympathique en travers de notre route. Lorsque vous êtes
intervenus pour l'aider, alors que vous n'appartenez pas à son clan, ce type de collusion m'a convaincu
que vous apparteniez aux "élus". Je me rends compte que cette déduction était plutôt hâtive, surtout
guidée par la haine - après tout les Sympathiques sont réputés se lier à n'importe quel peuple.
Le Stalker hésita un instant, puis rajouta :
- Ceux de South Key n'étaient pas des nôtres, mais leur mort a été vaine, gratuite. Nous ne l'acceptons pas."
On y voit un peu plus clair, à présent, pensa Kest. Ce Prophète sorti de nulle part et à l'influence grandissante
l'inquiétait. Incroyable que son existence ne soit pas encore venue aux oreilles des humains peuplant les grandes
métropoles ? On ne pouvait invoquer la jeunesse du phénomène pour expliquer cela. D'après les témoignages du Stalker
et de Kyan, seuls les Techs de Alice Springs et quelques groupes - le clan de Itssiss - avaient pris conscience
de la gravité de la situation. Pour les autres, un fou se prétendant aux ordres d'un Dieu unique passait parfois
dans les parages, et emmenait dans son sillage quelques illuminés de son niveau. On ne s'imaginait pas que
le mouvement ait pu faire boule de neige, se muer en raz-de-marée. Chacun poursuivait sa vie normale, à survivre,
voyager, commercer, tuer, s'opposant peuples contre peuples, clans contre clans, groupes contre clans. Ignorant
que la donne avait changé.
Devait-il leur proposer son aide ? L'idée de soutenir une bande de Stalkers lui paraissait particulièrement désagréable,
mais ce générateur représentait un véritable joyau, un bijou de la technologie des temps anciens… Sa spécialité
personnelle ! Il aurait pu les aider à stopper les radiations, à fabriquer un système de refroidissement en circuit
fermé, à l'aide d'une petite source d'eau et de piles réfrigérantes, et avec un peu de chance et quelques essais,
il aurait sans doute pu rendre l'énergie du générateur exploitable. Une telle source d'énergie à Alice Springs…
Le conseil de la ville-sanctuaire n'avait jamais espéré pareille aubaine !
Après son travail, les Stalkers le remercieraient sans doute d'un coup de poignard dans le dos. Une collaboration
entre des Techs et des Stalkers, même extrêmement profitable aux deux parties, même si celles-ci étaient d'une
exceptionnelle tolérance, appartenait définitivement au domaine de l'irréalisable, de l'utopique. Ou du cauchemardesque.
Le visage de Kyan avait pris un air sombre et préoccupé. Le problème du Prophète, devinait-il. Elle avait été témoin
de ses forfaits, avait été poursuivie par ses fidèles, avait cru mourir. Mais au lieu de lui assigner de nouvelles
investigations sur le prophète et les siens - ce qui avait dû composer l'essentiel de ses missions ces dernières
semaines - on l'envoyait protéger un scientifique, escorter un mercenaire du désert aussi habile qu'elle dans
un voyage suicidaire vers une ville abandonnée et saturée de radiations ! Et pour quelle raison ? Puisque Kest
ignorait lui aussi le but de son périple…
"Désolée de vous contredire, fit-elle d'une voix grave, mais je pense que vous faites fausse route. Complètement.
Les Elus n'ont pas massacré la population de South Key en vain, hélas…
- Qu'est-ce que vous me chantez là ? s'étrangla le Stalker.
- C'est un piège, poursuivit-elle. Ca crève les yeux. Ils ne savaient pas comment s'y prendre avec le générateur,
ou ils ne voulaient pas s'exposer aux radiations, alors ils vous ont laissés vous en charger - à leur place. Trois
des habitants de South Key leur ont donné les informations nécessaires sur l'emplacement du générateur, n'est-ce pas ?
Or, tous ceux qui habitaient cette bourgade connaissaient votre rôle. Il n'y a pas de raison pour que leurs traîtres
l'aient passé sous silence. Ils savaient que vous interviendriez.
Ils doivent avoir piraté vos transmissions, ou pire, ils ont un espion dans votre clan, et à l'heure où nous parlons
le générateur... Est déjà entre leurs mains. De Itssiss et de son clan, vous êtes probablement les seuls survivants !"
Les Stalkers ne paraissaient pas porter grief de leur intervention. Kest, méfiant, restait néanmoins sur ses gardes.
A deux Techs ils avaient mis à leur merci un groupe de huit Stalkers, était-il possible qu'un pareil affront soit
pardonné ?
A moins que le problème du Prophète ne devienne réellement leur première préoccupation à tous ? Peut-être, dans
l'adversité, pouvaient-ils mettre de côté leurs différends et leurs différences, s'allier, mettre en commun leurs
forces pour éliminer ce fou qui, sous ses dehors confraternels, se révélait un destructeur aux buts
incompréhensibles ?
Oublions cela, et laissons les vieilles barbes de Alice Springs trancher.
Le Prophète aurait beau disposer de légions pléthoriques et dévouées, il ne saurait résister à une unité de
l'élite de Springs. Cette unité que l'on nommait le Terrestre. Il leur suffirait de le localiser, de l'envoyer
à la tombe avec un maximum de ses troupes, et de prier pour que le mouvement, en l'absence de son fondateur,
le suive rapidement dans l'oubli. La cohorte du Prophète ne serait plus qu'un mauvais souvenir, comme nombre
de gangs ayant sévi dans la région ces dernières générations. Une page dans les manuels d'histoire, en supposant
que quelqu'un, un jour, veuille écrire l'histoire de cette époque.
Harcos, naturellement, annula leur contrat ; les deux Techs lui avaient sauvé la vie, c'était un paiement plus
qu'à la hauteur de l'aide qu'il leur avait apporté sur leur route. Ils pouvaient donc se concentrer sur leur
véritable objectif, Darwin ; et pour cela, se rendre à la prochaine étape de leur voyage, la proche cité d'Alice
Springs.
Kyan disposait encore de billets - les dollars australiens, qui n'avaient jamais cessé d'avoir cours, par-delà
la fin de l'ancien monde - en abondance, et il ne fallut pas longtemps pour trouver une voiture de bonne qualité
chez un Albi du centre-ville. Celui-ci gonflait ses prix parce qu'ils étaient Techs, mais Kyan n'en eut cure ;
elle prit près d'une heure complète pour vérifier le moteur de la voiture, chaque pièce, chaque petite partie de
la carrosserie, du pare-choc, des suspensions et des pneumatiques, une check-list de tous les petits éléments
susceptibles d'être usés ou en mauvais état.
La machine était en parfait état. On l'eût dit directement envoyée par les Humains de l'ancien monde pour leur
porter assistance. Craignant l'arnaque devant le tarif prohibitif, Kest essaya de marchander.
"On aurait pu le laisser tomber, et aller voir un autre de ses concurrents, lui glissa Kest à l'oreille lorsqu'elle
fourra une liasse de grosses coupures dans les mains du vendeur. On aurait économisé et du temps, et de l'argent…
- Cela aurait probablement été le même cirque, et de toutes façons, je voulais celle-ci. Elle est comme neuve, il y
a des plaques de blindage soudées dans les coins stratégiques, des améliorations presque partout. Cet Albi est persuadé
de nous rouler, mais je n'ai pas l'impression d'être perdante… Cet engin est passé entre les mains d'un pro, qui l'a entièrement customisé.
- Si ça se trouve, remarqua Kest, le moteur a été monté par notre ami Harcos lui-même.
L'Albi disposait d'une dizaine de véhicules dans son garage - qu'il défendait à la mitrailleuse - mais Kyan
s'était immédiatement dirigée vers cet engin même qui se révélait hors du commun. Sixième sens, coup de chance ?
Coup de pouce du destin ?
D'ailleurs, leur rencontre, ou son passage à South Key, étaient-ils si malchanceux ?
- Cet engin vaut presque ma Doloreane, lui dit-elle alors qu'ils quittaient les lieux au volant du véhicule. Mais
comme il est hors de question que je retourne la chercher… Elle doit toujours être en état de marche, mais
les "fidèles" l'ont déjà vue, et son look est extrêmement reconnaissable… Ne prenons pas de risques inutiles.
Il avait hoché la tête, indifférent. Le problème du Prophète, de l'action menée pour récupérer le générateur,
l'obnubilait. Il lui faudrait à tout prix profiter de leur escale à Alice Springs pour se renseigner sur les assauts
menés par le groupe du Prophète. Il devait bien exister une logique sous-jacente, peut-être même parviendrait-on
à deviner ses prochaines cibles…
- Hey, tu m'écoutes ?
- Pardon ?
Kest sortit de ses pensées, assis au volant du véhicule. La carrosserie utilisée copiait un modèle des temps anciens,
lui expliqua Kyan, appelé Lamborghini ; un moteur capable de pousser au-delà des deux cent cinquante kilomètres
à l'heure en cas de besoin, mais au prix d'une fabuleuse consommation de carburant.
- Pourquoi est-ce à moi de conduire ? s'étonna Kest. C'est bien toi la spécialiste, non ?
- Je ne peux pas conduire et tirer en même temps. On m'a chargé d'assurer ta protection, j'accomplirai mon travail
dans les meilleures conditions possibles.
Il se retint de rétorquer qu'il était sans doute meilleur tireur, préférant éviter une altercation avec Kyan.
Sa "garde du corps" semblait avoir un tempérament de tête de mule. Il soupira et démarra le moteur.
Ils abandonnèrent l'Albi sans aucun signe de courtoisie, de sa part ou de la leur. Kest ne connaissait rien
d'Ayers Rock, et Kyan dut le guider jusqu'à la sortie nord de l'agglomération. Ils étaient loin de passer
inaperçu, mais nul ne tenta de s'en prendre à eux.
- Ils sont là, souffla Kyan alors que Kest était plongé dans ses pensées.
- Ils sont là qui ?
- Les fidèles. Les élus. Pas tous, bien sûr, juste un petit groupe. Ils sont venus prêcher les imbécillités de leur
Prophète.
- A quoi tu les reconnais ?
- Vois par toi-même…
Il y avait un groupe d'une dizaine de personnes, que rien, a priori, ne distinguait les uns des autres.
Tous portaient les mêmes vêtements ; il ne s'agissait pas d'un habit spécial, ou d'un uniforme
à valeur religieuse, mais de vêtements quelconques, une chemise à carreaux, un jean noir, un chapeau de cow-boy,
des bottes légères. Ce qui déroutait véritablement dans leur mise, c'est que les représentants de dix peuples puissent
être accoutrés de la même manière et déambuler ensemble, de leur plein gré. Ils prêchaient par groupes de deux,
selon les appariements les plus choquants, le Stalker avec la Tech, la Nomade avec l'Albi, le Falun avec l'Archie,
le Sympathique avec l'Outline (1)…
Kest accéléra.
- Hors de question d'écouter le discours de ces malades, dit-il.
- S'ils ont décidé de te le faire subir, tu n'y couperas pas. Ils te parleront une dizaine de minutes, sans chercher
à t'agresser, puis te laisseront libre d'aller où tu le veux, après t'avoir donné un endroit où les retrouver.
Ce serait peut-être l'occasion pour toi d'en savoir un peu plus sur leur culte.
- C'est tout vu, et j'ai autre chose à faire.
Le Outline l'avait repéré du coin de l'œil, et se dirigeait vers eux d'un pas rapide, précédé du Sympathique.
Kest enfonça la pédale d'accélérateur… Et le Outline se coucha en travers de la route pour l'empêcher de passer.
Il freina à la dernière seconde, le pare-chocs à un mètre à peine du fidèle. Ils sont complètement marteaux,
pensa-t-il.
- S'il vous plaît, leur expliqua le Sympathique d'une voix mielleuse. Nous ne vous dérangerons pas longtemps. Nous vous
demandons de nous accorder quelques minutes pour écouter notre message, nous ne vous obligeons à rien. Seulement de
nous écouter, pour le bien de votre âme.
- Désolé, répondit Kest avec toute la politesse dont il se sentait capable. Nous sommes très pressés, et la moindre
minute de retard peut nous être fatale. Sans doute notre route croisera-t-elle à nouveau la vôtre et…
- Si vous êtes pressé, alors ne perdons pas de temps en bavardages, et écoutez-moi !
Kest s'apprêtait à répliquer, bien décidé à ne pas laisser le dernier mot à cet espèce d'illuminé, mais un coup
de coude appuyé de sa passagère l'en empêcha. Commença alors le prêche du Sympathique. Le Outline, qui s'était
relevé et l'avait rejoint, n'ouvrait pas la bouche, se contentant de hocher la tête ou de sourire lors de certains
passages. Sa présence rendait la scène bien plus inquiétante ; le discours délirant d'un Sympathique décidé
à vous faire prendre des vessies pour des lanternes ne constituait pas une nouveauté, mais un Outline participant
à un mouvement de grande ampleur, ça, c'était vraiment incongru. Les Outlines étaient des solitaires.
Certains profitaient de leur apparence changeante pour se mêler aux autres groupes de population, mais
ce n'était pas le cas de celui-ci, dont le regard incroyablement clair, un œil bleu, l'autre vert, trahissait
sans erreur possible la nature.
Le discours commença tel qu'il se l'était imaginé : le Prophète touché par la grâce divine, chargé de rassembler
les membres de tous les clans pour réunir le peuple élu, unique, débarrassé des Préceptes pour vivre enfin
en une communauté pacifique et fraternelle. La partie concernant le rejet des Préceptes n'avait pas été racontée
par Kyan, mais s'imbriquait logiquement dans leurs raisonnements. Selon le Prophète, les Préceptes étaient
conçus pour maintenir un fossé infranchissable entre les peuples, en leur donnant des comportements si
antagonistes qu'ils les poussaient à se détester les unes les autres. Mais il disait que ces Préceptes ne
reflétaient pas leurs natures réelles. Ils étaient artificiels !
Cette part de leurs croyances, au contraire de Kyan, ne l'agaçait pas. L'idée de supprimer les Préceptes, ou
d'alléger le fardeau qu'ils faisaient peser sur l'humanité, avait déjà été lancée, mais sans espoir réel d'y
parvenir un jour : pour l'immense majorité des Humains, se rebeller contre ce qu'on leur avait inculqué dès
leur naissance était une idée aussi insoutenable que celle d'un parricide. On pouvait penser ce que l'on voulait
des Préceptes - mais pas croire sérieusement qu'ils pourraient un jour changer !
La partie suivante, visiblement nouvelle dans leurs croyances, attira davantage leur attention. Le Sympathique
leur expliqua que le peuple élu, rallié au prêche du Prophète et de ses fidèles, devait rejoindre la Terre Promise…
Elle se situait quelque part dans ce qui avait été nommé, dans les temps anciens, l'Europe de l'Ouest !
Seul le Prophète pouvait les y emmener. Et le temps où le peuple élu retrouverait la Terre Promise approchait
à grands pas…
- C'est tout ce que je voulais vous dire, mon frère, acheva le Sympathique. Vous ne pouvez ignorer ce mouvement…
Ne le laissez pas se faire sans vous. Nous appartenons tous au peuple élu, mais seuls ceux qui suivront le
Prophète verront la Terre Promise… Pensez-y. Nous serons à nouveau ici dans deux jours. J'espère de tout mon cœur que
je vous y retrouverai.
A ce moment, le Outline intervint.
- Attends une seconde, mon frère, dit-il à l'autre fidèle d'une voix mélodieuse. Je vous sens tout prêts à nous
croire, poursuivit-il à l'intention de Kest et Kyan, mais vous me semblez hésitants… Je vous conterai les paroles
du Prophète, je vous dirai ce qu'il a vu. Laissez-moi venir avec vous. Vous me laisserez quand j'en aurai fini,
je saurai retrouver le chemin d'Ayers Rock et la trace des miens…
Avant qu'ils aient eu le temps de protester, il avait ouvert la portière du côté passager, et s'était glissé
sur la banquette arrière du véhicule. Les deux fidèles eurent un sourire aimable l'un pour l'autre, mais les Techs
ne s'y trompèrent pas : le Sympathique était aussi désarçonné qu'eux. Les prêcheurs n'étaient pas censés prendre
de telles initiatives. Qu'est-ce qui pouvait bien être passé par la tête du Outline ? Se prenait-il pour le
bras droit du Prophète ?
Kest démarra en grommelant, sous le regard furibond de Kyan, et sortit du centre-ville, puis prit la route 47
en direction de Alice Springs. Entre trois cents et trois cent cinquante kilomètres de route. Trois heures à
un rythme rapide, sans mal au vu de la puissance de leur voiture.
Le fidèle ne disait rien. Pas de prechi-precha.
Kyan roulait de grands yeux, dépassée par l'attitude incompréhensible du Outline, et plus encore par la façon
dont Kest l'avait laissé agir.
Kest n'en savait pas plus qu'elle. Une poussée d'adrénaline lui emplissait les veines, comme avant un affrontement.
Quelque chose allait se passer. Il le savait. Contrairement à Kyan il avait repéré, dissimulées sous les pans
de la chemise du Outline, les renflements de deux armes à feu. Huit fidèles désarmés et pacifistes, un seul armé
et l'attitude d'un homme brûlant d'une volonté de fer. Kyan en était restée à sa première impression. Sans doute
parce qu'elle haïssait déjà les fidèles, qui avaient manqué la tuer, alors que lui ne les connaissait que par ce
qu'on lui avait rapporté. Il y avait quelque chose au-delà de son apparence.
- Accélérez, fit le Fidèle d'une voix pressante, presque menaçante.
Kest le regardait par le biais du rétroviseur intérieur, un œil distrait sur la route, un œil attentif sur
son passager. Il avait déjà dégainé son blaster, et l'avait coincé entre ses genoux, prêt à être retourné contre
le Outline d'un habile revers de la main.
Leur passager avait ôté son chapeau, révélant un crâne presque entièrement rasé. Ses yeux le fixèrent dans
le rectangle du miroir. Bleu clair, tirant d'une manière indéfinissable vers le jaune. Une couleur impossible
pour n'importe quel autre Humain. Le regard d'un Outline désirant qu'on le reconnaisse comme tel.
Kest donna un brusque coup de volant pour éviter un véhicule que son inattention lui avait fait manquer.
Lorsqu'il regarda à nouveau dans le rétro, les yeux du Outline étaient aussi noirs que les siens. Il était
en train d'user de ses pouvoirs pour modifier sa morphologie.
Qu'est-ce qu'il fait ???
- J'ai dit : accélérez !
Kest ne fit rien. Il attendait que le Outline s'explique. Le moment d'inattention lui fut fatal.
Le canon d'un blaster semblable au sien se posa sur sa nuque.
- Accélérez, imbécile, et utilisez votre putain de rétro pour regarder la route et ce qui se trouve derrière votre
engin plutôt que sur le siège arrière ! Vous voulez qu'ils nous rattrapent ?
Deux voitures les suivaient, et se rapprochaient à vive allure. Kest voulut mettre le pied au plancher, mais à cet instant, un de leurs poursuivants
passa la tête par sa portière, un fusil pointé droit sur eux.
- Baissez-vous !
Les deux pare-brise éclatèrent, traversés par la balle. Un coup de chance ; elle n'avait atteint aucune des parties vitales de
la Lamborghini - ou de ses passagers…
Kest accéléra tout en braquant le volant et en tirant à demi le frein à main ; il dégaina son blaster à une vitesse surhumaine et le pointa à travers
les débris du pare-brise.
La Lamborghini effectua un demi-tour en dérapage en travers de la route, et il fit feu à quatre reprises sur le véhicule le plus proche, visant la vitre
principale, le tireur qui les avait attaqués, la banquette arrière, puis le moteur. Le conducteur avait commencé à freiner, mais percuta violemment
l'arrière de leur bolide - la partie la plus blindée.
Kest sentit du sang couler le long de sa tempe gauche, il avait heurté la portière lors de son demi-tour acrobatique ; Kyan ne bougeait plus, et le Outline
étreignait son arme, prêt à passer à l'action. Leur machine venait de passer de cent à zéro kilomètres heure en moins de dix secondes.
Nullement ébranlé, il passa la marche arrière et poussa à fond la Lamborghini ; le second poursuivant frôla leur pare-chocs, puis stoppa au frein à main,
une vingtaine de mètres plus loin.
Kest et le Outline surgirent hors du véhicule tels des démons de leur boîte ; le Tech se posta comme un tireur embusqué derrière l'engin, et mit en joue
les passagers du deuxième engin. Du coin de l'œil il aperçut le Outline se fixant dans la direction opposée, et il en déduisit aussitôt qu'un troisième
véhicule, si ce n'est un quatrième, était venu prêter main-forte aux fidèles. Quatre passagers armés de fusils d'assaut et de pistolets descendirent
de son côté : deux Stalkers, un Nomade, un Falun.
Du menu fretin, murmura-t-il pour s'encourager, quoiqu'il n'en pensât pas un mot. Il avait déjà mené des combats difficiles, à Brisbane, mais jamais dans
des situations où ils se retrouvaient à deux contre un groupe entier de tireurs.
La silhouette de Kyan, dans l'habitacle, avait disparu, et il sut qu'elle était encore assez consciente pour s'être réfugiée au pied de la banquette arrière.
Il ouvrit le feu, tuant aussitôt le premier Stalker. Il grimaça, comme à chaque fois qu'il se voyait contraint de donner la mort, mais la situation
devenait tellement désespérée qu'il n'avait plus de choix. Il n'était plus l'heure de tergiverser, de viser dans les jambes ou à l'épaule. Il vit un impact
de balle fuser dans le sable, à côté de lui. Il savait qu'une balle de blaster mal placée le tuerait sur le coup, qu'il soit ou non embusqué, puisque
ce type de projectile pouvait traverser un blindage. Quant aux fusils d'assaut… Mieux valait ne pas y penser. Dans quelques secondes, si leurs assaillants
ouvraient le feu, leurs trois corps joncheraient le passage - et personne n'irait demander de compte aux fidèles.
Bouffée d'adrénaline, comme à chaque fois qu'il était sur le fil, sur la brèche, que ses sens et son instinct de survie prenaient le dessus. Misant sur
la surprise, il se jeta de côté en tirant sur ses opposants. Il se déplaçait à une vitesse prodigieuse - mais pas assez rapide pour croire qu'un projectile
chanceux ne pourrait pas l'abattre. Les éclats d'une autre fusillade lui parvinrent, de l'autre côté des voitures laissées à l'arrêt.
Il fit mouche à au moins deux reprises. L'un des Stalkers avait anticipé et parvint à le toucher, mais la balle de pistolet ne prit pas le bon angle de
pénétration et buta contre l'une des plaques de blindage dissimulées sous sa veste. Il leva son blaster et eut une fraction de seconde pour ajuster :
le Stalker lâcha aussitôt son arme, la main à demi éclatée… Avant de dégainer un deuxième pistolet de son autre main.
Kest réagit par réflexe. La balle se ficha entre les yeux du Stalker.
Il se releva, ébranlé, et s'embusquant à nouveau derrière la Lamborghini, regarda ce qu'il advenait du Outline.
Quatre corps supplémentaires étaient étendus sur la route. Il n'y avait plus que le Outline, et face à lui, à une dizaine de mètres : un Tech.
On racontait souvent que seul un autre Tech, ou un Stalker, pouvait vaincre un Tech en combat singulier. Parce qu'eux seuls seraient capables de rivaliser
avec sa vitesse et sa coordination.
Kest voulut intervenir, mais il comprit que les deux opposants se considéraient en plein duel. Leurs blasters au holster, face à face, attendant chacun
que l'autre bouge le premier.
Ils dégainèrent leurs blasters, shootèrent plusieurs fois, et se décalèrent dans la même direction, du côté de la route opposé aux véhicules, pour éviter
le feu adverse. Indemnes, ils écrasèrent la gâchette, se baissant au même instant, roulèrent pour éviter encore les trajectoires des balles, tout
en tirant à l'aveuglette. Le Tech manqua sa roulade et se retrouva encore à terre lorsque le Outline le mit en joue. Ils n'étaient plus séparés que
de six ou sept mètres. Le Tech se releva, son blaster en main, et à celui qui le tenait en joue, lança d'un ton railleur :
- Qu'est-ce que tu attends, Mist ? Tire !
Le Outline appuya sur la gâchette. Le "clic ! clic !" du chargeur vide se fit entendre. Sûr de lui, le Tech leva son blaster et tira. Mais Mist avait
anticipé l'attaque à une vitesse surnaturelle, se décalant sur sa droite, et à demi baissé, il jeta son arme au visage du Tech.
Une manière comme une autre d'utiliser une arme à feu. Le canon heurta le fidèle à la tempe. Le Outline, avec la même célérité, s'était porté à sa hauteur,
bloqua le bras avec lequel le Tech tenait son arme, et lui fit une clé sous laquelle il s'effondra de douleur. Il lui arracha alors l'arme des mains,
la pointa sur son visage, et sans la moindre hésitation, tira à trois reprises.
Il mit l'arme à sa ceinture, et revint au trot vers Kest.
- Ne traînons pas ici ! Qu'est-ce que tu attends, qu'ils envoient des renforts ?
Kest s'ébroua, et remonta dans la Lamborghini. Kyan avait dû être assommée net lors de son demi-tour et lors du choc contre l'autre véhicule : pas
une goutte de sang sur son visage, pourtant elle commençait tout juste à reprendre ses esprits. Il reprit la place de conducteur, et enfonça la pédale
d'accélérateur. Comme le Outline l'avait fait remarquer, d'autres fidèles pouvaient encore arriver.
Mais en y repensant, ce qu'il avait accompli relevait de l'impossible pour un non Tech. Seuls les Techs des dernières générations étaient supposés
capables de se déplacer à une vitesse aussi élevée, avec des réflexes aussi fulgurants. Stalkers et Faluns arrivaient à se mesurer à eux, mais en
se basant sur leurs propres atouts. D'un autre côté, il devait bien avouer ne rien savoir des Outlines. On les disait vivant à l'écart des civilisations
et des importants groupes de population, ou à l'inverse, se mêlant aux autres, usant de leurs pouvoirs de mimétisme pour se fondre parmi les membres
des autres peuples. Peut-être même y avait-il bien plus de Outline, dans toute l'Australie et disséminés dans toutes les classes de la population,
qu'on ne se l'imaginait ? Comment savoir ?
- Vous me semblez fort préoccupé, Kest, remarqua le Outline.
- Préoccupé n'est pas le mot juste, inquiet me paraît plus approprié. Pour ce que j'en sais, vous n'êtes qu'un fidèle de ce prétendu Prophète, un inconnu
qui tente de nous convertir pour rejoindre ses troupes. Ca vous a peut-être échappé, mais on vient de dessouder douze membres de l'organisation la plus
crainte de cette partie de l'Australie, et ce il y a dix petites minutes. Et j'ajouterais ébranlé.
- Inquiet, ricana Mist.
- Oui je suis inquiet, mais ça vous fait marrer ? Vous êtes encore plus cinglé qu'eux. Vous les larguez parce qu'ils n'étaient pas assez givrés pour
vous ?
- Je les ai largués parce que je vous ai reconnu, mon cher Kest Slenders.
Sans quitter la route des yeux, Kest se mordit les lèvres jusqu'au sang.
- Je ne connais personne, mais tout le monde me connaît. C'est le nouveau jeu à la mode ? Vous avez le pouvoir de lire dans les esprits, comme prétendent
le faire certains Faluns ?
- Attends, mon cher Kest, ça n'a pas l'air très clair dans ta tête. Tu crois sincèrement que j'avais besoin de me débarrasser de ces douze types ? Tu crois
vraiment ça ?
Mist fit un signe en direction du rétroviseur. Kest y vit Kyan qui se relevait, encore sonnée, et bouclait sa ceinture.
- Elle elle a compris.
- Tu es un membre du Terrestre, le corps d'élite des Techs ? Tu bosses avec Kyan ?
- Et toi tu es complètement dans le cirage. Alors prends des notes, je fais un topo, rien que pour toi. Je m'appelle Mist, et je suis un Outline appartenant
à "l'Ordre des Templiers". Un commando, si tu préfères, que le "Grannnnnd" Prophète a créé pour mener à bien certaines missions. Puisque tu pourrais
aussi mettre ça en doute, je te le dis tout net, je n'ai jamais adhéré à ces histoires de Terre promise et de peuple élu, j'ai juste pensé que seul
un Outline aurait l'audace de s'infiltrer parmi eux, et comme mon peuple, si on peut parler de peuple, n'a aucune organisation, il me fallait choisir
d'y rentrer de mon propre chef. Il n'y avait aucune raison pour qu'on me soupçonne de quoi que ce soit.
- Et le meilleur moment pour retourner ta veste, c'était au milieu d'un convoi de douze de ces abrutis, armés, entraînés et dangereux ?
- C'est toi qu'ils visaient, murmura Kyan.
Il se retourna, déstabilisé.
- Allons bon. Qu'on m'envoie un garde du corps pour une mission dont personne ne devrait jamais avoir entendu parler, c'était déjà fort, Kyan. Maintenant,
les hommes de main d'un groupe de siphonnés dont je n'ai jamais entendu parler s'en prennent à moi et je dois remercier un espion auto-missionné
du formidable
peuple Outline, qui me sauve la vie en la plaçant dans le viseur de douze tueurs professionnels. Ah, la compagnie Slenders vous souhaite bon voyage dans
le désert, et espère que nos prochaines étapes sauront vous apporter autant de dépaysement et d'aventure que les précédentes ! Allez-y, c'est quoi,
la suite ? Les vieilles barbes de Alice Springs m'offrent les clés de la ville et me confient le commandement de la ville sainte pour la protéger
contre les armées libérées des neuf cercles de l'enfer ?
Mist ricana, mais ne fit aucun commentaire après la diatribe du Tech. Son regard passa plusieurs minutes à observer la route, le compteur de vitesse
plafonnant à cent quatre-vingts, et la plage arrière à demi ensablée, à travers laquelle aucun nouveau poursuivant ne laissait poindre
sa silhouette.
L'air vaguement rassuré, il s'éclaircit la voix.
- Tu es censé être à Sydney à l'heure actuelle. Et ça serait certainement beaucoup plus sûr pour toi si tu y étais encore.
- Comment le savez-vous ?
- Nos instructions le disaient. Le Prophète nous a donné les photographies d'une douzaine de personnes à abattre absolument, des Techs pour la plupart.
Tu étais l'un d'entre eux.
- Foutaises. Ca n'a aucun sens. J'ignorais tout de son existence il y a encore vingt-quatre heures.
- Cela n'empêche visiblement pas ton existence de contrarier ses plans. Je crois que cela a quelque chose à voir avec… Avec ce que tu aurais fait il n'y a pas
si longtemps, du côté de Brisbane…
Les yeux de Kest lancèrent des éclairs.
- Je vous interdis de parler de ça !
- Hey, le sourd, je t'explique pourquoi le Prophète te considère comme dangereux. Tu peux me dire que tu n'en sais rien, mais pas ensuite me balancer que
tu ne veux rien en savoir. Sinon autant arrêter la bagnole, descendre, et nous mettre les bras en croix au milieu de la route, à attendre qu'un convoi
de fidèles nous retrouve et nous crible de balles. Tu as besoin que je te rafraîchisse un grand coup la mémoire ?
- Ca ne sera pas nécessaire.
- Je crois que si, bien que nous sachions tous trois quelle foutue connerie tu as commise à Brisbane. J'en ai eu une version édulcorée, une fable étriquée,
et sans doute à des années-lumière de la vérité, dont nous a abreuvés le "Grannnnd" Prophète, mais je n'ai aucun doute sur son fond de vérité. Tu as été
le leader d'une guerre ethnique qui a causé plus de cinq mille victimes. Tu as lancé un raid de Techs contre les Stalkers qui pillaient Brisbane,
et
tu as levé le camp avec ton foutu groupe de guerriers avant que l'ensemble des Stalkers de la région ne monte sur pied une expédition punitive. Tu as laissé
crever plus de quatre mille Albis, vos putains d'alliés, à votre place. Ca te va ? Je ne parle pas trop par énigme ?
- C'était un putain de malentendu ! se défendit Kest, excédé. Le contraire de ce qui aurait dû se passer ! Les Stalkers auraient dû nous rechercher dans
la moitié de l'Australie, perdre leur temps, leurs forces et leur argent dans leur obsession de vengeance, cette connerie inscrite dans leurs préceptes minables,
et ils n'auraient jamais pu venir nous retrouver, retranchés dans les dernières fortifications de Sydney ! Il n'y a jamais eu de guerre ethnique !
Les malades qui commandaient ce super-clan de Stalkers ont préféré tuer des innocents plutôt que de relever notre défi, et c'est moi qu'on vient accuser
de génocide ?
Kest redevint soudain muet comme une tombe. Une bouffée de self-control reprit possession de son esprit et de son apparence, masquant le volcan intérieur
que Mist avait subitement éveillé.
Le Tech venait de s'apercevoir que depuis son exil de Sydney, jamais il n'avait prononcé une seule parole sur la tragédie de Brisbane. Pas même formulé
une seule pensée. Interdit. Censuré jusque dans son esprit et sa mémoire.
La voix affaiblie de Kyan finit par rompre le silence.
- Les choses sont claires pour toi, Kest, et c'est sans doute mieux ainsi. Mais je comprends qu'elles soient aussi limpides pour LUI. Pour le prophète,
il faut briser les barrières entre peuples, pour que le peuple élu puisse le rejoindre en toute quiétude. Puis il gagnera la Terre promise, en se rendant
sur le continent. Mais il doit d'abord briser toute résistance, pas tant sur le plan militaire que sur le plan spirituel. L'affaire de Brisbane a été portée
aux quatre coins de l'Australie, Kest, sous bien des versions, avec bien des éclairages et bien des déformations, et bien peu connaissent le nom
de l'homme qui a mené la bataille côté Tech. Il n'y a qu'une seule chose sur laquelle tous les récits, à son sujet, concordent. Tous affirment que c'était
un maître tacticien, et surtout, un leader-né.
- Exactement le genre de personne capable de lui barrer le chemin, Slenders, résuma Mist. Aucun besoin de te connaître personnellement. Un leader-né,
un maître tacticien, un Tech de la dernière génération. Alors ce que tu en penses, et ce que tu es vraiment… Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ?"
(1) Outline : un peuple dont on ne sait presque rien... Signifie "contour", mais on pourrait aussi le séparer
en deux mots et traduire approximativement "hors de la ligne". Ils sont instables, souvent marginaux, et ont
la capacité de modifier leur morphologie pour prendre l'apparence de deux ou trois peuples différents. On ignore
combien ils sont et combien vivent en se fondant dans les autres peuples. Les yeux vairons sont leur signe distinctif,
bien qu'ils puissent également le masquer.