Cri-Cri le grillon



par Jean-Claude Grivel



Cri-Cri, le grillon, avait eu une jeunesse heureuse, sans histoire. Ses parents avaient élu domicile dans la boulangerie de Monsieur Levain se trouvant à Bellevue, petit village situé près d'une forêt profonde, surplombant un lac dans lequel se miraient des sommets enneigés.
Cette petite agglomération paysanne, sise au milieu des champs, se situait dans une région ensoleillée à l'air pur et à la tranquillité campagnarde.
Vu sa situation retirée, cet endroit de rêve avait eu la chance de rester à l'écart d'un tourisme envahissant.
Les habitants de Bellevue, cultivateurs, bergers et artisans, vivaient dans le calme une vie rythmée par la nature. Ils ne connaissaient pas encore la pollution, la nervosité, les horaires cadencés, les repas pris en coup de vent.
Les ménagères n'avaient qu'à aller au jardin s'approvisionner en baies et en légumes qui poussaient du sol fertile.

De sa boulangerie, Monsieur Levain pouvait voir le soleil se lever en splendeur et suivre sa course de chaleur et de lumière jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'Occident. La nuit, des étoiles scintillaient dans le ciel que la lune éclairait en souriant.
Le boulanger, Monsieur Levain, pétrissait lui-même sa pâte et ne faisait que deux sortes de pain : du noir et du bis. Les samedis, il confectionnait des tresses dorées au beurre et quelques pièces de pâtisserie. Lorsqu'une famille avait un anniversaire spécial à fêter, on lui commandait un gâteau au moka, au citron ou au kirsch. Pour Noël, il faisait de belles bûches et, pour Pâques, des œufs et des lapins en chocolat.

Souvent, le soir, les voisins se rassemblaient devant la boulangerie d'où on avait un magnifique coup d'œil sur le lac. Il y avait un banc sur lequel prenaient place les plus âgés et, dans la chaleur du jour qui s'en allait, ils discutaient un peu et, surtout, écoutaient le concert des grillons qui habitaient à la boulangerie.
Madame et Monsieur Levain aimaient beaucoup ces musiciens auxquels ils tenaient énormément. Pour la boulangère, c'était signe de bonheur au foyer. Pour le boulanger, leur aubade lui tenait compagnie lorsqu'il travaillait seul. Il leur parlait souvent.

La famille Grillon avait élu domicile chez le boulanger parce que, en hiver surtout, il y faisait si bon, bien au chaud derrière le four à pain en briques réfractaires. Et puis, il y avait toujours quelque chose à manger. Le choix, certes, ne comportait pas trente-six sortes de menus possibles, mais du pain noir ou bis pétri à la main, chauffé au feu de bois, il fallait aller loin pour en trouver de pareil.
Puis, un beau jour, la famille Grillon s'agrandit avec la venue au monde de Cri-Cri alors que la neige, qui recouvrait entièrement la nature, la faisait ressembler à un immense gâteau enrobé de sucre glacé.
Les jours passèrent encore plus vite pour les parents qui, tout à coup, remarquèrent que leur enfant avait grandi.
Cri-Cri manifesta alors un désir légitime d'indépendance.
– Il y a assez de place ici pour nous tous, remarqua Grillon-père.
– Peut-être bien, mais j'aimerais voyager, rétorqua Cri-Cri.
– Cherche-toi alors un endroit chaud et sec, conseilla son père.
– Et où il y a à manger et à boire, compléta sa mère.
– Mais oui, mais oui, répondit Cri-Cri, légèrement impatient.

Ce qu'il voulait, lui, c'était découvrir le vaste monde jusque dans ses régions les plus isolées.
Alors, un jour que le soleil inondait de chaleur et de lumière la campagne fleurie, il décida de s'y rendre seul afin de l'explorer.
Guidé par un bruit de musique, il observa un couple qui pique-niquait. Une radio portative, un rien trop bruyante, dévidait de la musique.
Cri-Cri attendit longtemps. Puis, lorsque le soleil allait atteindre la montagne derrière laquelle il disparaissait chaque soir, l'homme et la femme plièrent bagages et partirent en voiture.
Cri-Cri se rendit à la place de pique-nique et n'en crut pas ses yeux : il y avait des miettes de pain blanc, des brisures de pâte feuilletée enrobée de crème à la vanille et de confiture aux abricots. Il trouva également des gouttes d'eau sucrée ; Cri-Cri venait simplement de trouver les restes d’une parisette, d'un mille-feuille, ainsi qu'un fond de verre de limonade.
Mais il ne connaissait pas toutes ces bonnes choses, lui qui ne se nourrissait que des pains et des tresses de Monsieur Levain. Puis des fourmis, deux mouches, un scarabée au gilet vert et une luciole vinrent prendre part au festin. Cri-Cri mangea tellement qu'il ne remarqua pas que la nuit tombait. La luciole le raccompagna jusqu'à l'entrée du village. Ses parents se faisaient déjà du souci à cause de cette absence prolongée.
Cette nuit-là, alors qu'il ne pouvait s'endormir, il décida de retourner à cette prairie baignant dans l'abondance. Et il y retourna six fois, mais en vain. Il fut très déçu, car personne ne vint. Heureusement qu'il retrouva des fourmis, des scarabées, quelques papillons et son amie la luciole, avec lesquels il joua. Ce fut seulement le septième jour qu'il revit l'homme et la femme. Cette fois encore, Cri-Cri et ses amis attendirent patiemment et, quand le couple fut parti, ils s'accordèrent à nouveau un festin digne de Lucullus.

Les jours suivants, la nourriture, à la boulangerie, ne lui parut plus aussi bonne.
– On mange toujours la même chose, se plaignit-il amèrement,
– Sois plutôt reconnaissant de pouvoir te rassasier, lui répondit son père.
– C'est que, moi, j'ai trouvé mieux ! se vanta-t-il.
– Ce qui brille n'est pas toujours or, ajouta sentencieusement sa mère.
– Tsi, tsi ! répondit simplement Cri-Cri.

Il aimait bien ses parents et ne voulait pas leur faire de la peine en prétendant que lui, si jeune, avait déjà goûté à des choses dont eux ignoraient jusqu'à l'existence.

Il pensa pendant deux jours et deux nuits à un projet qui lui était venu à l'esprit et finit par en parler à ses parents.
– Réfléchis bien, lui conseilla son père.
– Mais c'est tout décidé ! rétorqua-t-il. Je partirai, et tout seul !
– Alors, puisque c'est ton désir..., constata Monsieur Grillon.

Sa mère ne dit rien, mais elle avait les larmes aux yeux.
Le septième jour, ayant embrassé ses parents, Cri-Cri, le baluchon à l'épaule, partit à la découverte du vaste monde. Il avait bien le cœur qui se serrait un peu, mais il ne laissa pas voir son trouble et partit courageusement à la rencontre de son destin qu'il s'imaginait aussi rose que la couche de sucre glacé recouvrant les mille-feuilles.

Cri-Cri soupira de soulagement en voyant que les pique-niqueurs étaient au rendez-vous. Et lorsque la dame prit place à côté de son époux qui somnolait déjà, il se glissa dans un panier. Y trouvant des choses délicieuses à manger, il s'en donna à cœur joie.
Puis, comme les ombres s'allongeaient, les promeneurs chargèrent la voiture et se mirent en route. Par la vitre arrière, Cri-Cri vit la montagne, derrière laquelle le soleil se couchait, devenir de plus en plus petite. Puis le lac se rétrécit et disparut.
Bercé par le ronronnement régulier du moteur de l'automobile, Cri-Cri s'endormit.

Cri-Cri fut réveillé par le rugissement continu de plusieurs files de voitures qui n'avançaient que très lentement.
Bien que le soleil fût couché, les rues étaient éclairées, comme en plein jour, mais par des néons multicolores.
La ville grondait sans discontinuer et l'air empestait les gaz d'échappement.
Du garage souterrain, ils prirent l'ascenseur qui s'éleva très haut à vive allure et arrivèrent dans un petit appartement propre et confortable.
Lorsque le couple alla se coucher, Cri-Cri eut le temps de découvrir son nouveau domicile.
Le bruit, qui lui parvenait de la rue, diminua un peu. Cri-Cri n'aperçut pas d'étoile, ni de lune, mais seulement d'immenses immeubles aux fenêtres parfois obscures, parfois éclairées.
Cette nuit-là, personne ne vint pétrir la pâte. Cri-Cri ne trouva pas de four à pain, non plus, et se réfugia sous le radiateur du chauffage central. Il y passa toute la nuit en expectative.
Le matin, il ne vit aucun soleil se lever. La lumière du jour triste était poisseuse.
L'homme et la femme prirent rapidement leur petit déjeuner et s'en allèrent, pressés.
Personne n'ouvrit de fenêtre et l'air étouffant était brassé par un ventilateur qui, quand il marchait, bourdonnait désagréablement.
Cri-Cri consomma, pour son petit déjeuner, des miettes de parisette et resta toute la journée sans compagnie, car l'homme et son épouse travaillaient à l'extérieur et ne rentraient que très tard. En outre, ce soir-là, ils ne mangèrent que des yaourts et un menu amaigrissant sans pain. Cri-Cri dut donc se contenter, pour un jour et une nuit, des restes du petit déjeuner.
Fini le pain complet restant frais des jours entiers ; parties les chansons du boulanger ; disparus le four chaud la nuit, l'air frais et pur la journée ; envolés les sourires du soleil et les clins d'œil de la lune.
Et ses parents lui manquèrent tout à coup. Seulement, très courageux et un brin obstiné, Cri-Cri refoula sa tristesse : il était adulte et devait se conduire en conséquence.
Cri-Cri se mit à compter les jours en espérant que ses logeurs retourneraient à la campagne, mais en vain, car les deux semaines suivantes furent pluvieuses.
Et, par comble de malheur, le monsieur et la dame ne mangeaient pas toujours avant de partir au travail, ce qui signifiait, pour notre pauvre petit grillon, des journées entières de disette ; il se promenait alors le ventre creux et le vague à l'âme dans les différentes pièces.
L'appartement, le jour et le soir, était bien chauffé, mais la nuit, par souci d'économie d'énergie, on arrêtait le chauffage. Comme Cri-Cri regrettait alors le four à pain du boulanger qui dispensait presque chaque nuit une bonne chaleur fleurant le pain cuit.

Un jour, ses hôtes reçurent des visites. Les miettes qui restèrent sur la table étaient encore meilleures que celles que Cri-Cri avait mangées la premières fois.
Notre petit grillon en chanta d'aise.
C'est à ce moment qu'une dame fit irruption dans la cuisine et, le voyant, se mit à hurler.
– Un grillon ! Quelle horreur ! s'écria-t-elle en se saisissant d'un balai.

Cri-Cri eut juste le temps d'aller se cacher derrière la cuisinière. Il n'en revenait pas. Comment pouvait-on ne pas aimer les grillons alors que Madame et Monsieur Levain recherchaient leur compagnie ? Mais il fallait reconnaître qu'ils avaient du goût, eux !
Alors, Cri-Cri, abattu et écœuré, prit son baluchon et quitta l'appartement. Il déboucha sur une immense rampe d'escaliers froids et durs.
La descente vertigineuse lui sembla durer une éternité. Risquant plusieurs fois de se faire écraser, il arriva dans un hall et alla se cacher derrière un tuyau de chauffage. Beaucoup de personnes entraient et sortaient. Cri-Cri, craignant de se faire repérer, resta immobile. Il avait peur et très faim mais, ne sachant où aller, il espéra que la nuit qui tombait allait lui porter conseil.
Comme il regrettait l'ordinaire du boulanger, même si ce dernier ne cuisait presque que du pain noir...

L'aube, qui se levait lentement, lui parut particulièrement lugubre et triste. Puis, les pas de nombreuses personnes se rendant en hâte à leurs occupations martelèrent le marbre du hall.
Cri-Cri s'aventura vers la sortie de l'immeuble : de nombreuses autos sillonnaient la rue. En outre, il ne savait pas où il se trouvait et, par conséquent, ignorait la direction à prendre. Alors, il réintégra son abri et, l'estomac criant de famine et le cœur gros de peine, éclata en sanglots.
– Que faire, mon Dieu, que faire..., gémit-il.

C'est à ce moment qu'un facteur entra dans l'immeuble.
– Mais, s'écria-t-il, j'entends bien un grillon ? Allons, petit grillon, n'aie pas peur. Où es-tu?

Cri-Cri sut tout de suite, au timbre de la voix, qu'il avait affaire à quelqu'un de gentil.
– Je suis là, s'écria-t-il en sortant de sa cachette.
– Bonjour, petit grillon. Comme tu es mignon. Mais, tu pleures ?
– Seulement un tout petit peu, renifla Cri-Cri.
– Qu'as-tu donc ?
– Je suis bien malheureux.
– Et pourquoi ?
– J'ai énormément faim.
– Alors, mange ! dit le facteur en lui donnant quelques miettes de sa tartine.

Cri-Cri se rassasia.
– Ca va mieux, petit grillon ?
– Maintenant, je n'ai plus faim, mais j'ai tellement froid, car ce marbre ne vaut pas une bonne brique réfractaire.
– Alors, viens dans ma main !

Et Cri-Cri, reconnaissant, prit place et s'adossa avec délice contre la paume chaude ; quelle merveilleuse sensation de bien-être.
– Au fait, remarqua le facteur, c'est bien rare de trouver un grillon en ces lieux.
– En vérité, gémit Cri-Cri, je ne suis pas d'ici. Je viens de la campagne et je me sens un peu perdu.
– Mais pourquoi être venu en ville ? Tu serais certainement mieux parmi la verdure et à l'air pur.
– Je voulais des miettes de pain blanc, avoua Cri-Cri qui, confus et triste, raconta son aventure. Et, termina-t-il, ici on ne voit ni la lune, ni le soleil. On reste des journées entières affamé. L'air est épouvantable. On ne sait si c'est le jour ou la nuit. Les gens vous écraseraient et, si vous voulez chanter, on vous chasse à grand coup de balai.
– Comme je te comprends. Malheureusement, tu as raison, car nous nous trouvons dans une grande ville. Moi aussi, je viens de la campagne. Au début, j'ai bien cru que je ne m’y habituerais jamais, à cette vie citadine.
– Pourquoi es-tu venu ici ? Tu n'aimais pas non plus le pain bis ?
– Je suis venu ici pour trouver du travail, expliqua le facteur.
– Comme c'est triste, constata Cri-Cri.
– Que comptes-tu faire ? demanda le jeune homme.
– Retourner chez moi, mais comment ?
– Ecoute, petit grillon, ce n'est pas impossible. Où habites-tu ?
– Je ne connais pas le nom du village, admit piteusement Cri-Cri.
– Alors..., commença le facteur emprunté.
–Tu sais, il y a quelques maisons. De la boulangerie, on aperçoit le lac. Le village est adossé à la montagne et un petit ruisseau fait tourner la grande roue du moulin. On est parti dans la direction opposée à l'endroit où se couche le soleil et on a laissé sur place une étoile qui brille chaque soir près de la montagne la plus haute. Puis nous sommes arrivés à la fin du lac et la route qui descendait rapidement plongeait dans l'obscurité alors que la montagne était encore pleine de lumière dorée.
– Mais c'est parfait ! s'écria le facteur. Heureusement que tu possèdes un bon sens de l'orientation. Selon tes dires, tu viens de l'Ouest. La montagne derrière laquelle se couche le soleil s'appelle justement le Mont-Soleil, le lac est celui de l'Emeraude et le ruisseau doit être l'Eau-Claire. Quant au village, c'est sûrement, attends une seconde...tu as de la chance que je sois fort en géographie car, à l'école, j'aimais cette discipline et, à la poste, on doit connaître l'emplacement de presque toutes les localités afin d'acheminer rapidement et sans erreur lettres et paquets...c'est...Bellevue !

Cri-Cri se promit de ne plus jamais oublier le nom de son village et de prendre le plus vite possible des leçons de géographie.
– Ecoute, proposa le jeune homme, tu viens avec moi et, ma tournée terminée, je te conduis à la gare à un fourgon postal. L'employé te dira ce que tu dois faire.

Cri-Cri, que le facteur avait soigneusement placé dans sa sacoche, chanta joyeusement tout au long de la distribution du courrier. Puis le facteur amena le petit grillon à la gare, à un fourgon postal et le recommanda à son collègue.
– C'est bien, assura ce dernier, je lui dirai quand il faudra descendre.
– Alors, au revoir, Cri-Cri. Et bon voyage ! souhaita le facteur, un brin ému.
– Et encore merci pour tout ! s'écria Cri-Cri reconnaissant.

Et comme le train s'ébranlait le facteur, resté sur le quai, agita la main et cria:
– Salue bien la campagne de ma part !

Dans le fourgon postal, l'employé avait beaucoup de travail.
– Tu vois, expliqua-t-il à Cri-Cri, je dois trier le contenu de ces sacs pleins de lettres, de journaux et de paquets selon leur destination. Les numéros d'acheminement me sont d'une grande aide.

Et Cri-Cri se mit à chanter afin que le tri fût moins ardu.
Après un long voyage, l'employé postal l'avertit :
– Tu descends au prochain arrêt.

Cri-Cri prit alors un omnibus, puis un car postal. Au terminus de ce dernier, il dut continuer à pied. Arrivé au bord du lac de l'Emeraude, il se demanda comment il allait le traverser. C'est alors qu'une cane col-vert, qui sortait sa progéniture, s'offrit de l'amener à l'autre berge.
– Comment pourrais-je te remercier ? demanda-t-il.
– En nous apportant du pain sec, au lieu de le jeter à la poubelle !

Cri-Cri se mit en marche, mais la route était longue et escarpée. Il pensait qu'il n'arriverait jamais à son but. Découragé, il s'assit. C'est alors qu'une bergeronnette, qui passait, le vit et se posa gracieusement à ses côtés.
– Bonjour, Grillon.
– Bonjour, Bergeronnette.
– Où vas-tu ?
– A Bellevue.
– Moi aussi. As-tu déjà volé ?
– Non, malheureusement pas.
– Alors, c'est le moment où jamais. Monte !

Et elle déposa Cri-Cri à l'entrée du village.
– Merci infiniment, Bergeronnette. Que pourrais-je faire pour toi ?
– Mais, nourrir les oiseaux en hiver. Au revoir !

Cri-Cri, apercevant enfin la boulangerie, se crut à la fin de ses peines. Comme il se trompait. Il se précipita dans le laboratoire et appela ses parents.
Personne ne lui répondit.
Il constata alors avec effroi que les pierres du four étaient froides et que le foyer était vide.
C'est que Monsieur Levain avait dû arrêter de cuire lui-même, car on ne lui fournissait plus de farine. Tout avait été réorganisé. Un camion venait ravitailler chaque boulangerie trois fois par semaine et amenait des pains cuits dans une centrale.
Cri-Cri se mit à pleurer de désespoir.
Monsieur Levain, qui mangeait, n'en crut pas ses oreilles et bondit dans son laboratoire.
– Cri-Cri ! Toi ici ?
– Oui ! Pourquoi le four est-il froid ?
– Je ne cuis plus ! C'est terminé !
– Et mes parents ?
– Partis !
– Où ?
– Tu connais le Pré-aux-Biches ?
– Non !
– C'est un hameau qui se trouve entre les bois et le Mont-Soleil. Il a presque été abandonné, il y a quelques années, par ses habitants qui se sont rendus en ville. Seuls Benoît, sa femme Rosalie et leurs enfants y sont restés. Puis, par un juste retour des choses, des citadins, mus par le désir de vivre sainement et plus près de la nature, sont venus habiter les maisons vides qu'ils ont achetées et qu'ils restaurent. Désirant se suffire à eux mêmes et vu qu'ils disposent d'un four, ils veulent cuire leur pain. C'est moi qui leur ai appris à préparer et à pétrir la pâte selon la recette de mon père. Et comme un four à pain ne saurait exister sans grillons, et que le mien restera froid à jamais, je leur ai dit de prendre tes parents. Mais ne pleure pas, Cri-Cri, je t'y conduirai demain. Tu verras, ils y reviendront tous, de ce pain cuit à l'électricité, fabriqué à la chaîne et emballé sous vide. Seulement, il n'y aura plus de vrais boulangers qui pétrissent eux-mêmes ! remarqua amèrement Monsieur Levain.

Le lendemain, comme promis, Monsieur Levain emmena au Pré-aux-Biches Cri-Cri qui retrouva ses parents.
– Tu verras, l'avertit son père, ici, nous ne mangeons que du pain de seigle ; il est encore plus dur que le noir !
– Peu importe, rétorqua Cri-Cri. Le plus dur, ce n'est pas de manger du pain noir, mais bien de ne pas avoir de pain du tout.

Monsieur Grillon rit dans sa barbe et jeta un clin d'œil à sa compagne : Cri-Cri était vraiment devenu adulte.






F I N


RETOUR


Découvrir Tous les Contes sur Bopy.net