Balayés par le vent, les grains de sable brûlants mitraillaient son visage, s'aggloméraient sur les recoins de ses
lunettes, d'où ils tentaient vainement de lui boucher la vue. Ce n'était qu'une petite tempête de sable, mais
il n'en retirait pas moins cette impression persistante que le désert tout entier se voulait son ennemi et avait juré
sa mort. Il avait beau s'admonester, se dire qu'il ne faisait que chercher de superstitieuses excuses à chacun de
ses malheurs, l'impression demeurait. Les dunes se dérobaient sous ses pieds, les tempêtes le poursuivaient, les rares
villages perdus dans le Simpson Desert se dérobaient à lui. Pas même un mirage pour lui faire miroiter un espoir,
aussi illusoire fût-il, il n'y avait que l'étendue de silice à perte de vue.
Ils n'eurent nulle parole à ajouter à leur arrivée à South Key. La ville avait dû abriter quatre ou cinq cents âmes,
et se situait en bordure de la route 32. Elle paraissait avoir entièrement brûlé. Les bâtiments, tous construits
en bois, étaient carbonisés, calcinés. Harcos, interdit, passa de la voie goudronnée au chemin de sable, et s'engagea
dans ce qui avait été la rue principale de South Key.
Il maudissait le désert pour l'avoir obligé à finir son trajet à pied. Son buggy ne l'avait jamais lâché au cours
des dix dernières années, et alors qu'il avait atteint le point de non-retour, après un jour et demi de route en
plein cœur du désert oriental, la mécanique s'était soudain enrayée, le moteur avait cahoté, et bientôt les différents
indicateurs de son tableau de bord s'étaient affolés, indiquant mille pannes présentes ou à venir.
Ses connaissances dans ce type de mécanique se révélèrent trop minces pour déceler l'origine de la panne - ou
des pannes - et il s'était retrouvé ainsi, penaud, perdu au quart à peine de son chemin, sans autre solution que
de poursuivre par ses propres moyens. Les coups de pied rageurs infligés à l'engin n'y changèrent rien. Il avait pris
les quelques objets utiles chargés à l'arrière du véhicule, les avait logés dans les différentes poches de sa veste
de cuir, et s'était lancé en grommelant, sans essayer de penser à la traversée qui l'attendait.
Les propriétés réfrigérantes de ses vêtements ne parvenaient jamais à estomper tout à fait la sensation d'étouffement,
la conviction d'être comme une volaille grillée dans un four. Et pas même un acacia pour s'ériger à l'horizon,
à la manière d'un salut du désert à son courageux visiteur. Il n'y avait guère qu'une poignée de créatures autochtones,
s'enfuyant à son approche, pour accompagner son voyage.
Le désert me fait un bras d'honneur, pensa-t-il.
Il s'efforçait de ne pas penser à ses maigres réserves d'eau et à la longue route encore à parcourir. Il y arriverait,
ou non… Mais il devait reconnaître, malgré tout, qu'il se sentait encore confiant.
Il le fut déjà moins en trouvant sa boussole brisée, probablement depuis qu'il avait manqué heurter la roche
à demi dissimulée par le sable, et fait une embardée avec son véhicule.
La malchance, une fois de plus. S'il s'était agi d'une boussole magnétique, comme il en existait dans les anciens temps,
l'accident serait sans doute resté sans conséquence, mais le pôle magnétique était devenu comme fou au cours des
dernières générations, puis avait brusquement cessé d'émettre sa force d'attraction, rendant caduque l'existence
de toutes les boussoles traditionnelles. Un nouveau mécanisme plus moderne avait été mis au point, supposé les repérer
par rapport à un émetteur électromagnétique situé à Brisbane, mais cette nouvelle sorte de boussole n'était plus qu'un
petit appareil électronique trop fragile, et en l'occurrence, déjà affaibli par la multitude de chocs l'ayant précédé.
Il le jeta à terre de dépit, puis s'assura que le reste de son matériel n'avait pas subi le même genre de dégât.
Il n'en était rien. Radio, pistolet, compteur Geiger, le reste de son équipement de survie pour voyageur solitaire était
en parfait état de marche. Une nouvelle facétie du désert ?
Les grains les plus pulvérulents s'insinuaient inlassablement entre ses vêtements pour venir le démanger, mais il
n'en avait cure, il ne pouvait commencer à se soucier de détails aussi triviaux alors que ses réserves d'eau étaient déjà
à sec le troisième jour. Les Techs figuraient parmi les peuples capables de survivre le plus longtemps sans absorber
liquide ni nourriture, mais leur résistance, sous un soleil de plomb et en marchant dix-huit heures par jour,
n'était pas non plus sans bornes. Il repoussa l'idée qu'il puisse laisser sa peau ici à cause d'un stupide ennui
mécanique de son buggy, et commença à vérifier les fréquences radios publiques, une par une.
Toujours rien, évidemment. Il n'y avait qu'au sein des regroupements de population que des conversations crépitaient
sans cesse sur les ondes, parfois entrecoupées de brefs appels à l'aide. Cela ne lui était d'aucune utilité,
devait-il reconnaître. Il était fort probable qu'il ne se trouve encore qu'à une très longue distance de la ville
la plus proche. Les regroupements plus réduits, ou itinérants, n'usaient jamais des canaux principaux, préférant
communiquer sur leurs propres fréquences.
Il reprit la radio dans sa veste, l'entrouvrant le moins possible, pour ne pas laisser la chaleur extérieure y pénétrer.
Il hésita ; puis au lieu d'y ouvrir l'un des canaux préprogrammés - ceux que chacun était libre d'utiliser - il
se mit à tapoter le clavier numérique, et y rentra les neuf premiers chiffres d'un code. Il s'interrompit avant
de presser la dernière touche, pris d'une subite bouffée d'anxiété mêlée de culpabilité.
Le canal réservé des Techs. En faire usage pour autre chose qu'une raison d'urgence, revenait à s'exposer plus qu'à des
réprimandes, à de véritables représailles… Une seule question se posait à lui : suis-je ou ne suis-je pas en situation
d'urgence ? Un homme perdu dans le désert est un homme mort s'il n'a plus moyen de se déplacer. Il pourrait encore
survivre quatre jours sans trop de difficultés. Au-delà, ses jambes cesseraient de vouloir le porter. Plusieurs journées
supplémentaires seraient nécessaires pour qu'il en vienne à véritablement mourir, mais ces journées-là ne comptaient pas.
Juste pour écouter, s'ordonna-t-il. S'exprimer inutilement sur la fréquence appartenait aux grands interdits
enseignés aux Humains, mais toutes les quatre heures, quelqu'un devait s'y exprimer pour y "assurer la garde", l'espace
d'une phrase prononcée sans émotion, pour témoigner de la présence, dans un rayon d'une cinquantaine de kilomètres,
d'une personne secourable du même peuple. Il ne ferait que cela. Il vérifierait l'existence d'une garde dans le secteur
; par acquit de conscience. Rien ne l'obligeait à parler, il pouvait se contenter d'écouter quelques heures,
en attente de cette voix, de cette présence. Il serait toujours temps d'entrer en communication plus tard, si
le besoin s'en faisait sentir. Juste pour être tranquille. Et s'il n'y avait rien… Il poursuivrait sa route,
jusqu'à passer à portée de l'un des veilleurs.
Il enfonça la dernière touche, et se mit à l'écoute.
La ligne était très brouillée. Il crut au départ qu'existait dans les parages une source d'interférence quelconque,
peut-être un très puissant émetteur laissé ouvert ; on racontait que certaines catégories de radiations déviaient
toutes les ondes, les distordaient, rendant très difficile l'usage de la radio.
Le bruit se poursuivit une dizaine de minutes, pendant lesquelles il se persuada progressivement qu'il n'entendait pas
de simples parasites, que le bruit de fond était illusoire. Il y avait quelque chose sur la fréquence, des sons qu'il
n'avait su identifier sur l'instant, mais en lesquels il reconnut successivement un bruit de moteur, et plus léger,
si peu audible qu'on avait du mal à le discerner, un bruit de respiration, haletant.
Ses jambes, qui l'avaient jusqu'à présent poussé à avancer, mécaniquement, comme menées par une volonté propre,
s'étaient bloquées. Il se sentait paralysé, cloué au sol. Impossible qu'il en soit déjà au stade hallucinatoire.
Il devait en être encore très éloigné !
C'est alors que la voix, féminine, terrifiée, s'exprima sur la radio :
"Ils me poursuivent toujours… J'ai encore trois jours de carburant, mon véhicule est plus rapide, mais je sens le sommeil
m'envahir… Aidez-moi, je vous en supplie, ils vont me tuer ou pire s'ils me rattrapent… Aidez-moi… Je suis sur la route 32,
peu après South Key, je ne sais pas si la prochaine ville est proche ou éloignée… Aidez-moi…"
Il resta comme pétrifié. Cette voix exprimait une peur si totale, si intolérable, qu'il se serait jugé, en comparaison,
hors de tout danger. Elle avait vraiment besoin d'aide. Et lui aurait pu essayer de la secourir s'il n'y avait
eu cette panne de buggy… Au lieu de se voir réduit au rôle de spectateur impuissant. Il reprit son chemin, furieux,
avec une vivacité renouvelée.
Quatre heures plus tard il apercevait à l'horizon les reflets du bitume, dansant au regard à la manière des mirages
sous l'effet de l'intense chaleur. Il n'avait qu'une vague idée de l'endroit où il se trouvait ; sans point de repère,
il avait sans doute dévié de son chemin de plusieurs degrés, il pouvait aussi bien s'agir de la route 30 que de la 31,
ou de la… 32. Il décida d'en suivre le tracé ; au moins avait-il ainsi des chances accrues d'atteindre, dans un
délai raisonnable, une ville où trouver quelque secours… Ou du moins, assez d'eau pour continuer quelques jours
plus avant, toujours plus à l'intérieur des terres, avec en point de mire la destination pour laquelle il avait
quitté Sydney.
Marcher sur le goudron avait quelque chose de désagréable une fois accoutumé à la masse presque liquide du sable.
Chaque pas résonnait comme un coup, ébranlant chacun de ses os. Mais cela avait un goût de civilisation et d'humanité,
et la route apparaissait comme un rempart, une digue dressée contre les dangers du désert, cet ennemi fait de silice.
Il perçut les vibrations parcourant l'air bien avant que le véhicule ne vienne poindre à l'horizon. Cela faisait
partie de ses capacités personnelles : il savait remarquer chaque mouvement d'air, chaque vibration, d'autant plus
facilement que le bruit de fond était faible, et il était proche du néant dans cet espace que seuls lui et
quelques bestioles habitaient.
Un buggy, pensa-t-il. Mais pas un modèle aussi simple que celui qui l'avait lâché en plein désert. Plutôt un modèle
capable de rouler à cent kilomètres à l'heure, voire plus. Il savait que certains fous bricolaient des moteurs susceptibles
d'atteindre les trois cent kilomètres à l'heure sur des pistes de bonne qualité. Il en avait déjà vu à l'œuvre, consommant
des quantités impressionnantes de carburant. Comme si le temps représentait la denrée la plus recherchée en ce monde !
Il arriva en vue quelques instants plus tard, déboulant comme il s'y était attendu à plus de cent kilomètres à l'heure.
Le conducteur, solitaire, appartenait aux Sympathiques, l'un des seuls peuples majeurs à s'entendre avec les Techs,
comme d'ailleurs avec chacun des peuples composant le monde actuel. Leur caractère, invariablement, se faisait coulant,
s'adaptait à la personnalité de chacun pour ne jamais heurter, ne jamais blesser. Cependant il s'en méfiait.
Difficile de dire ce que dissimulaient ces dehors aimables, d'autant que les activités des Sympathiques ne
s'accordaient pas forcément avec leurs apparences. Celui-là pouvait accepter de l'aider sans contrepartie, aussi
bien que lui réclamer, après avoir sondé sa personnalité pour ne pas aller à l'encontre de ses préceptes personnels,
un service exorbitant dont il serait obligé de s'acquitter… La parole des Techs appartenait aux mots d'ordre de
leur éducation de base. Il devinait sans mal que les Sympathiques en avaient connaissance, et de ce fait,
les prenaient en priorité pour cibles. Qu'ils puissent être considérés comme un peuple ami relevait presque
de l'imposture… Selon lui.
Debout sur le bord de la route, il soupira, et leva le pouce comme un simple auto-stoppeur. Le Sympathique, un homme
de petite taille à la peau plus noire que l'ébène, freina à son approche, et effectua un arrêt millimétré, la portière
du côté passager exactement devant le Tech.
"Je vous dépose quelque part ? fit le Sympathique, un sourire ironique plaqué sur ses traits.
- Pas de refus, répondit-il. J'ai perdu mon chemin. .
- Ahhh, j'ai toujours dit que le désert était si mal balisé, quelques panneaux indicateurs ne feraient pas
de mal !"
Il eut un unique mais très appuyé coup d'œil pour l'arme de l'Humain. A mi-chemin entre le pistolet basique et le fusil,
un calibre capable de traverser un mur de part en part, rangé dans la poche extérieure de sa veste. Sa main gantée
balançait négligemment à quelques centimètres de sa crosse. Un œil non aiguisé ne l'aurait jamais cru sur ses gardes.
Mais le Sympathique connaissait les siens ; un Tech se baladant ainsi dans le désert ne commettrait pas
une telle négligence… Au moindre signe d'agression de sa part, il dégainerait et tirerait - sans viser de point
vital - avant qu'il ait pu tenter quoi que ce soit.
Le Tech le regardait dans les yeux, du moins le supposait-il car son regard était dissimulé par des lunettes aux
verres rectangulaires, trop fumés pour qu'on puisse distinguer les pupilles au travers. Il attend que je l'invite
à monter, supposa le Sympathique.
"Mon nom est Harcos.
- Plutôt bref pour un Sympathique, fit avec prudence le Tech.
Ah, c'est cela, pensa le Sympathique. Il veut que je m'identifie d'abord, au cas où je ne serais pas
ce que j'ai l'air d'être.
- Mes parents avaient l'esprit pratique, expliqua-t-il. Mon nom complet est Harcos-Destrèriera, mais ce tiret décomposant
mon nom me permet de raccourcir les présentations. Je suis un Sympathique, ajouta-t-il selon l'une des formules
consacrées.
Nul ne pouvait mentir sur sa nature. Question de fierté. On ne renie pas son peuple. Cela était inscrit, non seulement
dans les préceptes de l'éducation de leurs deux clans, mais aussi dans ceux de tous les peuples majeurs. Nul ne
chercherait à leurrer l'autre.
Le Tech parut très légèrement se détendre.
- Mon nom est Kest. Je suis un Tech.
- Eh bien, monte donc à bord, Kest, je devine qu'il n'est pas dans tes désirs de servir de pâture au désert."
Kest s'exécuta. Il prit place sur l'unique siège passager, tout en prenant soin de répertorier les objets présents
dans le véhicule. Il retint chacun d'entre eux, les tria dans les compartiments de sa mémoire comme s'il s'était
agi d'un jeu de patience pour enfant, dans lequel il faudrait placer différentes formes dans les boîtes appropriées.
Ce qui pouvait lui être utile, ce qui pouvait servir d'arme, et tout ce qui lui donnait des indices sur
la personnalité propre du conducteur, quoique l'exercice fût périlleux dans le cas d'un Sympathique.
Harcos tourna la clé de contact, et l'engin partit au quart de tour.
- Aux autres tu te rallieras
"Sur quelle route sommes-nous ? interrogea Kest après une heure de trajet.
(Précepte des Sympathiques)
Il s'était attendu à tout instant à voir le Sympathique proposer l'un de ces contrats qu'il redoutait mais,
jusqu'à présent, Harcos ne lui avait rien demandé. Il en serait peut-être question ultérieurement…
- Il s'agit de la route 32, répondit le Sympathique.
Il ne manqua pas de remarquer la réaction du Tech.
- Un problème ? fit-il avec prudence. Vous seriez-vous égaré plus que vous ne l'aviez cru ?
- Non, bredouilla Kest, non, c'est… Rien, peu importe."
Qu'était devenue la voix entendue une poignée d'heures plus tôt, sur la fréquence d'urgence réservée aux Techs ?
Il avait présumé qu'elle puisse être très proche, mais il n'avait pas envisagé être secouru de la sorte par
un automobiliste croisant son chemin.
"Avez-vous aperçu quelqu'un depuis… Depuis peu ?
- J'aurais dû ? demanda malicieusement le Sympathique.
Kest fixait droit devant lui, tentant de masquer son trouble. Inutile d'essayer de cacher ses sentiments à
un Sympathique. Mais il ne devait en aucun cas évoquer la fréquence d'urgence des Techs. Les Préceptes l'interdisaient.
- C'est une simple question. Vous n'êtes pas obligé de vous préoccuper des tenants et aboutissants de chacune de
mes réflexions.
- Oh, pardonnez-moi… J'ai bien croisé un véhicule lourd au cours de la journée. J'ai d'abord songé à demander à
ses occupants ce qu'ils faisaient dans les parages avec pareil mastodonte,
puis je me suis ravisé. Leur armement était, disons, dissuasif.
- Quels peuples ?
- Eh bien, pas de Tech parmi eux, si c'est ce qui vous intéresse. Il s'agissait de clans plutôt antagonistes au vôtre,
à mon humble avis. Et si cela peut vous rassurer, leur rythme était vraiment lent, il y aurait peu de chances pour
qu'ils rattrapent un bolide comme le mien, même si nous prenions quelques heures de repos et eux aucune. Des Stalkers
(en anglais : chasseur à l'approche)
pour ceux que j'ai aperçus, sauf l'un d'entre eux, mais je n'ai pas eu le temps de bien le voir.
- Hum ! Des Stalkers dans un blindé ?
- J'ignore si c'était un blindé. Un véhicule lourd, pour sûr, avec l'armement correspondant, mais je ne me suis pas
amusé à tirer dessus pour voir si ça passait à travers ou non. Ne vous cassez pas la tête avec ça, mon vieux, c'était juste
un convoi. A moins qu'ils ne soient à votre recherche ?
- Les Stalkers sont toujours prêts à traquer les Techs…
- C'est vrai… Si cela vous inquiète, je peux rouler plus vite, ce bolide est capable d'atteindre les…
- Faites ce qui vous paraît nécessaire, je ne vous demande rien d'autre que de me déposer dans le premier groupement
d'habitations venu.
- Une heure et nous y serons, à cette allure. Aucun problème pour moi, Kest, je vous dépose et je poursuis mon chemin
jusqu'à Ayers Rock. Comme vous voulez.
- Je me serais passé de toute aide si mon buggy ne m'avait lâché en plein désert - alors, ça me suffira amplement.
Le Sympathique lui jeta un regard en coin, essayant de déduire quelque renseignement de cette nouvelle donnée - Kest
le devinait sans peine.
- Vous ne suiviez pas les routes traditionnelles ?
Kest haussa les épaules. Les routes "traditionnelles" représentaient des pièges mortels pour les Techs ; les trois
quarts des tribus vivant au cœur du désert leur étaient viscéralement
hostiles. S'il avait choisi de suivre cette route, c'est parce qu'il avait eu le choix entre cela et se perdre sans
espoir de retour dans le désert. Un buggy roulait aussi bien sur le sable que sur le bitume… Il n'y avait pas à creuser
davantage pour comprendre pourquoi la majeure partie des Techs optait pour ce moyen de transport.
Harcos l'ignorait-il ?
- Puis-je m'enquérir de votre destination finale ?
- Non, fit sèchement Kest.
- Sait-on jamais, peut-être cela fait-il partie des étapes de mon voyage.
- Et vous, quelle est votre destination ? Ayers Rock, vraiment ?
- En effet, Ayers Rock.
- Et qu'avez-vous à y faire ?
- Je ramène certaines choses à un… groupe.
- Un groupe de quoi ?
- Des Nomades.
- Des Nomades postés à Ayers Rock ! ricana Kest.
- Ne riez pas, dit brutalement Harcos. Ils ont à faire là-bas, et ne bougeront pas de la ville tant que leur affaire
ne sera pas réglée. Vous n'ignorez pas la détermination des Nomades. Puis-je maintenant connaître votre destination ?
- Si cela vous amuse, de toute façon cela ne changera rien. Je dois me rendre à Darwin, dans le territoire du Nord.
Harcos eut l'air stupéfait, et un frisson lui parcourut l'échine. Darwin se trouvait au-delà de la "Ceinture de Mort",
dans la partie de l'Australie censée être inaccessible.
- Le seul Darwin que je connaisse est une ville morte, interdite aux êtres vivants. Y aller, c'est s'exposer à une quantité
de radiations supérieure à celle que les humains, y compris les Techs, peuvent supporter. Y aurait-il une autre cité
du même nom...
- Pas que je sache.
- Dans le meilleur des cas, vous pourrez passer trois jours dans Darwin avant que la dose ne devienne mortelle.
Qu'espérez-vous y faire dans ce laps de temps ?
- Rien qui ne vous regarde. Comme vous le dites, c'est une zone morte. Il n'y a aucun groupement d'habitations,
aucun humain ne peut y survivre. Je dois m'y rendre, c'est tout. Je ne sais pas pourquoi moi-même.
- Etrange…
- Ne vous souciez pas de cette affaire, Harcos, cela ne regarde que moi. Je dois me rendre là-bas. Je doute que l'un
de vos prochains périples vous amène à Darwin, ou même dans sa périphérie.
- Mais n'avez-vous pas un peu dévié de votre itinéraire ?
- Je fais escale à Alice Springs."
Evidemment, songea le Sympathique. Alice Springs, la seule ville aux mains des Techs. Il va profiter
de son voyage pour s'y rendre. Elle est comme la Jérusalem des temps anciens, ou la Mecque…
Kest était toujours étonné à la vue des routes en plein cœur du désert. Même dans ces endroits perdus dont plus personne
ne s'occupait, l'asphalte ne s'était pas dégradé en l'espace de cent ans. Il serait encore dans le même état dans
mille ans. Une route rectiligne, sans aucun obstacle, sur laquelle on aurait pu rouler en dormant, la direction bloquée
pour ne jamais dévier de sa trajectoire. Un paysage ennuyeux comme la mort. Il y avait eu un temps où toute
l'Australie n'était pas à l'image du désert, où les zones épargnées par les dunes ne se résumaient pas aux repaires
des derniers Humains ; mais ce temps était révolu. Seules les oasis de vie où se regroupaient les Humains du
Monde Nouveau offraient un espoir…
Mais cet espoir s'éteignait, à petit feu. Il l'avait appris plus d'un an auparavant, bien avant d'entreprendre ce voyage.
Son père, comme la plupart des membres de sa famille, étudiait le développement du Monde Nouveau à l'échelle
de l'Australie tout entière. Il leur était impossible de connaître le sort des autres continents ; on n'en avait jamais
reçu aucun signal radio.
Deux explications divergentes étaient communément admises à l'isolement séculaire de l'Australie. La première suggérait
que les atomiques utilisés par ceux de l'Ancien Monde aient laissé dans l'atmosphère des particules brouillant toutes
les transmissions radios. De nombreux détracteurs se dressaient contre cette théorie, mais ses défenseurs prétendaient
l'avoir vérifiée par de multiples expériences concordantes.
La seconde hypothèse, la plus privilégiée, disait qu'on ne recevait rien parce qu'il n'y avait rien à recevoir.
Le monde avait été dévasté par la guerre nucléaire, et seules de très rares régions avaient pu être épargnées.
L'Australie, et peut-être aussi, espérait-on, le désert saharien. On ne disposait que d'une infime quantité
d'informations sur l'ancien temps, mais on savait que seules ces deux régions se trouvaient à distance suffisante
des grandes villes pour passer à travers les averses de bombes atomiques qui avaient mis fin à l'Ancien Monde.
Certains citaient également le désert de Gobi, mais d'autres documents de l'ancienne époque évoquaient la
destruction totale de cette zone, prise pour champ de bataille bien avant que les choses ne s'enveniment
jusqu'à embraser la planète entière.
Ainsi donc les seuls interlocuteurs survivants à la surface de la Terre seraient des nomades africains, des Touaregs,
vivant aux exactes antipodes de l'Océanie… La ville de Sydney avait été parmi les premières à voir ses radiations
chuter jusqu'à des taux acceptables, et un groupe de Techs y cherchait depuis plusieurs années un moyen de
réactiver les réseaux de satellites des temps anciens, car ceux-ci avaient dû poursuivre leurs orbites, sans but,
indifférents aux bouleversements de la surface. S'ils réussissaient, peut-être parviendraient-ils à rentrer
en contact avec ces hypothétiques survivants du Sahara.
Mais Kest n'y croyait guère. Il leur fallait accepter que leur monde se réduise à une partie de l'Océanie. La plupart
des Humains pensaient que l'on pourrait, d'ici quelques générations, se relancer dans la colonisation des continents
voisins, une gigantesque ruée vers l'ouest lors de laquelle les nouveaux conquérants pourraient se tailler
des territoires grands comme certaines nations de l'ancien temps. Mais c'est précisément cet espoir que les chercheurs
de sa famille avaient récemment infirmé. Non qu'ils disposent de la moindre information nouvelle concernant
le reste de la planète. Le problème était tout autre, le problème était celui des peuples "sur-vivant"
dans l'ancienne Australie.
Les colonisations s'étaient toujours accomplies en des temps de surpopulation, sans que la démographie soit forcément
excessive, juste parce que les hommes avaient besoin de nouvelles terres où étendre leur civilisation. Mais pour
quelles raisons auraient-ils quitté un territoire déjà trop vaste pour eux ?
Son père le lui avait annoncé lors de leur dernière rencontre : la population diminuait. Pas seulement pour un des peuples
ou l'un des secteurs de l'Australie, mais partout et pour tous, à une seule et surprenante exception : les Techs,
qui voyaient leur population s'accroître, à un rythme très lent, mais tout de même significatif. Alors qu'ils étaient
la cible de plus de la moitié des autres Humains, pratiquement tirés à vue dans certaines grandes agglomérations
du Monde Nouveau. Seule la ville de Sydney leur était globalement favorable - parce qu'ils avaient été les premiers
à oser y revenir - ainsi que celle d'Alice Springs, cas plus particulier puisqu'eux seuls y étaient admis.
Ailleurs ils étaient méprisés, insultés, haïs. On leur reprochait rien moins que la destruction de l'Ancien Monde,
on leur imputait la responsabilité de tous les malheurs générés par l'ordre nouveau. Pour une seule vraie raison…
Parce qu'eux seuls avaient refusé de rejeter la science de l'ancien monde. Ils en avaient retiré jusqu'à ce nom,
les Techs : le clan de la Technologie.
" Vous m'avez l'air bien songeur, remarqua le Sympathique.
Kest ne s'était pas aperçu qu'il avait fermé les yeux. Il sursauta et regarda le conducteur.
- J'étais assoupi ?
- Non, je ne crois pas ; plutôt immergé dans vos pensées. Vos lèvres remuaient de temps à autre - mais je n'ai pas essayé
de lire sur elles, faites-moi confiance.
Tu parles, que tu n'as pas essayé !
- Je repensais à l'état de notre monde, dit-il.
- L'état de ce monde ? Ah ! Voilà un sujet de conversation qui saurait durer éternellement… Mais il me semble que
nous arrivons à South Key, l'ami.
Le regard du Tech observa de part et d'autre de la voirie. Ce qui défilait ne se résumait plus aux étendues interminables
de sable, la voie se bordait d'une poignée d'arbres à demi desséchés, de tas de cendres éparpillés. Il découvrit
un baraquement à demi effondré, et il lui sembla apercevoir la silhouette d'un kangourou. Puis, à la limite
de la ligne d'horizon, il vit poindre la ville de South Key.
- Nous y voilà, Kest ! Tu voulais que je t'amène au premier regroupement de population venu, nous y sommes, et il n'y a
pourtant que quelques heures que je t'ai trouvé… Tu peux remercier la fabuleuse mécanique qui anime cette superbe machine !
s'exclama le Sympathique, en faisant rugir le moteur du véhicule."
Kest eut un sourire, plus pour lui faire plaisir que pour exprimer une quelconque joie ou le plus petit amusement.
Il ne connaissait pas la ville de South Key, et ignorait donc tout de sa composition ethnique. Il imaginait très bien
le Sympathique lui révélant, quelques minutes avant de pénétrer l'enceinte de la ville, que celle-ci serait un repaire
de Faluns ou pire, de Stalkers. Quoiqu'il n'ait jamais entendu parler, par le passé, de cité tombée aux mains
de ces derniers, ou même d'endroits où leur engeance aurait été dominante. Les Stalkers se complaisaient
en marge d'autres groupes de population, ils n'avaient pas pour vocation de constituer leurs villes propres.
L'idée d'une cité de Stalkers était presque aussi absurde que celle d'une ville de Sympathiques. D'un autre côté…
"Je peux lire vos pensées sur votre visage, annonça Harcos d'une voix où se mêlaient l'amusement et… la malice peut-être ?
Kest, consultant un compteur digital bricolé et soudé au-dessus du tableau de bord d'origine du véhicule, constata
que leur vitesse diminuait peu à peu.
- Vous faites bien de vous méfier, dit le Sympathique, il y a bon nombre de Stalkers ici. Mais je doute que l'on vous tire
à vue. C'est une petite ville, vous savez, et…
Il s'interrompit, fixant au loin à travers son pare-brise.
- Et ?
- Etrange, dit-il, quelque chose me trouble dans l'allure de South Key. Quelque chose a changé depuis ma dernière visite,
je ne saurais dire quoi avec certitude, néanmoins…
Kest fronça les sourcils, et se concentra sur sa perception visuelle. Les contours de la cité... Ils avaient
quelque chose de cassé, comme si chaque bâtiment avait été construit à l'oblique du sol par quelque architecte fou.
Cela lui semblait sombre, on en distinguait moins bien les couleurs. Excessivement.
Il eut un geste péremptoire pour signifier au Sympathique de ralentir encore.
- A quand remonte votre dernière visite ?
- Une quarantaine de jours.
- La ville était alors tout ce qu'il y a de plus normal ?
Un silence. Il n'y avait rien à dire, lui signifiait Harcos. L'appréhension se lisait à présent sur son visage.
- Je crains que vous ne retrouviez pas South Key dans l'état où vous l'avez laissée, mon Sympathique compagnon. Je le crains
fort."
- Par la mort tu vengeras
(Précepte des Stalkers)
Aucun signe de vie.
Ils stoppèrent face à ce qu'Harcos décrivit, d'une voix blanche, comme le cœur de la cité, un saloon figurant parmi
les seuls rescapés des flammes, parce qu'édifié en béton. Le feu en avait léché la façade, mais il ne l'avait
pas consumé.
"Un bête incendie ? demanda doucement Kest.
Il avait aperçu quelques restes humains parmi les cendres, mais rien qui prouvât qu'il n'y ait pas une importante
proportion de rescapés.
- Nous aurons la réponse ici, supposa le Sympathique. Les survivants ont dû se retrancher là-dedans, à moins qu'ils
n'aient déjà quitté la ville…
- Tout cela ne m'a pas l'air bien vieux, remarqua le Tech. J'estime que ce désastre remonte à quarante-huit heures
au grand maximum, peut-être même n'a-t-il eu lieu que quelques heures avant notre arrivée. Restez sur vos gardes.
Etes-vous armé ?
- Je suis un Sympathique, donna Harcos pour toute réponse.
Ceux de son peuple n'étaient jamais armés. Ils n'en avaient - en général - pas besoin. Alors que les Techs ne sortaient
jamais en pleine rue sans être équipé d'une arme capable de percer un blindage léger, comme celle portée par Kest.
- Soyez prêt à déguerpir, on ne sait rien de ce qui a pu se passer. Si l'incendie n'est pas d'origine accidentelle,
et s'il y a des survivants à l'intérieur de ce bar, je doute qu'ils nous accueillent à bras ouverts sans même savoir
qui nous sommes.
- Surtout un Tech !"
Kest haussa les épaules, jugeant cette dernière remarque dépourvue d'intérêt. Qu'il soit un Tech ou non n'y changeait
rien. Ceux qui avaient détruit cette ville pouvaient appartenir à n'importe quel peuple, mais pas au sien...
Ils étaient trop conditionnés à ne pas agir comme des agresseurs pour s'en prendre de la sorte, aveuglément,
à toute une population.
Un scorpion fila entre ses pieds lorsqu'il sauta sur le promontoire de béton, devant l'entrée du saloon. Le bâtiment
semblait le plus grand de la rue : trois étages, assez profond. Le "cœur de la ville", à ce point précis,
se résumait à deux rangées de maisons et de commerces séparées par un chemin ensablé de vingt mètres de large.
Mais un espace encore plus large que la rue avait été laissé entre le saloon et la dernière série d'habitations
construite jusqu'aux abords de la route. Un coupe-feu, une précaution prise par ceux qui avaient édifié la ville.
L'éventualité d'un incendie leur avait d'autant moins échappé qu'ils avaient conscience de construire en bois,
dans une région où quarante-cinq degrés à l'ombre passaient pour une température supportable… Il avait cependant
du mal à croire que l'incendie ait pris partout à la fois. Nul vent dans cette partie du désert bordant Nullarbor,
surtout en cette période de l'année, il ne pouvait donc pas avoir transporté les flammèches d'un groupe d'habitations
à l'autre. Et même si cela était survenu, la population devait bien disposer d'un moyen de lutter contre le feu !
Son regard courut sur la façade du saloon. Il n'avait pas pu les identifier avec certitude sur les bâtiments carbonisés,
mais cette fois, cela ne faisait aucun doute. Des impacts de balle. Il poussa l'un des battants de l'entrée et pénétra
à l'intérieur, suivi à distance respectueuse par le Sympathique.
Une trentaine de corps étaient enchevêtrés dans la pièce. La plupart des bouteilles du bar avaient été brisées,
les tables renversées, disposées de travers, comme utilisées en guise de remparts de fortune pour une authentique
fusillade. Des impacts de balles, partout. Il enregistra la scène, chaque détail, les positions des impacts. La plupart
de ceux morts l'arme à la main étaient des Stalkers.
Quelque chose clochait dans cette scène ; il ne parvenait pas à la reconstruire mentalement.
"Des impacts de gros calibre, des impacts de petit calibre, énuméra-t-il. Les Stalkers sont visiblement morts avant
d'avoir pu se défendre. Ils ont donc eu affaire à des hommes extrêmement véloces… Des Techs ou d'autres Stalkers.
- Impossible, rétorqua Harcos. Dans les deux cas.
- C'est bien ce qui me dérange."
Il poursuivit sa recherche au niveau du saloon, puis grimpa l'escalier, et entreprit de regarder dans chaque pièce,
à la recherche d'un autre indice. Tous les occupants avaient méthodiquement été éliminés. Il profita de la situation
pour récupérer deux armes lourdes et plusieurs boîtes de cartouches abandonnées sur les lieux. Il n'était pas à court
de munitions, mais avait dû abandonner la plupart des siennes dans son buggy.
De nombreux morts. Des marques de balles à profusion… Celles des tirs ayant traversé leurs cibles - et donc moins nettes,
puisque traverser un corps ralentit la balle - ne l'étonnaient pas, mais il ne pouvait en dire autant des traces de balles
perdues. Tout cela ressemblait à un travail réalisé conjointement par des amateurs nerveux sur la gâchette, et des
professionnels, d'authentiques tireurs d'élite ne manquant jamais leur cible. Cela ne rimait à rien.
On trouvait même des corps d'enfants. Les agresseurs n'avaient donné ni dans le détail, ni dans le sentiment.
Ils s'étaient acharnés à détruire toute forme de vie humaine dans la ville de South Key. Ce n'était pas la première fois
que Kest voyait une ville détruite de la sorte par une action de commando, mais celle-ci avait quelque chose de
dérangeant. Pourquoi, au juste... Parce qu'elle ne remontait sans doute qu'à une poignée d'heures ? Parce que
l'acharnement avec lequel on avait éliminé ceux de South Key le dépassait ? Ou parce qu'il ne parvenait pas
à identifier le type des agresseurs ? Ou la somme de ces trois raisons… Il aurait aimé déguerpir au plus vite,
mais l'envie d'éclaircir ce mystère le démangeait elle aussi.
Il redescendit à l'entrée du saloon, où Harcos attendait, agité de tics nerveux. Il avait remis en place l'une
des seules tables à tenir encore sur ses pieds, ainsi que deux chaises, puis s'était servi un grand verre d'une mixture
inidentifiable qui aurait aussi bien pu servir de carburant pour sa voiture. Kest avait d'abord cru que le massacre
les attendant dans le reste du bâtiment l'avait dissuadé de l'accompagner dans son exploration, mais à le voir ainsi,
à se délecter d'une de ces boissons alcoolisées imbuvables distillées par les Nomades, assis au milieu d'un champ
de cadavres encore chauds, comme indifférent au drame qui s'était joué ici, il devait admettre qu'il s'était trompé.
Sans doute voulait-il garder son véhicule à l'œil, craignant que d'éventuels rescapés tentent de le voler dans
leur dos.
"Un verre ? suggéra le Sympathique en désignant celui placé face au sien, dans lequel il versa une généreuse rasade
du breuvage. Kest se souvint alors qu'il n'avait rien bu depuis plus de trois jours ; il prit place face à Harcos,
et malgré le goût infect de ce qu'il ingurgitait, il l'avala d'un seul trait.
- Eh bien ! Vu quelque chose de difficile à supporter, là-haut ?
- Pas plus qu'ici. Que sais-tu de cette ville ?
- Rien de remarquable… Une ville avec ses habitants, ses commerces, sa vie tranquille. Pas de conflits entre
les clans - enfin, pas entre des groupes de même clan, il y aura toujours quelques individus pour se prendre en grippe,
comme partout où les peuples vivent en commun, mais rien de bien significatif.
- Pas d'activité, de trafic qui saurait expliquer ce genre de… Disons, de représailles meurtrières ? J'ai déjà vu cela
à trois reprises, certes jamais dans ces proportions, mais à chaque fois il existait une bonne raison à ce que la ville
se fasse détruire ; une action exercée contre un clan avec l'accord tacite du reste de la cité, par exemple. Ou un cas
où une trentaine de Nomades avaient trouvé la mort sous l'effet de la toxine botulique… Ceux qui les avaient fournis
en vivres n'avaient pas été très regardant sur la qualité.
- Et la troisième fois ?
- La troisième fois, des Stalkers avaient "fait payer" la population d'une ville d'Albis, d'Archies et de Sympathiques
pour une action menée par des Techs. Un raid contre une de leurs cachettes, à la lisière de Brisbane, leur avait coûté
la moitié de leurs blindés, et les Stalkers n'avaient guère apprécié.
- Et ils étaient parvenus à leurs fins ?
- Les Techs avaient depuis longtemps quitté la ville. Ils s'attendaient à une contre-attaque aveugle, mais ne s'étaient
pas imaginés que même en leur absence, les Stalkers trouveraient un moyen d'exprimer leur vengeance… Des victimes expiatoires,
en somme.
- Saloperies de Stalkers…"
Kest hocha la tête, pour donner le change. Le Sympathique tentait d'abonder dans son sens, d'assurer un semblant d'amitié
entre eux, mais il n'était pas dupe. Les Stalkers avaient leur mode de vie, leurs comportements, et surtout,
leurs préceptes propres. Les Stalkers et les Techs étaient ennemis parce que leurs préceptes les opposaient,
inévitablement. Cela ne l'obligeait pas à porter des jugements moraux sur leur peuple. Chacun jugeait les autres
en fonction de ses critères personnels… Mieux valait ne pas juger du tout - du moins était-ce son avis.
De plus, cette affaire qu'il avait vécue dans le Queensland il y a huit mois de cela s'avérait en réalité plus complexe.
Et il y avait joué un rôle très important, le rôle du meneur… Mais l'heure n'était pas aux souvenirs. Il avait
bien conscience de ne converser que pour éviter d'évoquer le carnage au milieu duquel ils s'étaient installés.
"Une attaque de Stalkers, disions-nous ? reprit Harcos, pour l'encourager à parler.
Kest n'avait jamais formulé pareille hypothèse, mais il se garda de relever la déformation.
- Ca y ressemble, et en même temps, ça n'y ressemble pas du tout. Les Stalkers sont plus subtils. Ils auraient ciblé
leur attaque sur une race ou un groupe de personnes particulier, plutôt que de massacrer à l'aveuglette. De plus…,
ajouta le Tech en se redressant.
Il sauta par-dessus le comptoir, ouvrit la caisse et en observa, sans surprise, le contenu.
- De plus, ils n'auraient pas laissé une caisse aussi bien garnie. Ils auraient pris le temps d'embarquer toutes les grosses
coupures, dit-il en empochant quelques liasses. De la méthode. C'est comme le coup de l'incendie. Brûler une ville, pour eux,
c'est impossible.
- Impossible ? Je ne les crois pas réfractaires à quelque méthode que ce soit pour…
- Les Stalkers s'attaquent aux vies, pas aux biens. C'est un de leurs préceptes majeurs, bien qu'ils
ne le respectent pas toujours à la lettre. Non, vraiment, tout cela n'a rien de clair. Mais vous n'avez pas répondu
à ma question. Y avait-il, à South Key, des activités ou des trafics susceptibles de justifier ce genre d'acte de
guérilla ?
La question, de toute évidence, gênait le Sympathique. Il sembla à Kest que son compagnon de route hésitait à lui révéler
ce qu'il savait.
- Inutile de cacher quoi que ce soit, fit le Tech ; je doute que ceux qui habitaient cette ville puissent venir s'en
prendre à toi, à présent, si tu venais à me dévoiler l'un de leurs secrets…
- Il y a forcément des survivants.
- J'ai bien observé tout ce qu'il y a ici, exposa Kest. De toute évidence, seuls ceux de South Key ont subi des pertes.
Les agresseurs, quels qu'ils soient, ne me semblent pas avoir perdu un seul des leurs, ou sont allés jusqu'à emporter
leurs corps avec eux pour ne laisser aucune trace. Ils ont agi de de façon terriblement méthodique, à leur manière.
Je ne crois pas une seule seconde que quelqu'un ait réchappé à ce carnage. Nous n'avons pas affaire à un acte isolé,
ou à une action commando menée par un simple groupe. Cela cache quelque chose de beaucoup plus gros. Quelque chose
de si grave qu'il est de toutes façons impensable, pour moi, de ne pas chercher à tirer cette affaire au clair."
Kest se montrait trop grandiloquent mais ce genre de rhétorique, il le savait d'expérience, faisait forte impression
sur les Sympathiques. Une manière de s'assurer l'assistance de Harcos. En tant que Sympathique, il se sentirait obligé
de l'aider, dusse-t-il y perdre un temps précieux et y risquer sa vie. Mais son aide, à coup sûr, ne serait pas gratuite.
Il attendrait le dernier instant pour lui révéler quelle contrepartie il exigeait à son secours, et Kest ne
pourrait alors plus s'esquiver.
"D'accord, avoua Harcos après un temps de réflexion, j'avais détecté quelque chose d'inhabituel dans ce village, mais
rien de ce que je sais ne justifie cette boucherie. Cela me dépasse. Pour moi, South Key est une petite ville qui survit
au milieu du désert, avec ce que lui fournissent les Nomades de passage, et en échangeant ce qu'elle produit à des villes
voisines capables de la ravitailler. Il y a une source légèrement à l'écart de la ville, assez importante pour qu'ils
en vivent tous, mais pas pour qu'ils puissent en tirer un revenu. En revanche, aucune forme d'élevage ou de culture.
Leur survie passe obligatoirement par le commerce.
- Alors, qu'est-ce qui cloche dans le tableau ?
- Le commerce !
- Qu'a-t-il de particulier ?
- Pour ce que j'ai pu en voir, rien… C'est juste qu'une ville comme celle-là n'aurait pas pu s'en sortir avec le peu
qu'elle produisait. Ses habitants étaient insouciants, ils vivaient bien ; cela pourrait passer pour des traits normaux,
mais ils étaient trop normaux. Je pense que la ville toute entière devait être complice de quelque chose, une activité
ou une combine qui leur rapportait suffisamment pour qu'ils puissent vivre de la sorte sans avoir à s'en faire,
ou même à travailler dur. Et pourtant South Key est perdu au milieu de nulle part… La ville la plus proche est distante
de quatre-vingt kilomètres. Je trouve ça douteux."
Kest hocha la tête. Il avait espéré de véritables révélations et se sentait un peu floué. Comme s'il s'était agi
d'un jeu, un jeu linéaire où il aurait été l'enquêteur, et où il aurait simplement eu à retrouver, dans le bon ordre,
les différents indices disséminés dans la ville, les différentes pièces du puzzle, jusqu'à ce que la vérité
ne soit plus qu'évidence. Mais c'était loin d'être aussi facile. Il pataugeait déjà. S'il n'avait d'autre témoin
qu'Harcos - qui ne savait pour ainsi dire rien - et d'autre indice que la tuerie, ils n'auraient plus qu'à plier
bagage et à tenter d'oublier cet insoluble mystère.
Essayant de faire la synthèse de ce qu'il avait pu collecter jusqu'à présent, il retourna au bar, et se servit
trois grands verres, de boissons non alcoolisées afin de garder les idées claires. Celle que lui avait fait avaler
Harcos lui avait déjà assez décapé le gosier… Il avait presque oublié les journées passées à errer dans le désert,
sous une chaleur écrasante - aux alentours des soixante degrés lorsque le soleil atteignait son zénith - sans savoir
s'il allait s'en sortir, même s'il n'avait à aucun moment désespéré. Il lui fallait se réhydrater, sans quoi
il finirait par tomber sous le coup de la chaleur, sans même s'y attendre.
Il allait poser une autre question au Sympathique, plus précise, lorsqu'il perçut le bruit d'un groupe de véhicules
arrivant dans la ville.
"Qu'est-ce qui se passe ??
Harcos s'était précipité à l'une des fenêtres, et observait en s'efforçant de ne pas être visible de l'extérieur.
- Je les avais oubliés ! Ce sont les Stalkers que j'ai dépassés sur la route 32, il y a à peine quelques heures…
Ils viennent d'entrer dans South Key. Trois véhicules lourds, deux légers. Mais comment est-il possible qu'ils soient
déjà là ?"
- En tes sens tu croiras
"Ma vitesse était le double de la leur, comment peuvent-ils déjà être ici ?
(Précepte des Techs)
- Imbécile, ils ont dû ralentir à ton approche, puis ils t'ont "suivi" à distance ! Ils t'ont piégé !
- Mais pourquoi ? Je ne leur ai rien fait !
- Ne cherche pas à comprendre, et éloigne-toi de la fenêtre. J'ignore le lien entre ces Stalkers et ce qui
s'est passé ici, mais ils n'auront aucun scrupule à rajouter deux cadavres à ceux qui peuplent déjà la ville
s'ils nous trouvent !
Harcos s'écarta, puis le regarda de ses yeux noirs, à l'expression illisible.
- Je connais un endroit où nous cacher, ici même. S'il y a des survivants, ils y seront. Il y a peu de chances
que ceux-là le connaissent aussi.
- Mais pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt ?
- Dépêchons-nous, éluda le Sympathique. Je crois qu'ils vont s'y prendre comme nous tout à l'heure, et fouiller
le saloon en premier…"
Il traversa la pièce, enjamba les cadavres qui en jonchaient le plancher, et ouvrit une porte menant à la réserve
personnelle du propriétaire du bar. Des centaines de bouteilles en tous genres. Kest se fit la réflexion que
cela ne ressemblait pas à l'arrière-boutique d'un tenancier de saloon dans une petite ville perdue… Puis vit
le Sympathique faire pivoter l'un des rayonnages, révélant une trappe à peine visible dans le sol.
"Comment connais-tu cela ?
- Les miens, comme tu le sais, ont certaines facilités pour recueillir l'amitié et les confidences. Parfois cela
nous octroie le droit d'apprendre certains secrets du maître de céans, comme ce fut le cas au cours de l'un de mes séjours
à South Key. Je suppose que tous les habitants le connaissaient, car il y a au moins huit trappes similaires à travers
la ville.
Kest avait pu en mémoriser la configuration. Il s'agissait d'une croix, presque parfaite géométriquement ; il n'y avait
que deux très longues rues, se croisant en leurs milieux. En tout, huit rangées d'habitations et de commerces.
Il fit immédiatement le lien avec le nombre évoqué par Harcos.
- Où cela nous mène-t-il ?
- C'est un long couloir, tu verras. Il y a une seconde trappe à l'autre bout."
Cette dernière précision rassura Kest, qui accepta dès lors de suivre le Sympathique. La trappe ne s'ouvrait pas,
elle coulissait dans le plancher ; il y fit descendre le Tech, puis le suivit en ramenant avec difficulté le rayonnage
en place. Bien que la trappe ait été habilement dissimulée, on devinait que son usage habituel n'était pas celui
d'une cachette.
Le couloir n'avait pas simplement été creusé sous terre, il était fait de béton, et se trouvait déjà faiblement éclairé
avant que le Sympathique et le Tech n'y descendent. Ils devaient donc supposer qu'il le soit en permanence,
ce qui était
déjà incroyable en soi !
"Comment peuvent-ils se permettre pareille débauche d'électricité ? interrogea Kest.
- Je ne sais pas. J'arrive à concevoir que l'on puisse creuser ce genre de tunnel, et le renforcer de béton, mais je
n'en comprends pas la raison.
Les yeux du Tech furetaient déjà, enregistraient tous les éléments composant le couloir. Il n'y avait pas grand-chose,
pourtant son existence à elle seule faisait figure d'énorme point d'interrogation. D'épais câblages parcouraient le mur
du côté de la rue, aussi loin que son regard portât. Comme il s'y était attendu, le couloir se trouvait exactement
en-dessous de la rangée de bâtiments. Devait-il en déduire qu'ils en existaient sous chacun des groupes de maison
de South Key ?
"Ils t'ont déjà dit quelque chose au sujet de cet endroit ? interrogea-t-il.
- Rien du tout ; le tenancier du saloon m'en a juste révélé l'existence. A vrai dire, il avait beaucoup bu, ce qui n'était pas
dans ses habitudes ; le lendemain, une fois dessaoulé, il m'a fait promettre de ne pas trahir ce secret. J'ai tenu parole
jusqu'alors, mais là-haut, il y avait son cadavre, au milieu des autres… Je n'ai plus de serment à tenir.
Kest s'engagea dans le couloir, et en parcourut au pas de course ce qui devait représenter la moitié de sa longueur.
Un boîtier plastifié était accroché au mur, auquel se rattachait, d'un côté comme de l'autre, le câble qu'il avait vu
de l'autre côté. Il l'ouvrit, révélant quelques interrupteurs, et une série de compteurs qui indiquaient des valeurs
en volts.
- Impressionnant. Il semblerait que la ville de South Key ait centralisé toute son électricité. Tout est raccordé par ces
couloirs qui, je le suppose, courent sous toute la ville, et sont reliés à chaque édifice. Tu disais qu'il y en avait
au moins huit, les as-tu vus ?
- Non, c'était juste une déduction… J'ai aperçu une trappe semblable à celle du saloon chez l'armurier, à l'autre bout
de la ville. Il pourrait donc y avoir huit corridors, et jusqu'à seize ouvertures en tout.
Se souvenant de ce qui les avait poussés à se réfugier ici quelques minutes auparavant, Kest se remit à trotter vers l'autre
extrémité, nerveux.
- Cette ville n'est pas nouvelle, dit-il, elle doit exister depuis des années.
- Une trentaine, je crois, peut-être moins ?
- Ce n'est pas un simple regroupement de population… Tu dis qu'il y a une source à proximité, mais cela ne suffirait pas
à justifier l'édification d'une ville. Cela me paraît louche. Ils ne se seraient pas installés ici, en plein Victoria,
alors qu'il y a encore de la place en des endroits plus habitables. Je présume qu'ils voulaient être tranquilles.
Mais ce qui me paraît certain, c'est que les habitants de cette cité étaient très soudés. La preuve : ils ont su maintenir
le secret sur une installation pareille. Ce n'est certes pas de la haute technologie, mais tout de même… Ce n'est pas
possible autrement. "
Le Sympathique acquiesça. C'était cela qui le dérangeait, dans South Key. Les gens s'entendaient trop bien. Pourquoi
les humains ici s'entendraient-ils mieux que dans n'importe quelle autre ville de l'Australie centrale ?
Une question demeurait en suspens. Le groupe de Stalkers qui les avait suivis avait-il un lien avec cette ville...
Ou avec ceux qui l'avaient détruite ?
Il y avait bien une seconde trappe à l'autre extrémité du couloir. Kest la fit glisser, puis essaya de pousser ce qui
avait été placé au-dessus, visiblement un meuble particulièrement lourd. Il lui fallut toutes ses forces et le secours
de Harcos pour parvenir, non à le faire glisser sur le plancher comme il l'avait d'abord espéré, mais à le renverser.
Il y eut un grand bruit, et ils émergèrent dans un logement dont il ne restait plus que la structure, prête à
s'effondrer, et quelques murs encore debout.
L'habitation dans laquelle ils étaient arrivés, l'une des plus grandes de South Key pour
autant qu'ils puissent en juger, se trouvait à l'angle de deux rues, donc au centre de la ville. A
peine avaient-ils effectué quelques pas à l'intérieur, qu'ils perçurent les échos de conversations provenant du milieu
de la rue.
"Il y a eu un bruit là-dedans ! Tu as vérifié cette maison ?
- Ne t'inquiète pas, elle est trop carbonisée pour qu'il y ait le moindre survivant à l'intérieur.
Les voix étaient rauques et cassantes, désagréables à entendre. Des voix caractéristiques de Stalkers. Ils n'étaient
donc pas venus par hasard à South Key.
- Probablement un truc qui s'est effondré de lui-même, sous son propre poids. Tout a été fragilisé par le feu, ce qui tient
debout est susceptible de tomber d'un instant à l'autre… Dans quelques jours, cette ville va toute entière s'effriter,
puis s'effondrer comme un vulgaire château de cartes. Ca me ferait presque mal au cœur, tout ça. Ce sera comme si
South Key et ses habitants n'avaient jamais été de ce monde… "
Il y avait d'étranges bruits en provenance de la rue, outre les nombreux éclats de voix dont une fraction seulement
leur parvenait. Le genre de bruits qui rappelait à Kest ceux qu'il entendait, dans son enfance, à proximité des chantiers
organisés par les Techs et les Archies, à Sydney. La curiosité était trop forte, l'impression de manquer un élément
capital de l'affaire plus pesante encore. Lentement, le moins bruyamment possible, il s'approcha des restes
d'une fenêtre, et regarda à l'extérieur, vers l'intersection des deux rues de South Key.
L'un des véhicules lourds signalés par Harcos se trouvait au bord d'un vaste trou, dans lequel une quinzaine de Stalkers
creusaient ensemble, avec une parfaite coordination. L'arrière du véhicule avait été ouvert, révélant une pelleteuse
mécanique qui réalisait le plus dur du travail. Fort étrange. Que cherchaient-ils sous le centre de la ville ?
Sous le centre… Au milieu des huit couloirs raccordant chaque bâtiment à une même source d'électricité. La réponse
à sa question était évidente, et elle ne tarda pas à se vérifier.
"Ca y est ! s'exclama l'un des Stalkers. On y est !
Les autres redoublèrent d'ardeur. Le trou devait atteindre le mètre de profondeur. Du moins Kest le supposait-il à voir
leurs silhouettes à demi enfoncées dans le sol. Leurs silhouettes si étranges de Stalkers. Leur engeance n'était
pas proportionnée sur le même modèle que les Techs et les Sympathiques ; des jambes nettement plus longues, comme
les avant-bras. Ces créatures tout en membres paraissaient toujours laides, comme si elles avaient été moins humaines
qu'eux. Mais ce n'était qu'un des résultats de l'évolution accélérée vécue par les Humains du monde Nouveau.
Les Techs eux-mêmes, quoique leur apparence extérieure n'ait pas subi de transformation, avaient évolué. Les hommes
de l'ancien temps, s'ils avaient pu les rencontrer, leur seraient sans doute apparus comme des créatures faibles
et gauches.
La pelleteuse recula, puis une quinzaine de Stalkers souleva ce qui semblait une très large plaque de béton.
Craignant d'être repéré Kest ne voyait pas tout, mais il comprenait que le travail des Stalkers arrivait à son terme.
A peine la plaque posée sur le sol, à côté de l'excavation, il eut une sensation étrange, une sorte de malaise diffus.
Comme si un sixième sens le mettait en garde contre un danger indétectable pour ses sens naturels.
Il se recula dans le renfoncement calciné de la fenêtre, sachant très bien ce que le groupe de Stalkers allait mettre
au jour. Il devait s'agir d'un générateur d'électricité de l'ancien temps, une machine que nul en Australie ne pouvait
recréer. On savait aujourd'hui encore construire des centrales à électricité, mais cela avait autant à voir avec
la technologie de l'ancien temps qu'un lance-pierres avec une arme comme son blaster.
Mû par une subite impulsion, il fourra une main dans sa veste, et retira d'une des poches intérieures son compteur Geiger.
Un objet rare bien que simple à concevoir, mais que tous, Techs exceptés, considéraient comme porte-malheur. Seuls
ceux de son peuple les utilisaient… Et n'était-ce pas logique, puisqu'on les accusait d'appartenir à la race ayant causé
la destruction de l'ancien monde ? Eux seuls pouvaient détecter les rémanences du désastre qu'avaient provoqué
leurs ancêtres.
Il activa l'appareil, qui aussitôt se mit à crépiter. Le taux de radiations était plus élevé qu'à l'accoutumée.
Mais il demeurait bien en-dessous des normes de sécurité habituelles, rien à voir avec ce que l'on aurait pu mesurer
dans la ceinture de mort, là où il était censé se rendre… Le taux n'était pas grave en lui-même. Ce qui était alarmant,
c'est qu'il augmentait, rapidement. Très rapidement. Trop rapidement.
Il revint prudemment jusqu'à Harcos qui n'avait pas osé effectuer le moindre geste. Il eut un mouvement de recul à la vue
du compteur qu'il associait à un objet de malheur, puis en entendit le crépitement ; il comprit immédiatement,
sans avoir vu les Stalkers s'affairer à l'extérieur, qu'ils étaient en présence d'une source de radioactivité
suffisamment forte pour être dangereuse.
"Demi-tour, ordonna Kest à voix basse. On reprend le couloir en sens inverse, on récupère ta voiture et on déguerpit.
Nous ne devons à aucun prix traîner ici.
- Mais s'ils sont de l'autre côté…
- Ils sont trop occupés à déterrer ce générateur. Il y en aura peut-être un ou deux pour nous attendre mais on aura
le temps de prendre la fuite. Ils ne sont pas ici pour nous, de toutes façons. Laissons-les accomplir ce qui leur chante,
s'ils veulent mourir irradiés, tant pis pour eux."
Le Sympathique comprit d'instinct qu'il lui serait impossible d'infléchir son compagnon de route. Et en avait-il seulement
l'envie ? La ville avait été entièrement dévastée, il ne s'y trouvait plus qu'eux deux d'un côté, une troupe
de Stalkers armés jusqu'aux dents de l'autre, alors non, il n'avait aucune envie de rester dans les parages,
et encore moins si cela l'exposait à une forte dose de radiations.
Ils redescendirent, puis reprirent en sens inverse le corridor souterrain, à toute allure, Kest poussant le Sympathique
devant lui. Il lui expliqua en quelques mots ce qu'il avait vu.
"Ce qu'ils ont enlevé constituait une véritable barrière contre les radiations, probablement du béton et du plomb…
Ils devaient connaître l'existence d'un générateur, mais ils n'ont pas dû s'imaginer une seconde qu'il puisse s'agir
d'un réacteur fonctionnant à l'énergie nucléaire. De si petite taille… A un mètre et quelques sous terre, au milieu
d'une bourgade perdue dans le Grand Désert !
- Moi-même j'ai beaucoup de mal à y croire. La ville aurait déjà dû être irradiée depuis…
- L'énergie nucléaire n'est pas dangereuse en soi, le coupa Kest ; ils la maîtrisaient, grâce à cette chape de plomb
qui empêchait les radiations de se diffuser. La source qui se trouve à proximité de la ville a été déviée pour venir
refroidir le réacteur. C'est pour cette raison que cette terre, même en plein Victoria, était le lieu "idéal"
pour bâtir South Key. Je ne saurais dire exactement ce qui s'est passé, mais lorsque la ville a été brûlée, il est possible
qu'une partie du mécanisme assurant ce refroidissement ait cessé de fonctionner. Si c'est bien le cas, le réacteur
va très rapidement surchauffer, et les radiations qu'il dégage vont devenir mille fois plus importantes qu'elles ne le sont
d'habitude…
- Je vois."
Kest régla discrètement son arme sur la position de tir la plus silencieuse. Ils étaient arrivés au bout du tunnel.
Il laissa Harcos le précéder et resta à distance : si ses inférences s'avéraient justes, ils devaient être attendus
par au moins deux Stalkers.
- Le meurtre sera ton dernier recours
Harcos fit coulisser la trappe une nouvelle fois, puis poussa le rayonnage de bouteilles pour le faire pivoter
et leur laisser assez d'espace pour s'extraire. Kest passa lestement par l'ouverture, tandis que Harcos s'avançait
et ouvrait la porte de la pièce. Il n'avait pas fait plus de quelques mètres qu'il s'arrêta : un Stalker, une petite
mitrailleuse dans les mains, lui barrait le passage.
(Précepte des Techs)
"Tu croyais qu'on t'avait pas repéré, peut-être ? grinça la voix du Stalker. Pauvre imbécile ! Avec ton buggy négligemment
garé à l'entrée de la ville ! Dire qu'au départ on ne te trouvait même pas suspect…"
Kest jaillit alors dans l'encadrement de la porte, son blaster tenu à deux mains ; il ajusta,
et tira dans le bras tenant la mitrailleuse. Son porteur la lâcha sur le coup. Harcos réagit aussi vite qu'un Sympathique
sait le faire dans une telle situation : il se baissa et empoigna l'arme, avant que le Stalker ne puisse tenter
de la reprendre. Mais il en aurait été incapable ; il s'effondra sur le sol en se tenant le bras.
"Merde, d'où tu sors, toi ?
Kest répondit par un sourire énigmatique.
- Pas un cri, où je te garantis que tu ne t'en sortiras pas avec juste une balle logée dans l'avant-bras. Grouille-toi,
le Sympathique, dit-il en faisant signe à Harcos d'avancer. Barrons-nous avant que l'autre ne rapplique.
- L'autre ?
- Il doit y en avoir un autre, vraisemblablement en train de te chercher à l'étage. Ah oui, reprit-il à l'intention
du blessé étendu à terre, un détail : le truc que tes petits copains sont en train de déterrer est nucléaire,
et il n'est plus refroidi. Si vous voulez crever irradié, ça ne me fait rien, mais amenez ça dans une ville et je me
considèrerai autorisé à tuer."
Il se rua à l'extérieur, suivi par le Sympathique. Comme il l'avait espéré, l'attention des Stalkers était accaparée
par le générateur, ils ignoraient être en train de mourir à petit feu. En avoir conscience ne lui était nullement
agréable ; l'ethnie des victimes ne changeait rien à l'affaire.
Lorsqu'ils s'aperçurent de leur présence, il était trop tard : ils avaient sauté dans le buggy, et Harcos démarrait
le moteur d'un coup de clé. Il fila jusqu'à la route, et y poussa l'engin dans ses derniers retranchements,
roulant au-delà des cent quarante kilomètres à l'heure. Kest avait tiré un autre appareil de sa "trousse de survie"
- avec le blaster, le radio et le compteur Geiger - et le fixa sur ses lunettes. C'était un verre supplémentaire,
à fort grossissement.
"Calme-toi, ils ne nous suivent pas. Ca leur serait inutile, ils ont ce qu'ils voulaient. Ils n'ont aucune raison de nous
poursuivre."
Harcos accepta de diminuer l'allure, mais n'était pas rassuré pour autant. Il jetait de fréquents coups d'œil dans
son rétroviseur, comme s'il s'attendait à voir poindre le convoi de Stalkers à l'horizon d'une minute à l'autre.
"Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?
- Cela ne représentait qu'une étape sur ta route, non ? Alors, rien n'a changé. Tu me laisseras au premier regroupement
de population, comme je te l'avais demandé.
- Tu ne m'as pas demandé cela.
- Quoi ?
- Je dis : tu ne m'as pas demandé cela. Tu m'as dit de te laisser à la première ville que nous trouverions. Nous avons
rejoint cette ville, et tu n'y es pas resté. Donc tu me demandes quelque chose de plus.
- Mais enfin, tu ne vas tout de même pas appeler "ville" le tas de cendres et de cadavres qu'est devenu South Key ?
- Soit, dit le Sympathique, bien entendu, je veux bien te ramener jusqu'à Ayers Rock avec moi… Mais en ce cas…
Nous y voilà, songea Kest. Les sales réflexes reprennent le dessus. Il a déjà oublié ce qu'il a vu
à South Key !
- En ce cas, compléta Harcos, je vais te demander un service en contrepartie. La vie à Ayers Rock est celle d'une ville
moyenne normale ; on y trafique, on y vole, on y tue…. Il y a là-bas un clan de Faluns qui m'a arnaqué, et je souhaite
que tu leur fasses payer d'une manière ou d'une autre…
A cet instant précis, il y eut un reflet, un éclat dans le désert, qui attira toute l'attention de Kest. Il eut aussitôt
la certitude que quelque chose se trouvait là.
- Freine !
- Quoi ?
- J'ai dit : freine ! répéta Kest en écrasant lui-même le pied de Harcos sur la pédale de frein.
Le buggy dérapa à demi, et stoppa en laissant une longue trace de gomme sur le bitume.
- Mais qu'est-ce qui te prend ?
- Il y a quelque chose dans le désert…
- Putain, je le sais bien, et comment ! Du sable à en crever, des kangourous, des scorpions… Si tu refuses les termes
de mon contrat, tu peux le dire poliment, pas la peine de…
- La ferme ! J'ai aperçu un truc qui reflétait les rayons du soleil.
- Ca pourrait être une pierre ; je ne sais pas, moi… Peut-être que tu as juste vu un mirage ! Pourquoi faudrait-il à tout
prix que cela ait un quelconque intérêt ? Nous étions en pleines tractations ! Kest !
- Je me fie toujours à mes intuitions, et celle-ci m'a foudroyé. Il y avait plus qu'un simple reflet, une légère diffraction
de la lumière…
Il descendit du Buggy, et commença à marcher vers le point qu'il avait repéré, indifférent au Sympathique qui
continuait à fulminer.
- Attends-moi ici, ordonna-t-il.
- Hey, si ton mirage est à un kilomètre, autant y aller en buggy, cet engin est fait pour, tu sais… Nous étions en pleine
négociation !
Le Sympathique cessa ses jérémiades, car Kest ne répondait et ne l'écoutait pas. Il y avait plus important. C'était
à une cinquantaine de mètres à peine. D'instinct, il avait porté la main à la crosse de son arme. Pourtant, Harcos
faisait preuve de bon sens : s'il y avait quelque chose, ils auraient dû le voir tous les deux, maintenant qu'ils
étaient à l'arrêt. Kest avait une vue exceptionnelle, mais de là à repérer une anomalie dans le désert alors que
leur véhicule filait à plus de cent kilomètres à l'heure… Un objet avait dû réfléchir la lumière du soleil, et
il en avait hâtivement déduit… Rien du tout ! Il s'était seulement fié à son intuition.
Il voyait à nouveau l'éclat lumineux, au sommet d'une dune. Sauf que celle-ci avait quelque chose d'artificiel.
Elle était trop haute. Les dunes, habituellement, étaient d'une parfaite régularité, presque géométrique ; pas une,
en un lieu donné, ne dépassait ses consœurs.
Il dégagea le sable à l'endroit d'où brillait le reflet, et comprit aussitôt. Les rayons du soleil se reflétaient sur
le pare-brise d'une voiture presque entièrement ensablée. Mais le phénomène n'avait rien de naturel. Quelqu'un avait
consciencieusement dissimulé le véhicule aux regards. Menée intelligemment, et avec une bonne dose de force physique,
l'opération ne prenait que quelques minutes, et assurait une invisibilité totale aux yeux de ceux passant sur
la route 32. Il suffisait d'accoler la machine au dos d'une dune d'un coup de volant, puis de recouvrir les parties
visibles avec quelques pelletées de sable.
Il continua de dégager le véhicule, jusqu'à pouvoir distinguer les sièges, mais il n'y vit aucun corps. Personne,
mort ou vif, ne se trouvait à l'intérieur. Cela signifiait que le propriétaire du véhicule avait soit quitté les lieux
d'une manière ou d'une autre, soit…
Sa vigilance s'éveilla au moment propice. Il vit la tête apparaître au sommet d'une autre dune, un pistolet à la main.
Il vit le mouvement des doigts indiquant qu'on pressait la détente, il analysa la trajectoire du projectile et se jeta
de côté dans un parfait mouvement d'esquive.
La balle siffla à l'endroit précis où il s'était tenu une demi seconde plus tôt. Il avait dégainé son arme et s'apprêtait
à viser son agresseur, mais il vit que celui-ci avait lâché son arme et levé les mains.
"Pardonnez-moi, implora une douce voix féminine. Je n'avais pas vu que vous étiez un Tech, je croyais qu'ils
étaient encore
là…
Elle ôta son masque réfrigérant, afin qu'il puisse identifier son visage. Sans aucun doute possible, c'était celui
d'une Tech. Elle-même n'avait compris la nature de Kest qu'en le voyant esquiver une balle en une fraction de seconde.
Seuls les Techs, et quelques Stalkers de la dernière génération, étaient capables d'une telle prouesse. Une question
traversa toutefois l'esprit de Kest : avait-elle ou non visé un point vital ? Il n'aurait su le dire exactement,
mais la sensation de danger lorsqu'il avait analysé la trajectoire indiquait une menace mortelle. Il en avait seulement
eu l'impression, mais dans ces fractions de seconde, tout se réduisait à une affaire de sensation, d'impression,
d'intuition. Si c'était une Tech, sous quel prétexte s'était-elle autorisée à tuer le premier venu ?
- J'ai bien cru que vous alliez me plomber sur place, sans aucune raison, maugréa Kest. A quoi rime tout ceci ? dit-il
en désignant la voiture ensablée d'un signe de tête.
- C'était pour me cacher…
- Je m'en doute bien !
- J'ai dû m'assoupir par la suite, derrière la dune où je m'étais réfugiée… Lorsque je vous ai entendu, j'ai réagi à
l'instinct, sans réfléchir. J'aurais pourtant dû comprendre au premier regard que vous n'étiez pas l'un d'entre eux…
- Eux ? De qui parlez-vous ?
- Peu importe. Je suppose qu'ils sont loin à présent, ils doivent penser avoir perdu ma trace. Je n'ai plus qu'à déterrer
ma Doloréane et à reprendre la route… Non, je ne peux pas, se reprit-elle en fermant les yeux. Si un seul d'entre eux
la reconnaît, je suis morte. Pourriez-vous m'emmener avec vous ?
Son ton s'était fait suppliant.
- Ce n'est pas à moi qu'il faut le demander, mais au Sympathique qui attend là-bas. Je ne pense pas que ce soit un problème.
Les Sympathiques secourent chacun sans distinction… J'espère simplement qu'il ne va pas alourdir ma part du "contrat".
- Je vous remercie, dit la Tech d'un air reconnaissant. Laissez-moi une minute pour prendre mon équipement de survie,
je l'ai laissé dans l'habitacle…"
Elle se nommait Kyan ; il l'aida à déterrer - enfin, dessabler - le véhicule, et constata que son "équipement de survie"
ressemblait à s'y méprendre au sien. Seule l'arme, plus légère mais plus sophistiquée, différait. Il crut reconnaître
l'arme de service des membres du Terrestre, le corps des combattants d'élite Tech, mais avant d'avoir pu la détailler,
elle disparut dans son holster. La combinaison était du même type que la sienne, avec une apparence plus raffinée,
plus féminine. Celle des Techs habitués à se promener en plein Victoria, ou dans n'importe quel milieu hostile.
Elle devait également être réfrigérée et dotée de ses propres capteurs.
Harcos ne fit aucun commentaire lorsqu'ils montèrent à bord du buggy. Il eut juste un regard pour Kest, l'air de lui
signifier "OK, tu avais raison, je m'incline", mais il ne posa pas la moindre question. C'était comme s'il était
indifférent à la présence de Kyan. Kest fit les présentations, mais la Tech et le Sympathique paraissaient décidés
à s'ignorer l'un l'autre. Après avoir atteint sa vitesse de croisière, Harcos reprit la conversation là où il l'avait
interrompue.
"Je disais donc, la vie à Ayers Rock est celle d'une ville moyenne normale ; on y trafique, on y vole, on y tue…
Les groupes les plus influents sont rassemblés par clans. L'un des plus importants est un groupe de Faluns. Ils m'ont arnaqué.
Légalement, si on peut parler de légalité dans une ville pluriethnique, ils sont inattaquables ; ils m'ont simplement
donné quelque chose qui… Ne fonctionnait pas comme je l'avais espéré. Peu importe ce dont il s'agissait, c'est mon affaire.
- Un marché de dupe ? Que leur as-tu fourni ?
- Un moteur. Oui, mon travail principal, c'est de réparer des moteurs, d'en améliorer, et même d'en construire à partir
des pièces détachées que je peux trouver. Ce jour-là, je marchandais, et ils m'ont arnaqué. Je veux que tu leur fasses payer
d'une manière ou d'une autre, dont tu seras le seul juge. C'est tout. Je ne te demande pas la Lune…"
Kest haussa les épaules. Encore une ville où il ne pourrait plus remettre les pieds, une fois sa "mission" accomplie.
Mais il n'avait pas le choix. Le Sympathique n'avait rien fait pour lui être désagréable. Il ne se sentait même pas le
droit de discuter sa proposition. Il trouverait un moyen de faire payer ce groupe de Faluns, et sa dette serait
acquittée.
Bien sûr, il aurait pu faire remarquer au Sympathique qu'ils étaient à moins de cent kilomètres de Ayers Rock,
une distance qu'il aurait pu aisément parcourir par ses propres moyens. Non qu'il ait particulièrement envie de marcher
douze heures d'affilée dans le désert (il ne pourrait suivre la route, pas avec la menace du retour des Stalkers
rencontrés à South Key), mais il s'en sentait parfaitement capable. Il n'avait plus soif et c'était l'essentiel,
même s'il commençait, en revanche, à ressentir les affres de la faim. Cependant, il se doutait de ce qu'aurait été
la réponse du Sympathique. Il aurait trouvé un motif, implacable, pour lui rappeler ce qu'il lui devait. Par exemple,
la cachette qu'il lui avait révélée à South Key, sans laquelle il aurait vraisemblablement été éliminé par
les Stalkers sans autre forme de procès. Ou il arguerait n'avoir jamais dit, depuis le début de leur trajet commun,
que la course serait gratuite… A ce jeu-là, impossible de vaincre un Sympathique. Ils ne savaient utiliser
des armes, mais ils savaient se battre avec des mots.
"Nous serons à Ayers Rock dans cinq minutes environ, annonça le Sympathique à la vue d'un panneau indicateur.
Dans le même réflexe, les deux Techs prirent leur arme en main, en ouvrirent le barillet et y rajoutèrent les cartouches
manquantes. Ils s'en rendirent compte et se regardèrent, amusés.
- Pour moi, ce n'est qu'une étape de mon voyage, dit Kest, il n'est pas dans mes intentions de rester à Ayers Rock.
- Moi non plus. Il me faut juste trouver un moyen de rejoindre…
- Alice Springs ?
Elle acquiesça, mais il sut aussitôt que ce n'était qu'une demi vérité. Elle devait passer par Alice Springs, mais
son chemin ne s'arrêtait pas là.
- Peut-être devrions-nous éviter de nous séparer, suggéra Kest. J'ignore comment sont acceptés les Techs dans cette
agglomération, et je préfère ne pas prendre de risques…
- Ils sont acceptés quand ils savent rester discrets, l'interrompit Harcos. Et n'oubliez pas ce que vous me devez."
Tiens, maintenant la dette nous revient à tous les deux… Le Sympathique devait penser qu'ils auraient plus de chances
de réussir à eux deux, et il ne pouvait que lui donner raison. Et puis, plus vite ce problème serait réglé, plus tôt
il pourrait revenir à sa mission première. Rejoindre Darwin demeurait son seul objectif, depuis que ce message lui
avait été amené à Sydney, signé par son père, et l'enjoignant de prendre la route dans les plus brefs délais. Il aurait
pris ce message pour un faux si le sceau familial n'y avait pas été apposé… ainsi qu'une phrase-code confirmant
son authenticité.
Il souhaitait encore, malgré tout, éclaircir l'affaire South Key. Qui l'avait détruite, comment ce groupe de Stalkers
avait eu connaissance de ce générateur… Quant à Kyan, il se fit la réflexion qu'elle pourrait être la voix entendue,
moins d'une dizaine d'heures plus tôt, sur le canal d'urgence Tech. L'émission n'avait pas été très claire, mais à la
réflexion, il aurait juré reconnaître sa voix. D'ailleurs, cela ne cadrait-il pas avec le reste ? Il la retrouvait
cachée au milieu des dunes, prête à tuer le premier venu tant elle se sentait en danger…
"Kyan, avez-vous quelque chose à voir avec ce qui s'est passé à South Key ?
Pas de réponse. Il se tourna vers elle.
- Habitiez-vous South Key ?
- Non. Je suis arrivée au mauvais moment. J'ai vu quel genre de personnes était occupé à détruire la ville. Ils m'ont pris
en chasse ; heureusement la Doloréane roulait trop vite pour eux, et je suis parvenue à les distancer. Je projetais
au départ de repartir en sens inverse, après leur passage, mais il semblerait qu'ils aient abandonné leur poursuite…
Vous auriez dû les croiser.
- Rien vu, fit Harcos.
- Etrange…
- Qui étaient-ils ? interrogea le Tech.
- Des Stalkers, des Faluns, des Nomades, des Gris… Un peu de tout. Je crois même qu'il y avait des Techs. Oui,
je sais ce que vous pensez, pour moi aussi c'est invraisemblable. Le problème, c'est que je l'ai vu de mes yeux.
Kest resta songeur. La voix de Kyan avait les accents de la vérité, et en tant que Tech, elle n'avait pas de raison
de lui mentir. Si cela avait été le cas, elle n'aurait pas éprouvé de difficulté à lui inventer une histoire plus
crédible ! Des Humains de tous les peuples travaillant ensemble, main dans la main ? C'était du jamais vu !
- Nous y sommes, annonça Harcos. Ayers Rock ! Terminus, tout le monde descend !"