
Grégoire sortit sur le pas de sa porte, son chien à ses côtés,
et son regard parcourut les vignes que l’obscurité commençait à recouvrir. Jour
après jour, le raisin se gorgeait de jus, prenait une jolie couleur sombre, et
les grappes s’alourdissaient, chauffées par le soleil ; cela laissait présager une belle récolte
cette année.
L’air était doux, une légère brise apportait un souffle d’air. Grégoire fit quelques pas et
s’assit sur le banc de pierre à quelques mètres de son vieux mas. Sa journée se
terminait, pareille à toutes les autres. Il avait avalé sa soupe et mangé ses
deux tartines beurrées, puis fait sa vaisselle, passé un coup de balai dans la
cuisine. Dans un moment, il se glisserait entre les draps de coton blanc et
dormirait jusqu’à ce que le ciel s’éclaire à nouveau.
Son chien, un griffon de six ans, se mit à japper, attirant son attention.
– Du calme, Batou ! Que t’arrive-t-il, le chien ?
Tu ne vas pas courir les lapins à cette heure-ci. Oh, Batou, pourquoi tu grognes ?
Grégoire chercha autour de lui mais c’est en levant la tête qu’il aperçut une lumière, trop
brillante et trop mobile pour n’être qu’une étoile.
Le chien gronda et son poil se hérissa.
– Ca suffit, Batou, ce doit être un « satellite »
comme ils disent à la télévision. Et puis c’est l’heure du feuilleton. Allez, on rentre, le chien !
Grégoire et Batou regagnèrent leur maison, et la lumière repartit en flèche vers l’espace.
Le soleil éblouissait le ciel bleu de ses rayons
brûlants ; une journée chaude s’annonçait. Deux frères, Mathieu et Tobias,
faisaient le tour de leurs vignobles quand ils aperçurent un objet métallique à demi planté entre deux vignes.
– C’est quoi ça ? s’étonna Tobias en s’accroupissant.
Du bout des doigts, il écarta doucement la terre et dégagea une demi sphère. Il la retourna
plusieurs fois pour la regarder en détails.
– Ca ressemble à un phare de voiture mais je n’en ai jamais
vu de si grande taille. Prends-le et dis-moi ce que tu en penses.
Mathieu soupesa l’objet entre ses mains calleuses.
– C’est très léger. (il plissa les yeux pour pouvoir regarder
à l’intérieur) et il n’y a pas d’ampoule, je ne sais pas ce que c’est. En tout
cas, on ne peut pas le laisser là, ça va gêner le passage du tracteur.
Il le déposa à l’arrière de son camion et les deux frères reprirent leur travail. Ils en
avaient pour toute la journée et n’avaient guère de temps à perdre à ramasser
tout ce que les touristes pouvaient égarer. Et cela ne manquait pas. Cela
allait de l’appareil photo au sac à provisions du pique-nique, en passant par
le parasol ou même le chien.
« Tu verras, avait prédit Mathieu à son frère. Un jour, l’un
d’eux finira par oublier sa voiture quelque part et, en plus, il ira se plaindre à la gendarmerie. »
Ce phare égaré semblait vouloir lui donner raison.
Grégoire glissa sa petite liste de commissions dans la bavette de sa salopette et roula le
cabas pour le garder sous le bras. Il allait se rendre au village pour y faire
quelques menus achats : dentifrice, crème à raser, shampooing, et puis les
deux kilomètres à parcourir, avec son chien sur ses talons, lui dérouilleraient
les mollets qui semblaient se raidir à l’approche de ses soixante quinze ans.
Il tourna la grosse clé noire dans la serrure pour fermer la porte et profita de la
fraîcheur du petit matin pour gagner Châteauneuf-du-Pape. Deux mille habitants
vivaient sur cette terre couverte de vignes poussant au milieu des galets et
ces vignobles donnaient un vin réputé.
Grégoire commença par l’épicerie et en profita pour faire la bise à la gérante, Solange,
qu’il connaissait depuis l’école primaire. Ensuite, il acheta le journal pour
avoir quelques nouvelles du monde « extérieur » et, comme la matinée était
bien avancée, il décida de s’arrêter au bar de Mario. Le premier à l’intérieur
fut le chien. La langue pendante, haletant, il se précipita à la recherche
d’une gamelle pleine d’eau fraîche qu’il savait trouver dans un coin du bar.
Mario y veillait toujours.
Celui-ci remplissait, pour la seconde fois, le verre du
facteur, assoiffé par la distribution du courrier qu’il effectuait en parcourant,
à pied, les ruelles trop étroites du village. Cela empêchait le vent d’apporter
un peu d’air et rendait l’atmosphère étouffante lorsque le soleil était
brûlant.
Parfois, les maisons étaient si proches qu’il suffisait à certaine commère d’ouvrir sa
fenêtre pour bavarder avec la voisine d’en face et lui raconter les bêtises du petit dernier.
Assis autour d’une table, Tobias et Mathieu tenaient
compagnie au vieil Edmond qui ne manqua pas d’interpeller le nouvel arrivant :
– Hé bonjour, Grégoire ! Dis-moi, toi aussi tu les as vus les hélicos de la mort ?
– Mais de quoi tu parles, Edmond ? Quelle mort ?
– Personne n’est mort ! Je te dis qu’il y a des
hélicoptères qui viennent en pleine nuit, pendant qu’on dort, pour larguer des
sacs remplis de vipères dans nos champs.
Mathieu eut un hochement de tête pour confirmer les propos d’Edmond.
– Tu as bien dû les voir les lumières, le soir, quand tu promènes ton chien ?
Grégoire se frappa le front avec le plat de la main. Mais
oui, bien sûr qu’il les avait aperçues ces drôles de feux follets qui
s’amusaient à éclairer le ciel au dessus du village.
– Je me demandais ce que c’était ! Ca fait trois jours que ça dure et Batou devient de plus en plus grincheux.
– Tout ça c’est à cause des écolos. Ils disent qu’avec les
pesticides qu’on répand sur nos vignes, on fait disparaître les vipères,
expliqua Tobias. Et que c’est pas bon pour le « biotope ».
Mathieu fronça ses sourcils broussailleux et leva un doigt dénonciateur vers le ciel.
– Alors ils ramènent ces bestioles par dizaines pour les
balancer chez nous la nuit. Ni vu, ni connu. Les gens de la ville prennent les
paysans pour des imbéciles. Comme si on n’avait pas remarqué leur sale trafic !
Tout en passant un coup de torchon sur son comptoir pour le faire briller, le patron apostropha le facteur :
– Tu n’as rien à dire, Edmond ? Je suis certain que tous
les habitants du village doivent t’en parler de ces lueurs ?
Edmond termina son verre jusqu’à la dernière goutte avant de répondre.
– Bien sûr qu’ils se plaignent. Les mères ne veulent plus que
les enfants jouent dehors à cause de ces machins qui se baladent là-haut. Le
seul qui s’en fiche, c’est Jeannot. Il m’a dit que les lumières elles repartent
dans l’espace avant le petit jour et que les hélicos, ça vole pas en direction
de la lune.
Un bref silence accueillit cette déclaration.
– Pourquoi il envoie les hélicos dans la lune , le Jeannot ? s’inquiéta Mathieu.
– Parce qu'il devrait arrêter l’eau minérale, lança Marco dans un
éclat de rire. Ca ne lui réussit pas, même s’il rajoute des glaçons.
Alors que tous semblaient d’accord avec le patron, Ginou, son épouse, se mêla de la conversation.
– Il n’y a pas que Jeannot. Antoine et son frère m’ont dit
qu’ils avaient vu des drôleries volantes. Des formes rondes comme des soucoupes
volantes, et elles arrivaient à toute allure de l’espace sans faire le moindre bruit.
Le rire de Mario s’étrangla dans sa gorge. Son regard fit le tour des vieux habitués de son bar, visiblement interloqués.
– Elle blague, dit-il en se tournant vers son épouse. N’est-ce pas, Ginou, que tu blagues ?
Mais le visage de Ginou ne donnait pas envie de rire.
– Hélène m’a confié que son mari en avait rencontré un.
– Un quoi ? demanda son mari.
– Un extraterrestre ! s’exclama Ginou. Un vrai.
– Ma femme devient folle, c’est pas possible, murmura Marco.
Ne l’écoutez pas ! dit-il à l’intention de Mathieu et Tobias qui s’étaient levés et se hâtaient vers la sortie.
– Désolé, Mario, on a pas mal de boulot en retard. Bonne journée !
Assis sur le banc de pierre, à proximité de son mas, Grégoire contemplait la nuit étoilée et
repensait à cette conversation entendue au bar de Mario.
– Des hélicos et des martiens, se murmura-t-il à lui-même, et
il gloussa. Ils devraient tous aller raconter leurs histoires aux enfants de
l’école. Hein, Batou ! Les gosses rigoleraient bien de tout ça.
N’obtenant pas de réponse de son chien – un jappement ou un grognement – Grégoire abaissa
la tête mais l’animal n’était pas à sa place habituelle, couché à ses pieds.
– Batou ? Où tu te caches le chien ?
C’est en cherchant autour de lui que Grégoire LE découvrit, debout à quelques mètres à
peine. Grand, mince, plutôt beau…avec ses très longs bras, son teint verdâtre
et ses gros yeux carrés bicolore.
L'être tendit un doigt immense vers le chien et dit d’une voix caverneuse :
– Batou !
A cet instant, Grégoire aurait bien voulu se lever et partir en courant s’enfermer à
double tour dans son mas, mais ses jambes tremblaient si fort qu’elles ne
l’auraient pas soutenu.
Le même doigt s’allongea vers le viticulteur :
– Grégoire !
Puis l'être retourna le doigt pour se désigner lui-même et prononça :
– Krgwyvvvllmmmnnprkr !
– Oh purée, murmura Grégoire. Je ne vais pas t’appeler souvent, tu peux en être certain,
bonhomme. Et, à partir de demain, je me mets à l’eau minérale.
Monsieur le maire entra dans la mairie et n’accorda aucune
attention à la jeune hôtesse de l’accueil ; pas plus qu’à la secrétaire
qui désirait l’entretenir d’un dossier urgent…qui devrait attendre encore un peu.
Monsieur le maire était énervé et c’est d’un geste vif qu’il ouvrit la porte de la petite
salle de réunion. Son conseil municipal – trois hommes et trois femmes – était
au grand complet ; c’est lui qui avait exigé qu’ils soient convoqués en
toute hâte. Il referma la porte. Il valait mieux éviter que le personnel
n’entende le motif de cette réunion.
Il regarda tour à tour chacun de ses conseillers municipaux ; ceux-ci paraissaient se
passionner pour la table en pin autour de laquelle ils étaient assis. Ils ne la
quittaient pas des yeux. Le maire flaira un complot organisé pour lui prendre sa place
de premier magistrat mais il n’était pas décidé à se laisser faire.
– Les martiens ont débarqué à Châteauneuf-du-Pape ! déclama-t-il à haute voix.
Il y eut un épais silence…
– Je veux le nom du fumiste qui a répandu ce bobard.
Les conseillers échangèrent des regards mais aucun ne semblait vouloir parler.
– Je vous préviens, s’énerva le maire, personne ne
sortira d’ici tant que je ne saurai pas ce qui se trame dans ma commune !
Le coup de colère fut efficace. Il y eut des murmures, des hochements de tête, puis une voix s’éleva :
– A vrai dire, au départ, c’était juste pour rendre service à
des touristes qui n’arrivaient plus à redémarrer leur moteur.
Une conseillère expliqua :
– Antoine et son frère Elie ont dépanné la soucoupe et puis
après, un mot en entraînant un autre, ils ont lié connaissance. Ça n’aurait pas dû aller plus loin.
Les conseillers étaient d’accord. Ils approuvaient en échangeant des sourires ravis.
Le maire crut avoir mal entendu.
– Ils ont dépanné une « soucoupe » ! J’ai sans doute mal compris ?
Mais un autre enchaînait déjà :
– Et puis voilà que Hélène et son mari sont passés chez
Antoine et Elie pour leur livrer des melons. Et comme les touristes avaient un
petit creux ! Il était tard quand même, pas loin de minuit,
alors tout le monde a mis les pieds sous la table…
Une conseillère se pencha vers un collègue à sa droite :
– Ils n’ont pas de grands pieds mais des pieds très larges. Il faudrait les chausser sur mesure.
– Le pire, c’est leur accent. Le nôtre, en Provence, il est
très léger comme un coup de mistral, mais ces touristes, pour les comprendre,
il faut sacrément tendre l’oreille.
– Mais de quels touristes parlez-vous ? s’emporta le maire qui n’arrivait plus à suivre la conversation.
Le conseil municipal au grand complet porta un regard surpris sur le maire.
– Ben c’est fort ça, grommela l’un d’eux. Ça fait dix minutes
qu’on discute des Krobaxiens, c’est bien ce que vous vouliez, non ?
Le maire se sentit blêmir :
– Moi ?
– Ben oui, vous ! Avec cette ridicule histoire de Martiens.
– Mais les Martiens n’existent pas ! fulmina le maire.
– Bien sûr que non. C’est même une chose qui les fait bien
rire, les Krobaxiens. Quand je leur ai raconté que nous, les terriens, on
imaginait des extraterrestres courant sur la planète rouge, ils se sont
gondolés, ils n’en pouvaient plus tellement ils se marraient.
– Ah, ce sont de bonnes natures, constata une conseillère.
D’ailleurs, Jeannot s’est lié d’amitié avec l’un d’entre eux. Il l’a appelé Mac.
– C’est normal, son nom est imprononçable. Mac, c’est facile et il a l’air d’apprécier.
Le maire ouvrit la bouche mais ne trouva plus ses mots. Il se laissa tomber sur sa
chaise et desserra le nœud de sa cravate pour chercher un peu d’air ; il en manquait.
Indifférent au malaise de leur premier magistrat, les conseillers poursuivaient leur conversation à bâtons rompus.
– Il avait perdu son espèce de GPS dans un champ, c’est
Mathieu et Tobias qui l’avaient trouvé et c’est eux qui l’ont fixé à sa
soucoupe. Il parait que c’est très joli à l’intérieur.
– Ça alors ! s’exclama un conseiller. Moi aussi, j’aimerais bien visiter. Je demanderai à Mac la prochaine fois que…
– SILENCE !
Le maire obtint l’effet escompté. Les conseillers se turent aussitôt.
– Jamais je ne tolérerai cela dans mon village, vous
m’entendez ? Dès cet instant, je prends un arrêté interdisant le survol de
notre commune à tout aéronef, dit soucoupe volante, quelle que soit sa
nationalité. Sinon, ce sera une mise en fourrière immédiate !
Cette annonce provoqua un tollé général. Tous les conseillers se levèrent et, faisant
de grands moulinés avec les bras pour marquer leur désapprobation, ils entreprirent de
quitter la salle de réunion. Avant de franchir la porte en dernier, un
conseiller se retourna pour s’adresser au maire :
– C’est pas une bonne idée, la fourrière, dit-il, l’air patelin.
– Euh… pourquoi ?
– Il n’y aura jamais assez de place pour y faire tenir une soucoupe.
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