Dame Crapette

par Claude Jégo



Permettez-moi de me présenter : Toupinégonde Claquemurette Chipirifique Crapette. Profession ? Sorcière. Et je précise : de mère en fille depuis quinze générations.
Un jour, ma très lointaine ancêtre Amphitégourra, alors âgée de trois ans, métamorphosa l’une de ses petites camarades en toupie. C’est, par ce fabuleux hasard, que ses parents découvrirent qu’elle possédait des talents insoupçonnables, au détriment de sa malheureuse camarade dont on ignore ce qu’elle devint ensuite.
Au fil des siècles, mes ancêtres apprirent à élaborer une multitude de mauvais sorts, de recettes affreuses, de potions épouvantables et de sortilèges monstrueux. Elles furent bientôt considérées comme de véritables artistes dans leur profession.
Toutefois, ce métier, délicat à exercer, nous a toujours valu une fâcheuse réputation des plus regrettables qui amena mes ancêtres à fuir la grande ville. Elles trouvèrent refuge dans un charmant village où les habitants ignoraient tout de leurs dons naturels et où elles purent vivre en paix... Jusqu’à la naissance de ma grand-mère, cette très chère Azélmanpanne.

* * *

Saint-Cadoue était alors un endroit paisible et vraiment exquis. Il y avait une église surmontée d’un fin clocher possédant une seule cloche qui sonnait un peu faux. Il y avait aussi une jolie place fleurie et pavée de pierres blanches qui faisait la fierté du village. Un peu plus loin, au centre d’une grande cour ombrée de chênes, se dressait une toute petite école avec une classe unique pour les quelques élèves et leur institutrice.
Et puis, tout autour, s’éparpillaient quantité de maisonnettes, aux façades proprettes, et de ruelles zigzagantes qui permettaient aux enfants de magnifiques parties de cache-cache.
N’oublions pas la Sanne ! Cette rivière faisait, au fil des jours, la traversée de Saint-Cadoue et le doux gazouillis de son eau limpide rendait jaloux tous les passereaux des alentours.
Maintenant que je vous ai décrit la douceur de vivre de Saint-Cadoue, laissez-moi vous conter les tristes exploits de ma grand-mère, Azélmanpanne.
Ses talents de sorcière – elle était vraiment douée ! – avaient fini par gonfler, démesurément, d’orgueil la tête de mon ancêtre au point qu’elle se mit à se comporter, envers les villageois, à la manière d’un tyran.
Prise d’une subite lubie, elle obligea les habitants à couvrir les façades de leurs maisons de larges rayures vertes et jaunes. Puis elle exigea qu’on lui érige une statue sur la place du village : une Dame Crapette tout en bronze, brandissant son balai de sorcière d’une main et son long chapeau pointu de l’autre. C’était tout à fait ridicule mais comment lui faire entendre raison alors que les villageois tremblaient de peur devant elle.
La vie devenait de plus en plus difficile à Saint-Cadoue et certains habitants envisageaient de s’exiler lorsque, nul ne sait dans quelles circonstances cela se produisit, Azélmanpanne Crapette égara son grimoire.
Ce livre renfermait tous les maléfices qu’inventaient et se transmettaient les sorcières, depuis l’incident de la toupie. Et, au fil des années, il avait fini par prendre une belle épaisseur.
Crapette fut-elle victime d’un « providentiel » trou de mémoire ou quelqu’un, de terriblement courageux, s’empara-t-il du grimoire pour le jeter dans un grand feu ? Peu importe ! Le règne de Dame Crapette prit fin dès cet instant ; elle dut boucler sa valise et quitter le village sous les huées des villageois enfin libérés de son joug. Mais, sur la place de Saint-Cadoue il y a toujours une lourde statue de bronze représentant une personne armée d’un balai.
Et c'est ainsi que quelques années plus tard...

* * *

Il était à peine huit heures et la journée qui commençait – un vendredi – s’annonçait splendide. Monsieur le curé avait décidé de débarrasser la cloche de son église de l’épaisse couche de poussière que le vent avait déposée, au fil des semaines. Et il lui fallait bien du courage car « Jeanne Marie Madeleine Anne Philomène Sophie » (les cloches ont toujours plusieurs prénoms) était de belle taille. Mais il semblait à ce brave curé que, depuis quelque temps, sa cloche tintait faux  – disons, un peu plus faux qu’à l’habitude – il était donc temps de l’épousseter avec soin.
Sur la place du village, Grégoire, l’employé municipal, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient entre les jolis pavés blancs. Et, quelques rues plus loin, madame Dumoulin sortait de sa maison, son cabas à la main ; à cette heure matinale, elle s’en allait faire ses courses à l’épicerie. En chemin, elle croiserait madame Lamie, qui bavardait depuis un quart d’heure déjà avec madame Chompoit, la femme du maire et c’est ainsi que cet aimable bavardage se poursuivrait entre les trois commères, comme tous les jours.
Dans la cour de la petite école, les enfants s’amusaient en attendant que débutent les cours. Clément et Kévin échangeaient les images de leurs footballeurs préférés tandis que Ludovic restait à l’écart pour savourer une grosse brioche au lait. Quant à Julie, elle racontait à Sophie les préparatifs de son prochain anniversaire.
– Ce sera une fête exceptionnelle. Il y aura des guirlandes multicolores et on jouera à un tas de jeux passionnants. Ma mère a rédigé des cartons d’invitation pour chacun de mes invités. Regarde comme ils sont jolis ! Celui-ci est pour toi.
Les joues de Sophie rosirent de plaisir à l’annonce de cette nouvelle.
– C’est fabuleux, Julie. Je suis certaine qu’on va bien s’amuser.
Enfin il y eut l’appel de l’institutrice. Les enfants se regroupèrent pour entrer dans la classe et chacun gagna sa place avec bonne humeur. Et soudain, quelque chose se dérégla dans cette belle harmonie.
Il y eut d’abord un crapaud qui jaillit hors du cartable de Julie. La petite fille poussa un cri d’horreur en voyant atterrir sur sa table l’affreux animal.
A la seconde suivante, Clément se leva d’un bond pour se frotter les fesses en protestant.
– Quelqu’un a mis une punaise sur ma chaise !
– Madame ! Il y a du chewing-gum dans ma trousse, se lamenta à son tour Kévin.
Et il exhiba deux crayons et un stylo-bille pris dans une infâme boulette verte.
– Aaaah ! hurla simplement Sophie en voyant une énorme sauterelle bondir sous son nez.
– Du calme, les enfants ! Un peu de silence, s’écria l’institutrice qui ne savait plus où donner de la tête.

Elle récupéra la sauterelle et le crapaud qu’elle fit sortir par la fenêtre, ramassa la punaise et nettoya, avec difficulté, les crayons de Kévin.
Lorsque l’ordre fut revenu et les élèves enfin assis, l’institutrice prit son air le plus solennel pour s’adresser à eux.
– Je veux connaître le responsable de tout ce désordre ! gronda-t-elle d’un air courroucé. Et il vaut mieux qu’il se dénonce car j’en tiendrai compte avant de décider de la punition à lui infliger.
Hélas ! Le coupable n’eut pas le loisir d’esquisser le moindre geste de repentir. Quatre doigts vengeurs se tendirent vers Ludovic, le condamnant sans la moindre hésitation.
– Ce matin, il rôdait autour de la mare aux grenouilles, s’écria Julie. Il cherchait cet affreux crapaud pour salir mes beaux cahiers !
– Je l’ai vu s’approcher des cartables pendant qu’on jouait dans la cour, gronda Kévin, et il mâchonnait du chewing-gum.
– Il semblait pressé d’entrer le premier dans la classe, dit à son tour Clément. C’était pour poser une punaise sur ma chaise.
– Lui seul est capable d’inventer de pareilles stupidités, rajouta Sophie. Comme d’habitude !
L’institutrice s’approcha de Ludovic qui baissa la tête d’un air penaud.
– Tu t’es très mal conduit, dit-elle au jeune garçon. Tu resteras après la classe pour conjuguer quelques verbes et j’espère que cette punition te rendra plus sage.
Ludovic ne répondit pas. D’abord, il était bien le responsable de tous ces vilains tours et puis, l’institutrice n’aimait pas les insolents ; il valait mieux éviter d’alourdir la sanction.

Mais Ludovic était mauvais perdant. Lorsqu’à la fin de la journée, les enfants se levèrent pour quitter la classe, il s’empressa d’interpeller Julie.
– Je croyais que tu adorais les grenouilles ? se moqua-t-il. La prochaine fois, je choisirai une grosse araignée.
Julie sentit un frisson d’horreur la parcourir.
– Tu te crois malin, Ludo ? répondit-elle. Et bien, puisque c’est ainsi, je ne t’invite pas à mon anniversaire et on s'amusera bien mieux sans toi. Bonne punition !

Julie s’éloigna, laissant Ludovic abasourdi. Ce n’était pas la première fois qu’il jouait des mauvais tours à ses amis mais Kévin, Sophie, Julie et Clément lui pardonnaient toujours. Comment pourraient-ils s’amuser sans lui ? C’était impensable.
D’autant que la maman de Julie réalisait de merveilleux gâteaux : charlotte aux fraises nappée de coulis de framboise ou encore tarte aux poires sur un lit de crème vanille. Rien qu’en y songeant, Ludovic sentit la salive lui venir à la bouche. Et il adorait dérouler les serpentins, jeter des confettis par poignées entières... et faire éclater les pétards sous la chaise des filles !

Le jeune garçon rumina sa rancoeur tout au long de son interminable punition : conjuguer un verbe du troisième groupe à tous les temps de l’indicatif et du subjonctif. Enfin l’institutrice lui donna la permission de partir.
Quand il quitta l’école, Ludovic n’avait plus qu’une idée en tête : se venger de ses camarades. Car la colère est mauvaise conseillère et au lieu de reconnaître ses torts, le jeune garçon chercha comment gâcher la fête d’anniversaire.
Peut-être un lâcher de grenouilles dans la maison  de Julie ? Mais la réaction des parents était à redouter. Jeter quelques criquets ? Cela sèmerait une pagaille mémorable parmi les filles. Et s’il saupoudrait de poivre le délicieux gâteau ?
Plongé dans ses vilaines pensées, le regard fixé sur le bout de ses souliers, Ludovic faillit heurter de plein fouet la statue de Dame Crapette et il n’évita la collision qu’à la dernière seconde. Du haut de son piédestal, le personnage saugrenu semblait le narguer et cela provoqua chez le jeune garçon une explosion de rage.
– Affreuse sorcière, si tu existes vraiment, je te mets au défi d’exaucer mon souhait. M’entends-tu sorcière ? Julie, Kévin, Sophie et Clément, je ne veux plus les voir, plus jamais !

Hélas ! A cet instant un vent mauvais soufflait sur le village. Soulevant un tourbillon de poussière, il s’empara du souhait de Ludovic et, le serrant bien fort entre ses doigts glacés, il l’emporta au loin, parcourant la vallée, longeant la rivière, franchissant les talus. Il s’engouffra, avec grand fracas, dans une cabane en bois pour s’arrêter aux oreilles d’une vieille qui dormait dans un hamac tissé de fil d’araignée.
– Vengeance ! siffla le vent. Vengeance pour Ludovic !
– Ronrrrrr, ronfla la vieille qui s’agita dans son sommeil et ouvrit un oeil.
– Vengeance ! répéta le vent.
– Ronrrrr, que ton voeu soit exaucé ! marmonna la vieille qui se rendormit.

* * * * *

Le samedi matin, Clément frappa à la porte de son ami Kévin.
– S’lut, Kévin ! Tu viens courir les filles avec moi ? plaisanta Clément en rajoutant un clin d’oeil appuyé.
Mais la maman de Kévin arrivait à son tour.
– Vous allez faire quoi ? gronda-t-elle en posant un regard menaçant sur Clément.
– C’était pour rire, madame, bredouilla le jeune garçon. On a promis à Julie de l’aider à fabriquer ses guirlandes.
La maman ne parut qu’à moitié rassurée et les deux garçons s’empressèrent de quitter la maison.
Leur trajet les fit sillonner de charmantes ruelles avant de les mener jusqu’au pont. A l'instant où ils le franchissaient, Kévin s’arrêta et tendit l’oreille.
– Qu’est-ce que c’était ? interrogea-t-il en regardant autour de lui. J’ai cru entendre un gémissement.
– Non, moi pas..., commença Clément mais un grincement l’interrompit et ils aperçurent madame Chompoit qui ouvrait ses volets.
– On doit les entendre grincer jusqu’au bout du village, dit Kévin. Dépêchons-nous, sinon nos amis vont nous attendre.
Kévin et Clément retrouvèrent Julie et Sophie à leur lieu habituel de rendez-vous, le minuscule parking derrière la mairie. Puis ils se rendirent à la boutique des soeurs Ledoux.
Petites, menues, coiffées du même chignon et vêtues d’une jupe et d’un corsage gris, on aurait pu prendre Solange et Micheline pour des jumelles ; ce qu’elles n’étaient pas. Elles accueillirent les nouveaux venus avec un large sourire.
– Bonjour les enfants ! Qu’est-ce qui vous ferez plaisir ?
– Du papier crépon jaune et bleu pour confectionner mes guirlandes d’anniversaire, expliqua Julie. Je vais avoir dix ans.
– Déjà ! s’exclamèrent en choeur les deux soeurs. Te voilà devenue une grande demoiselle. Voyons, voyons, du jaune et du bleu.
Solange et Micheline se séparèrent pour chercher le précieux papier pendant que Kévin, Clément, Julie et Sophie les observaient avec un vif intérêt. Si la boutique des soeurs Ledoux exerçait un tel attrait sur les enfants, c’est qu’elle renfermait un incroyable capharnaüm. Des piles de torchons, serviettes et draps grimpaient jusqu’au plafond et côtoyaient des colonnes de pulls, de chaussettes et de pelotes de laine. Plus loin c’était les boîtes à chaussures, chaussons, sandalettes. Les cahiers, les crayons de mine ou de couleur, les cartables. Les casseroles, les balais, les cabas... On trouvait vraiment de tout chez les soeurs Ledoux.
Solange et Micheline réapparurent bientôt, les bras encombrés.
– Voici ce qu’il faut pour réussir une fête exceptionnelle. Amusez-vous bien les enfants !
Après avoir payé, les enfants ressortirent de la boutique.
– Comment peuvent-elles se souvenir de l’emplacement de chaque objet ? s’étonna Sophie.
– Elles doivent avoir une mémoire exceptionnelle, suggéra Julie.
– Exactement comme Einstein, dit Kévin.
– D’ailleurs elles lui ressemblent, ajouta Clément. Mis à part la moustache, bien entendu.
Les enfants éclatèrent de rire et, une fois rendus chez Julie ils se lancèrent dans la confection de guirlandes. Le temps passa rapidement...
Le premier à s’en aller fut Kévin, qui avait encore un devoir de calcul à terminer.
Aussitôt rentré chez lui, le jeune garçon ouvrit livre et cahier sur son bureau pour s’attaquer au premier exercice et il commençait à griffonner sur le papier quand une sorte de sanglot le fit sursauter.
Surpris, Kévin releva la tête. Pourtant il savait être seul non seulement dans sa chambre mais également dans la maison puisque ses parents avaient dû s’absenter.
– Bouhh... pleura à nouveau la voix.
– Qui... qui est là ? demanda Kévin en empoignant sa règle en plastique pour se défendre.
Mais contre qui, ou contre quoi, devait-il se défendre ?
– C’est moi, Ludovic, pleurnicha l’être invisible.
– Ludo ! s’exclama Kévin. Mais où t’es tu caché ?

Le jeune garçon se mit à plat ventre pour regarder sous son lit. Il y découvrit une petite voiture en plastique, une paire de chaussons, un peu de poussière... Et absolument personne.
– Je suis là, reprit la voix chevrotante de Ludovic. Tout près de toi !
Kévin eut beau écarquiller les yeux, il ne distingua rien qui ressemble à son ami Ludo : c’est-à-dire un garçon un peu rond, avec des cheveux raides et une invasion de taches de rousseur sur les joues.
– Je ne te vois pas, dit Kévin. Pourtant j’entends ta voix, c’est bizarre, non ?
– C’est à cause de Crapette, expliqua la voix de Ludovic tandis que Kévin ouvrait son coffre à jouets pour en inspecter le contenu. Je lui ai demandé d’exaucer mon souhait et elle l’a fait. Bouhhh !
Perplexe, Kévin interrompit ses recherches :
– Crapette ! Tu peux être plus clair ?
– Je voulais me venger à cause de la punition à l’école hier soir.
– Tu l’avais bien méritée, fit remarquer Kévin. Et alors ?
– Crapette m’a rendu invisible.
– Pourquoi lui avoir demandé une chose pareille, ça n’a pas de sens ?
– En réalité, poursuivit Ludovic, j’ai souhaité ne plus jamais vous revoir.
Kévin remarqua, tout à coup, qu’il y avait un creux sur sa couette au bout du lit. Il tendit la main dans cette direction et tâtonna avec précaution.
– Tu veux me faire croire qu’elle t’a exaucé ?
A cet instant, il sentit quelque chose de chaud sous ses doigts. Cela ressemblait à un bras et puis il y avait une épaule, et un peu plus loin une joue toute ronde et toute chaude. Kévin retira sa main comme s’il s’était brûlé.
– Hé ! s’écria-t-il. Alors c’est vrai ? C’est épatant. Je voudrais bien savoir comment elle réussit un tour pareil ?
– Je m’en fiche parce que c’est vraiment horrible ! répondit la voix pleurnicharde de Ludovic.
– Puisqu’elle est si forte, elle a très bien pu m’envoyer un mauvais génie qui imite ta voix, s’inquiéta soudain Kévin. Prouve-moi que tu es bien le Ludovic que je connais !
– D’accord, dit la voix d’un ton las. Hier soir, après la punition, la maîtresse m’a fait faire les devoirs pour lundi et le résultat des opérations de calcul c’est "172" pour l’addition, "213" pour la multiplication et "11" pour la division.
Kévin prit son stylo et aligna les chiffres rapidement.
– C’est d’accord, tu es bien Ludovic. Si tu me racontais en détails ?
– Après avoir fait mon voeu devant la statue je suis rentré chez moi et, après dîner, je me suis couché comme d’habitude. C’est ce matin, dans la salle de bains... il n’y avait plus mon reflet dans la glace. J’ai tout de suite compris que Crapette m’avait exaucé.
– Oui, mais pas comme tu l’espérais, dit Kévin. Et ta mère, comment a-t-elle pris la chose ?
– Elle était en retard pour aller à son travail. Elle m’a dit à travers la porte de la salle de bains que mon déjeuner était prêt dans la cuisine et elle est partie.
– Quelle histoire ! s’exclama Kévin. C’est incroyable.
– Hélas non, c’est bien la vérité, reprit Ludovic. J’ai décidé de venir te voir mais, quand je suis arrivé auprès du pont, Clément et toi vous êtes passés devant moi sans vous arrêter.
– C’est normal ! On ne pouvait pas savoir que tu étais devenu invisible.
– Il faut absolument que tu m’aides, Kévin.
– Ah oui, et comment ?
– S’il te plait, réfléchis ! Je ne peux pas demeurer ainsi le restant de ma vie.
– Je suis d’accord, reconnut Kévin. Seulement est-ce que tu réalises que c’est entièrement de ta faute ?
– Bouhou, se remit à pleurnicher la voix. Je suis si malheureux.
Kévin ne pouvait demeurer insensible au chagrin de Ludo. C’est vrai qu’il faisait souvent des plaisanteries stupides mais le reste du temps il était à peu près supportable.
– Bon, je vais appeler les autres.

Kévin téléphona chez Julie et lui demanda de venir le rejoindre car il s’était produit un événement très grave ; par chance, Clément et Sophie se trouvaient encore avec elle et ils se retrouvèrent bientôt dans la chambre de Kévin.
Quand Julie aperçut le cahier et le livre ouverts sur le bureau, elle ne lui laissa pas le loisir de placer un mot.
– Si c’est pour qu’on fasse les devoirs à ta place, c’est non ! asséna-t-elle avec détermination.
– C’est inutile, dit Kévin. Ludo m’a donné les réponses et fais attention à tes paroles car il entend tout.
Clément, Sophie et Julie échangèrent des regards intrigués.
– Pourquoi ? Il est caché dans ton armoire ? se moqua Julie.
– Non, il est assis à côté de toi.
– Pour les blagues stupides, on a déjà Ludo, gronda Clément. Tu ne vas pas t’y mettre aussi ?
– Bouh ouh ouh, pleurnicha soudain une voix sortie de nulle part. Je regrette tellement d’avoir été méchant hier.
Comme Clément, Sophie et Julie paraissaient effrayés d’entendre cette voix sortie de nulle part, Kévin leur expliqua, en quelques mots, l’étrange phénomène qui avait provoqué la métamorphose de leur ami.
– Il s’agit toujours du Ludovic que nous connaissons même s’il est invisible.
– Donc, Crapette existe réellement ! s’exclama Julie, horrifiée.
– Et elle peut faire une chose aussi affreuse, s’écria Sophie qui songea qu’elle avait parfois souhaité la disparition de ses deux agaçants petits frères. Sans être exaucée, hélas.
– Nous savons aussi qu’elle n’est pas très douée pour exercer ses pouvoirs, ajouta Clément.
– Que veux-tu dire ? s’étonna Julie.
– D’après le souhait de Ludo, c’est nous quatre qui aurions dû disparaître et non lui.
Le raisonnement de Clément semblait tout à fait correct.
– Mais le problème n’est pas là, dit à son tour Kévin. Ludo doit redevenir visible.
– Cela paraît compliqué, ajouta Sophie. Qu’en penses-tu Clément ?
– La solution est pourtant évidente : il faut s’adresser à Dame Crapette !
Il y eut un grand silence dans la chambre. Kévin admirait son plafond, Julie recomptait les trois boutons de sa robe, Sophie s’assurait qu’elle avait toujours cinq doigts à chaque main et Clément se demandait pourquoi il avait prononcé pareille stupidité !
Il fallait découvrir où se cachait une sorcière, une « vraie  » et ensuite la convaincre de rendre Ludo visible à nouveau ! C’était d’une difficulté insurmontable.
– Bouh ouh ouh, reprit de plus belle Ludovic qui trouvait ce silence de mauvais augure. Vous allez m’abandonner ?
– Non, bien sûr, répondit mollement Kévin qui réalisait la complexité de la situation. On va d’abord élaborer un plan pour découvrir la cachette de Crapette et ensuite, euh...
– Et si on se rendait devant la statue, comme l’a fait Ludo hier soir, pour demander à la sorcière d’annuler son envoûtement, proposa Julie qui aimait les choses simples.
Soulagés, les enfants acquiescèrent. Il suffisait d’y penser.
– C’est d’accord, dit Kévin. Donc on se retrouve ce soir, devant la statue. Vous sortirez de vos chambres en passant par la fenêtre.
– Que va t-on faire avec la mère de Ludovic ? s’inquiéta Sophie. Elle va finir par se douter de quelque chose.
– Je vais lui demander si Ludo peut passer le week-end chez moi, dit Kévin qui réfléchissait vite. Elle ne refusera pas.

* * * * *

C’est ainsi qu’à la nuit tombée, les enfants se réunirent autour de la statue et ils montraient ainsi qu’ils possédaient beaucoup de courage.
Vous êtes-vous déjà promené à l’heure où les chauves-souris déploient leurs longues ailes noires pour s’envoler ? Avez-vous remarqué comme la lumière blafarde des réverbères fait naître d’inquiétantes ombres sur les grands murs qui vous entourent ? Et les objets ! Eux aussi se comportent de manière étrange, par exemple vos chaussures... écoutez comme elles couinent à chacun de vos pas. Brrrr !
Julie n’avait qu’une hâte : retrouver sa chambre et ses poupées le plus vite possible.
– Ludo ! Dépêche-toi de répéter la phrase que tu as prononcé pour appeler Crapette.
– J’ai oublié, gémit le malheureux.
– On pourrait essayer : Vieille sorcière, apparaît ! tenta Clément, sans obtenir de résultat.
– Ou bien : Sorcière du village de St Cadoue, montre-toi ! dit Sophie mais elle n’eut pas plus de succès.
Un hibou survola la statue en hululant ; les enfants frissonnèrent et s’efforcèrent de ne pas penser au dernier film d’horreur qu’ils avaient vu à la télévision : La nuit des vampires.
– Je t’en supplie, Ludo, fais un effort, insista Clément.
– Bouhh ! Je n’arrive pas à me souvenir.
– On risque d’y passer la nuit, gronda Julie.
– On devrait se montrer courtois, puisque c’est une dame, fit remarquer Kévin. Par exemple : Madame Crapette, si vous aviez un bref moment à nous consacrer, nous vous en saurions gré.
Tandis que les enfants parlaient, une forme commençait à apparaître à proximité de la statue. Julie fut la première à s’en apercevoir, elle poussa un cri :
– C’est elle, regardez !
En effet, la sorcière venait de se matérialiser. Elle portait une chemise de nuit rose vif en pilou et ses cheveux bruns ébouriffés encadraient un visage bouffi de sommeil. Elle n’était guère à son avantage dans cette tenue négligée et elle paraissait d’assez méchante humeur.
– Par les innombrables pattes du scolopendre, qui ose me réveiller ainsi ? Qui donc ? Que je le réduise en poussière !
Instinctivement, les enfants se serrèrent les uns contre les autres.
– Nous sommes désolés, madame Crapette, dit Kévin. C’est à cause de Ludovic.
– Vous l’avez rendu invisible, poursuivit Clément. A sa demande, bien entendu.
– Aaahh, glapit la sorcière, alors je n’avais pas rêvé. J’ai bien utilisé l’un de mes sortilèges durant mon sommeil. C’est amusant.
– Pas vraiment, dit Kévin. Si vous pouviez annuler son souhait, ça nous arrangerait.
– Il veut redevenir visible ? marmonna Dame Crapette. Là, tout de suite ?
– Disons que c’est assez urgent, confirma Clément. Il faut qu’il retourne en classe lundi matin.
– Lundiii ! s’écria la sorcière. Mais alors ce n’est pas la peine que je m’en mêle.
– Si, au contraire, protesta Sophie. Il le faut absolument.
– Vous êtes certains de ne pas vouloir attendre lund...
– Non !!! s’écrièrent avec force les enfants.
La sorcière leva les bras pour signifier qu’elle se rendait à leurs arguments.
– Puisque vous insistez, mais je dois d’abord me souvenir de la formule. C’aurait été si simple avec le grimoire de mon aïeule. Voyons, voyons...
Tout en réfléchissant, la sorcière tira sur les plis de sa chemise de nuit et une dizaine de grosses araignées à rayures en tombèrent. A leur vue, Julie sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
– Il faut prendre quatre grenouilles, commença Crapette.
– Ca c’est facile, dit la voix de Ludo.
– Ensuite vous les mettez dans une bouteille, continua Crapette, et vous préparez une mayonnaise en vous tenant en équilibre sur un pied.
– C’est impossible ! s’exclama Clément.
- Ah bon, et pourquoi ça, jeune homme ? s’étonna la sorcière.
– Ces pauvres bêtes sont trop grosses pour rentrer dans une bouteille.
– Mais oui, où avais-je la tête ? ricana Crapette. C’est dans une boîte qu’il faut les enfermer. Ensuite on tourne trois fois autour en sautant sur une seule jambe et en répétant «que s’annule le mauvais sort et que réapparaisse mon corps». Et voilà !
– Vous êtes bien certaine de n’avoir rien oublié ? s’inquiéta Sophie qui trouvait que cette sorcière n’avait pas l’air sérieuse.
– Vous savez où me trouver ! s’impatienta la sorcière qui, pressée de finir sa nuit, s’évapora dans un nuage de fumée rougeâtre.
Après son départ, les enfants reconnurent que cette première rencontre avec Dame Crapette – et de préférence la dernière – ne s’était pas si mal passée.
– Ma mère conserve des grandes boîtes dans un placard, dit Sophie. Elle ne remarquera pas s’il en manque une.
– Clément et moi irons à la mare attraper nos quatre bestioles, dit à son tour Kévin. On se donne rendez-vous à dix heures derrière le vieux lavoir.

* * * * *

Le dimanche matin, à dix heures précises, les enfants étaient tous présents.
Aidés par Ludovic, Clément et Kévin avaient capturé les fameuses grenouilles et les avaient enfermées dans une boîte ronde. On pouvait les entendre protester bruyamment contre la façon dont on les traitait.
– A toi, Ludo ! dit Clément. Tout est prêt.
Les enfants formèrent un large cercle autour de la boîte et ils purent voir l’herbe s’écraser sous les pas de Ludovic tandis qu’il répétait trois fois, à haute voix, « que s’annule le mauvais sort et que réapparaisse mon corps ».
Hélas ! Ludo eut beau multiplier les essais, en sautant sur un pied puis sur l’autre, en changeant l’ordre des mots – il fallait tout tenter – ce fut inutile. Invisible il était, invisible il demeurait.
– Il faut rappeler Crapette ce soir, dit Julie, l’air sombre.
– On ne peut pas attendre jusque là, dit Sophie. Quelqu’un risque de s’apercevoir de  l’absence de Ludo.
– Sans compter que cette sorcière est capable de se tromper encore une fois, marmonna Clément.
En entendant ces mots, qui n’étaient pas faits pour lui remonter le moral, Ludovic se remit à pleurnicher. La main de Kévin tâtonna pour trouver son épaule et la tapoter gentiment.
– Ne t’en fais pas, dit-il. Il y a une réunion à la mairie cet après-midi et tous les habitants seront là pour préparer la prochaine fête du village. On se donne rendez-vous, à quinze heures, devant la statue.
– C’est bon pour moi, dit Julie qui jeta un coup d’oeil à sa montre. Ma mère m’attend pour aller faire les magasins. A plus tard !
Et avant que ses camarades aient seulement pu ouvrir la bouche, elle partit en courant.

Si Julie était si pressée de rentrer c’est que, parmi les achats à effectuer, il y avait la nouvelle robe qu’elle porterait pour son anniversaire. Cela valait la peine de sacrifier une ou deux heures de sa matinée.
Une fois chez elle, elle jeta sa veste sur le porte-manteau et se rendit dans la cuisine, pensant y trouver sa mère. Mais celle-ci n’y était pas.
– Maman ? Je suis là. Où es-tu ?
Personne, non plus, dans la salle à manger où la radio diffusait pourtant de la musique.
– Maman ? On peut aller acheter ma robe !
Julie aperçut un rai de lumière sous la porte du bureau mais lorsqu’elle entra dans la pièce, elle eut la surprise de découvrir un superbe réverbère posé sur le tapis. Sa lanterne en verre dépoli affleurait le plafond et diffusait une forte lumière blanche.
– Qu’est-ce que c’est...
Julie écarquilla grands les yeux. Comment cette chose avait-elle pu arriver là ?
Soudain, la vision de Crapette bredouillant, à demi endormie, une vague incantation s’imposa à l’esprit de Julie. Où était son père ? Il avait prévu de nettoyer sa voiture dès qu’il aurait un instant de libre.
– Papaaaa !!!
Jaillissant hors de la maison, Julie piétina les bouquets de pensées pour atteindre le garage. Elle aperçut d’abord le pare-chocs, puis une portière grande ouverte et là, tout à côté de la voiture, un superbe sapin de Noël, couvert de boules multicolores, et de guirlandes qui clignotaient sans être raccordées à la moindre prise électrique.
« Non ! C’est un cauchemar. »
Julie sentit la tête lui tourner mais ce n’était pas le moment de défaillir. La petite fille repartit en direction du lavoir. Traversant, sans ralentir, la moitié du village, elle faillit percuter de plein fouet Sophie, Clément, Kévin et « Ludo » au détour d’une ruelle.
Les joues cramoisies et le souffle court, elle lança des mots entre deux respirations.
– Maman..., réverbère..., papa..., sapin...
– Respire à fond, Julie, lui suggéra Clément, et répète, lentement, depuis le début si tu veux qu’on te comprenne.
– Crapette..., sa formule..., n’est pas la bonne !
– Ca, on le sait déjà ! dit Kévin. Voyons, Julie, tu n’as pas oublié Ludo et les grenouilles ?
– Vous ne comprenez pas ? s’exclama Julie au bord des larmes. Crapette a changé ma mère en réverbère et mon père en sapin !
Les enfants dévisagèrent leur jeune amie d’un air médusé.
– Pourquoi aurait-elle fait une telle horreur ? s’étonna Kévin.
– C’est vrai, dit Sophie. Voyons Julie, tu dis n’importe quoi.
– C’est la vérité, insista Julie. Je les ai vus de mes propres yeux, c’était horrible.
– Je crois qu’on devrait aller se rendre compte par nous-mêmes, suggéra Clément d’une voix lugubre. Je n’aime pas du tout cette histoire.

L’inquiétude de Julie, ajoutée à celle de Clément, provoqua un début de panique. Laissant là leur jeune amie désemparée, les enfants s’éparpillèrent à travers le village. Résignée, Julie s’assit sur une grosse pierre et attendit leur retour.
Il y eut d’abord Kévin, tenant sa petite soeur, Mélanie, par la main. Elle arborait une grosse bosse sur le front et pleurait à chaudes larmes.
– Elle a heurté nos parents dans le couloir. Enfin, je veux dire les deux dragons de pierre qui crachent de l’eau.
– Tu as de la chance, fit remarquer Julie. D’habitude, les dragons crachent du feu.
Mais Kévin n’eut pas le temps de s’apitoyer sur son propre sort, La mère de Ludovic s’était changée en un immense piano à queue et les parents de Sophie en chevaux de bois tout droits sortis d’un vieux manège.
– Il y a aussi des rhododendrons devant la boulangerie, ajouta-t-elle. J’ai reconnu les paniers à provisions qui étaient posés à côté. Ce sont ceux de madame Lamie et madame Chompoit.
– Mon père est devenu une sculpture moderne et ma mère une contrebasse, gronda Clément. On peut remercier Ludo et sa mauvaise foi.
– Je suis désolé, gémit la voix de Ludovic. Je n’ai jamais voulu ça.
– Que va-t-on faire ? demanda Sophie.
– D’abord s’assurer que le sortilège n’a touché que les adultes, suggéra Julie. Et si c’est bien le cas, il faut s’occuper des autres enfants. Ensuite, nous aviserons.

Ils organisèrent une rapide visite des maisons mais, comme le supposait Julie, les enfants avaient bien échappé au maléfice. On leur expliqua que les parents avaient dû s’absenter pour un temps très bref et on improvisa une garderie.
Mélanie, la jeune soeur de Kévin, étant très sage pour ses sept ans, on lui confia les deux petits frères de Sophie et, on lui promit, pour récompense, une magnifique poupée. Mélanie accepta aussitôt.
Julie, Sophie, Kévin, Clément et Ludovic tinrent ensuite un véritable conseil de guerre qui aboutit à une seule conclusion : Crapette devait revenir sur le champ !

Dame Crapette fut donc rappelée à grands renforts de cris et elle réapparut auprès de sa statue, les cheveux recouverts d’un fichu à carreaux, la robe barrée de larges traînées noirâtres et un plumeau à la main.
– Encore vous ! glapit-elle en reconnaissant les enfants. Est-ce trop vous demander que de me laisser épousseter mes meubles en paix ? J’ai une vie privée, figurez-vous !
« Elle loupe tous ses sortilèges et elle ose se plaindre qu’on la dérange ! songea Ludovic qui sentit son sang se mettre à bouillir. Il faut que je garde mon calme sinon je crois que je vais la... »
– Tout est de votre faute, protesta Sophie. Ludo est toujours invisible et nos parents ont été changés en réverbère ou en fontaine.
– En réverbère ! gloussa Crapette tout en rajustant son foulard. Je vous demande un peu les idées saugrenues qui me passent parfois par la tête. J’ai dû faire une légère erreur et, franchement, il n’y a pas de quoi en faire un drame ! Pourquoi ne pas attendre lund...
– Nooon ! s’écrièrent en choeur les enfants.
– Quand je pense que nous avons dû barboter dans une mare, se plaignit Clément, pour attraper des grenouilles et...
– Des crapauds, voyons ! protesta Crapette. On n’utilise jamais de grenouilles dans un sortilège, tout le monde le sait.
Les enfants échangèrent des regards consternés.
– On n’en sortira jamais, se lamenta Julie.
Le moment était très mal choisi pour perdre son sang-froid mais c’est pourtant à cet instant que Ludo piqua une nouvelle crise de colère.
– La situation est encore pire qu’avant ! s’écria-t-il. Vous ne valez rien comme sorcière. Vous êtes nulle !
S’il est vrai que Crapette n’était pas très douée en revanche, comme toutes les sorcières, elle était d’une grande susceptibilité. Outrée par l’insulte qui venait de la frapper, elle lança d’une voix glaciale :
– Puisque c’est ainsi, je retourne dans mon logis.
Ce à quoi Ludovic, hors de lui, crut bon d’ajouter :
– Bonne idée et n’en ressortez plus jamais !

Effarés de la tournure que prenait la situation Kévin, Clément, Sophie et Julie tentèrent de plaquer une main sur la bouche de Ludovic pour l’empêcher de poursuivre, ce qui occasionna une belle bousculade.
– Ne l’écoutez pas, s’écria Kévin. Vous ne pouvez pas partir !
– Ah oui et pourquoi ? s’étonna Crapette.
– Parce qu’il n’y a que vous pour nous aider.
– Nous aider à quoi ? hurla Ludo, devenu totalement incontrôlable. A changer notre village en magasin d’antiquités et nos parents en potiches ! Qu’elle retourne dans sa cabane cuisiner un ragoût de queues de rats au venin de serpent !
« Ohooo » s’exclamèrent en choeur les enfants et tous portèrent leurs regards vers la sorcière. L’instant était crucial. Comment allait-elle réagir ? Un nouveau drame allait-il se produire ?
Les joues de Crapette avaient viré au cramoisi, ses yeux lançaient des étincelles et elle trépignait de colère, menaçant d’écraser les araignées rayées qui couraient dans tous les sens pour éviter la semelle de ses chaussures. Chacun retint son souffle alors qu’elle tendait un doigt menaçant en direction de Ludovic pour lui jeter :
– Je vais exécuter votre souhait, je disparais à tout jamais !
Et elle s’évapora dans un énorme nuage noir.
C’en était trop pour Sophie qui éclata en larmes et balbutia qu’elle avait faim, qu’elle était fatiguée, que Ludo ne valait pas mieux que Crapette et que...
Clément l’interrompit en la prenant gentiment par les épaules pour la consoler.
– Nous avons tous besoin de faire une pause, dit-il. On va passer dans nos maisons prendre de quoi manger et on se retrouve chez Kévin. Allons-y !

* * *

Autour de la table, dans la cuisine de Kévin, l’ambiance se détendit rapidement. Les petits étaient ravis de manger avec les plus grands – c’était si inhabituel – et le menu était également hors du commun. Il y avait du pain et de la viande froide, des cornichons et de la confiture de fraises,de la purée en sachet et des oeufs (Kévin réussissait l’omelette à merveille). Chacun put se remplir l’estomac et le moral remonta encore un peu plus quand Julie fit circuler une grosse boîte de biscuits.
– Que fait-on maintenant ? demanda Kévin. On ne peut pas en rester là.
– Moi, je ne garde plus les petits, protesta Mélanie. Ils me réclament sans arrêt des histoires et je n’ai plus d’idées.
– Sophie restera avec toi, proposa Clément et Sophie lui jeta un regard reconnaissant car elle se sentait épuisée. Et nous, nous allons mettre la main sur Crapette.
– Où la trouver ? Personne ne sait où elle se cache, objecta Julie.
– Dans le marécage aux sorcières, répondit Kévin. C’est, en tout cas, ce que raconte la légende.
– Je croyais que ce n’était qu’une fable pour enfants ? s’étonna Sophie.
– Exactement comme l’existence de Crapette, répondit Clément. Nous irons donc la surprendre dans son antre.
– On emmènera une corde et un vieux filet de pêche, dit Kévin. Il y a tout cela au fond d’un coffre dans mon grenier, cela appartenait à mon grand-père.
– Je suis désolé, dit doucement la voix de Ludo qui ne s’était pas manifesté jusque là. Je ne sais pas ce qui m’a pris tout à l’heure.
– C’est bien ton problème, Ludovic, gronda Clément. Tu te mets en colère et tu ne réfléchis aux conséquences que lorsqu’il est trop tard. Le responsable, c’est toi. Pas Crapette qui n’a fait que réaliser tes souhaits ou du moins elle a essayé.
– Je regrette, murmura Ludo avec sincérité. Je m’en veux terriblement.

* * *

Laissant Sophie avec Mélanie et les jeunes enfants, Kévin, Clément, Ludovic et Julie quittèrent le village. Ils commencèrent par suivre la Sanne jusqu’à un embranchement puis, tournant le dos à la rivière, ils s’enfoncèrent dans les sous-bois.
Ceux-ci devinrent rapidement de plus en plus épais, empêchant presque la lumière de passer. Bientôt le sol se fit mou sous leurs pas et quelques flaques d’eau sales apparurent. Dans cette pénombre humide, les moustiques s’en donnaient à coeur joie qui tourbillonnaient autour des enfants et s’acharnaient à les piquer. Même Ludo ne pouvait y échapper.
– Comment font-ils pour me voir ? gémissait le jeune garçon. Aïe !
– Ils ont du flair, répondit Julie qui agitait les bras pour tenter d’échapper aux piqûres.
– Faites silence, on arrive ! ordonna Clément. J’aperçois du linge en train de sécher sur un fil, nous ne sommes plus très loin du but.
Evitant de faire du bruit, les enfants découvrirent qu’ils étaient arrivés à proximité d’une cabane recouverte d’une couche de mousse si épaisse qu’elle se fondait dans le paysage.
– Quelle forme biscornue, souffla Kévin.
– Crapette a sans doute utilisé l’un de ses sortilèges pour la construire, ajouta Clément.
– Ce n’était pas le bon, comme d’habitude, gloussa Julie.
– Vous attendez qu’elle vous invite à prendre le thé ou quoi ? gronda Ludovic qui était facilement repérable, malgré son invisibilité, car il se trouvait au centre d’une nuée de moustiques.
– Chuuut, Ludo ! Allons-y.
Clément tâtonna pour repérer la porte qu’il poussa doucement afin d’éviter qu’elle ne grince. Par l’entrebâillement, les enfants aperçurent Crapette. La sorcière était très occupée à manier le balai dans son surprenant logis et, au fur et à mesure qu’elle s’activait, les chaises, la table, l’armoire, s’envolaient dans les airs pour lui permettre d’ôter toute poussière sur le sol. Tout en travaillant, Dame Crapette chantait... horriblement faux... et le son, atroce, de sa voix l’empêcha d’entendre les enfants qui s’approchaient d’elle sur la pointe des pieds.
Avant d’avoir compris ce qui lui arrivait, la sorcière se retrouva ficelée et emberlificotée dans un filet de pêche et, malgré toutes les menaces de représailles qu’elle proféra – et il y en eut beaucoup – les enfants la ramenèrent au village en la tirant ou en la poussant.
Il était temps car le soleil était en train de se coucher et la nuit noire ne tarderait plus.
Les enfants traînèrent Crapette sur la place et l’attachèrent solidement à sa statue.
– Bande d’affreux morveux ! glapit la sorcière. Quand j’aurai réussi à me libérer, je vous changerai en... en...
– Ca suffit, Crapette ! ordonna Clément. Il est temps de vous comporter en sorcière responsable. Vous faites honte à votre ancêtre et à cette statue qui orne notre village.
Crapette fut si surprise d’être vertement réprimandée qu’elle en resta sans voix.
– Et maintenant, occupez-vous de Ludovic et sans vous tromper cette fois ! dit Clément.
Mais tandis qu’il parlait, Kévin et Julie virent apparaître, à côté d’eux, les deux pieds de Ludovic, puis les jambes, et ensuite...
– Ca marche ! s’écrièrent-ils en choeur. C’est formidable.
Les bras de Ludo redevinrent visibles à leur tour.
– Comment avez-vous fait ? demanda Clément à la sorcière. Vous n’avez même pas remué les lèvres !
– Depuis le temps que j’essaie de vous dire que le sortilège d’invisibilité ne dure que deux journées, soupira la sorcière. Mais vous n’écoutez jamais. Il suffisait d’attendre lundi.
Ludovic était désormais réapparu en intégralité, au grand soulagement de ses camarades qui le tâtaient pour s’assurer qu’il ne lui manquait pas le nez, ou bien une oreille. Avec une sorcière pas très douée on ne sait jamais à quoi s’attendre. Après quelques minutes, Crapette se mit à manifester des signes d’impatience.
– Je peux rentrer chez moi ? Mon ménage m’attend toujours.
– Et nos parents ? demanda Kévin. Vous les oubliez ?
La sorcière se sentit soudain très fatiguée. Quand donc ces sales gosses lui ficheraient-ils la paix ?
– Les sortilèges ratés s’effacent encore plus rapidement, répondit-elle d’une voix lasse. Vos parents ont déjà dû retrouver leur aspect normal et ils ne se souviennent plus de rien.

En apprenant cette bonne nouvelle, les enfants ressentirent une telle joie qu’ils partirent en courant à toutes jambes, oubliant Crapette, toujours liée à la statue de son ancêtre. Elle eut beau appeler, pester, crier, hurler, seul le silence lui répondit.

* * *

Il faisait nuit noire désormais et les chauves-souris avaient entamé leur ballet nocturne. Un hibou qui effectuait sa promenade habituelle tourna deux ou trois fois autour de Dame Crapette avant de se poser sur sa tête. C’en fut trop pour la sorcière. Sans prendre la peine de réfléchir – d’ailleurs ce n’est pas ce qu’elle faisait de mieux – elle utilisa le premier sortilège venu et « hop ! », à la seconde suivante elle s’était évaporée. Mais son maléfice avait été si puissant qu’il avait jeté la statue en bas de son socle.

* * *

Le lundi matin, les enfants étaient au grand complet dans la cour de l’école et ils avaient beaucoup de choses à se dire. Car, si les adultes du village avaient retrouvé leur apparence et ne semblaient avoir gardé aucun souvenir de leur étrange aventure, leur comportement paraissait toutefois quelque peu perturbé.
– J’ai demandé à mes parents si je pouvais inviter Ludo à mon anniversaire, commença Julie. Personne n’a oublié ce qui s’était produit la dernière fois ?
Oh non, aucun risque. Seul Ludo était capable de glisser un pétard dans un gâteau et chaque invité avait reçu une part de fraises et de crème chantilly... en pleine figure. Ah ! les belles idées de ce cher Ludo.
– Hé bien, mes parents m’ont répondu qu’il n’y avait aucun problème.
Les enfants échangèrent des regards stupéfaits. Puis ils se tournèrent vers Ludovic qui insistait pour raconter à son tour :
– Chez moi aussi, il s’est passé quelque chose de bizarre. Figurez-vous que ce matin j’ai lâché une grenouille dans la cuisine et...
– Encore ! s’écrièrent en choeur Julie, Sophie, Clément et Kévin.
Le jeune garçon leva la main droite.
– Je promets de ne plus le faire. Ma mère m’a dit que c’était très amusant et qu’elle m’achèterait de nouvelles chaussures demain.
– Je ne vois pas le rapport entre la grenouille et les chaussures ? s’étonna Kévin.
– Moi non plus, répondit Ludo qui secoua la tête : c’est ce qui m’inquiète le plus.
– Je suis d’accord, acquiesça Sophie. Ce matin, mes parents ont reçu une dizaine de coups de téléphone et à chaque fois ils m’ont expliqué que c’était des personnes qui avaient fait un faux numéro. Je n’en crois pas un mot.
– C’est peut-être un effet secondaire, suggéra Clément qui avait un oncle médecin. Il y en a parfois qui sont terribles.
– Mais alors... et Ludo ? demanda Julie.
– Moi, je vais très bien, répondit le jeune garçon en voyant des regards inquiets se tourner vers lui. Je suis prêt à repartir à la pêche aux grenouil...
– Nooonnnnn !
La conversation fut interrompue, la classe devait commencer. Les enfants prirent place à leur table et sortirent leur trousse et leur cahier. Enfin, la vie allait reprendre un cours normal, et cela avait quelque chose de très rassurant après avoir dû affronter toutes ces péripéties. Les enfants se regardèrent, ravis. Désormais, tout était oublié.
– Eh bien les enfants, commença l’institutrice, je vous laisse quelques minutes car j’ai un mit, pardon, un mot à dore, euh... à dire, à notre maire pour la fite, non, la fête du village et voili, voilo, voilà quelques exercices à faire. Soyez sages, je reviens tout... enfin, je reviens.
A la seconde suivante, la classe était vide et les enfants pétrifiés de surprise. Clément fut le premier à retrouver ses esprits.
– Je parlerai de cet effet secondaire avec mon oncle, et le plus tôt sera le mieux.
– Tu te trompes, Clément, s’exclama Ludovic. Je suis persuadé qu’il s’agit d’un complot et notre institutrice en fait partie.
– Ludo a raison, acquiesça Julie. Il faut savoir de quoi il retourne. Suivez-moi !
Les enfants grimpèrent sur les tables pour pouvoir observer par les fenêtres et suivre ainsi leur institutrice des yeux tandis qu’elle traversait la place.
– Où va-t-elle ? demanda Sophie. Je ne la vois plus.
– Elle a rejoint nos parents et le maire autour de la statue de Crapette, lança Kévin.
– Que font-ils tous là ? s’inquiéta Julie.
– Ils bavardent et font de grands gestes avec les bras, expliqua Kévin. Le maire n’arrête pas de montrer la statue. Vous croyez qu’ils nous soupçonnent ?
– Sûrement pas, affirma Ludovic. Grégoire, l’employé de mairie, a dit qu’elle était tombée parce que personne ne l’avait entretenue depuis son inauguration.
– Regardez ! Ils applaudissent le maire, s’écria Kévin.
– Et ils lui serrent la main, ajouta Ludovic. C’est louche, c’est certain.
Les enfants n’eurent pas le loisir d’en voir davantage, Kévin poussa un cri d’alerte :
– Elle revient ! Vite, regagnons nos places !
Quand l’institutrice regagna sa classe, ses élèves paraissaient si absorbés par leur travail qu’elle songea qu’elle avait bien de la chance d’enseigner à de pareils petits anges.

* * *

Le samedi suivant eut lieu l’anniversaire de Julie et les enfants oublièrent Crapette et ses sortilèges. D’autant plus que Ludovic était parmi les invités... ainsi qu’une douzaine de criquets qu’il avait apportés dans une jolie boîte enrubannée. Ce ne fut pas une mince affaire de récupérer les bestioles sauteuses qui semblaient s’amuser comme des folles au milieu des guirlandes et des confettis.
Et puis, quelque temps plus tard, ce fut la fête du village. Tous les habitants se réunirent autour de la statue de Crapette qui avait été replacée sur son socle, remis à neuf pour la circonstance et, le maire, drapé dans son écharpe bleu blanc rouge, rendit un vibrant hommage à ce personnage, peu ordinaire, qui avait contribué à faire la réputation de Saint-Cadoue.
– Il n’est pas donné à tous d’avoir une sorcière dans l’histoire de son village, ajouta le maire. Elle est la fierté de Saint-Cadoue et de tous les Cadouliens et toutes les Cadouliennes.
Les habitants se mirent à applaudir à tout rompre en criant des « Vive Crapette » et des « Hourras » à n’en plus finir.
Clément, Sophie, Kévin, Julie et Ludovic, qui avaient assisté à la cérémonie, faillirent se pincer pour être certains de ne pas rêver. Oh, oui ! Il se tramait quelque chose de louche à Saint-Cadoue mais les enfants jurèrent de tout mettre en oeuvre pour découvrir ce secret.

Le fin mot de l’histoire revient à ce cher Ludovic qui ne fut pas peu fier d’apporter la solution de ce mystère à ses camarades de classe.
Alors qu’il cachait une grenouille au fond de la penderie – oui, encore une !  – Ludo surprit une conversation entre ses parents. Et c’est ainsi qu’il apprit que le curé avait retrouvé le fameux grimoire dissimulé à l’intérieur du socle de la statue.
Que s’est-il passé ensuite ? Le maire, le conseil municipal au grand complet, c’est-à-dire quatre personnes en tout, et le curé ont fait disparaître, définitivement, ce redoutable objet. Puis ils sont allés chercher Azélmanpanne Crapette pour lui proposer de vivre à nouveau à Saint-Cadoue dans une charmante maison qu’ils désiraient mettre « gracieusement » à sa disposition.
Bien entendu, ils avaient une idée derrière la tête ; les enfants l’ont compris lorsque les premiers autocars, remplis de touristes, se sont garés sur la petite place du village. Qu’allait en penser Azélmanpanne ?
Cette chère sorcière a adoré signer des autographes ou poser devant sa statue, comme une vedette qu’elle était devenue. Et puis elle avait déjà de vrais amis dans le village : Ludovic, Kévin, Clément, Sophie, Julie. Avoir un secret en commun, ça crée des liens.

* * *

C’est ainsi que se termine ce passionnant récit absolument véridique, j’insiste sur ce point. J’habite moi aussi à Saint-Cadoue, dans la maison de ma très chère ancêtre et jamais je n’ai eu le moindre problème avec les habitants. De toute façon, je n’utilise plus la sorcellerie et j’ai sans aucun doute oublié tous les sortilèges. Quoique, en y réfléchissant bien...



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