"Sultan ! Au pied."
D'une cabriole, le chien de chasse bondit par-dessus le fossé à demi rempli d'eau et de vase, et revint trottiner
derrière son maître qui poursuivait son chemin du même pas régulier, indifférent à tout ce qui aurait, pourtant,
pu distraire son attention.
Par exemple la forêt, si insolite en ce début d'hiver. Avec ses arbres, aux troncs nus et noirs, dessinant d'étranges
silhouettes tourmentées dansant sur des tapis de feuilles mortes. Le ciel également. Si gris et si maussade,
annonciateur de ces premières chutes de neige qui écraseraient les bois d'un merveilleux silence ouaté.
Bon marcheur et pourvu d'un solide sens de l'orientation, Charles Delatour appréciait ces échappées solitaires
qui l'entraînaient parfois à plus de dix kilomètres de son domaine. Toutefois, s'il osait braver le froid vif de
ce jour de novembre, c'est qu'une harde de cerfs avait été aperçue, dans les environs, les jours précédents et
un voisin complaisant s'était empressé de l'en avertir.
Peut-être le voisin espérait-il une invitation ? La réputation de la vénerie de Charles Delatour débordait largement
la région et l'on pouvait, à l'occasion, y côtoyer un secrétaire d'état, un sous-préfet, plusieurs scientifiques
parmi les plus éminents, ainsi que quelques patrons d'entreprise désireux de se détendre au cours d'une partie
de chasse.
Dès qu'il avait été informé, et escorté de son meilleur chien de meute, Delatour n'avait pas hésité à se lancer
sur la piste des cervidés pendant qu'elle était encore fraîche. Persuadé que la chance serait de son côté il
attendait que Sultan flaire l'odeur du gibier, il ne lui resterait ensuite qu'à le suivre, dut-il traverser la
forêt tout entière pour cela.
Pour l'instant, le chien folâtrait, le museau au vent, cherchant un lièvre ou un campagnol sur lequel il pourrait
aiguiser ses crocs. Mais ceux-ci préféraient sans doute la chaleur et la sécurité de leur terrier car aucun d'entre
eux ne se montra par cette température glaciale.
La forêt bruissait de quelques sons entremêlés parmi lesquels de rares chants d'oiseaux et un bruit sourd qui parvenait
jusqu'aux oreilles du promeneur. Se fiant à son ouïe, l'homme s'engagea dans cette direction, toujours sans ralentir
son pas. Quelques minutes plus tard, il arrivait aux abords d'une clairière.
Plusieurs troncs, fraîchement abattus, gisaient sur le sol et c'était les coups de hache portés par le bûcheron
que Delatour avait entendus. L'homme, grand, costaud, le visage couvert de sueur, s'efforçait maintenant de débarrasser
les arbres morts de leurs branches et ses gestes étaient puissants et réguliers.
Il interrompit son effort quand il aperçut le nouveau venu et, les pieds au milieu des feuillages écrasés,
il le salua avec respect.
- Bonjour monsieur Delatour.
- Comment allez-vous, mon brave Emile ? Il me semble que vous avez beaucoup à faire en ce moment.
- Oui, monsieur. Le thermomètre est en chute libre depuis hier et comme la réserve de bûches n'est pas complète.
Il en faut beaucoup pour alimenter les grandes cheminées du manoir.
- C'est vrai, Emile, aussi je ne vous retarde pas d'avantage dans votre travail, je vais continuer ma promenade.
- Au revoir, monsieur.
- Bon courage, mon brave Emile.
Tournant le dos au bûcheron, le promeneur reprit sa marche, le chien toujours sur ses talons. Quelques centaines
de mètres plus loin, Delatour franchit un fossé puis escalada un monticule avant de redescendre de l'autre côté ;
c'était un bon raccourci que lui seul connaissait.
Plongé dans ses pensées, Delatour songeait que la harde s'était peut-être enfoncée profondément dans la forêt. Dans
ce cas, le chasseur et le chien rentreraient bredouilles ; cette éventualité n'était pas agréable mais on ne pouvait
l'écarter.
Le comportement de son chien le sortit de sa réflexion. L'animal s'était arrêté et faisait entendre un grondement sourd.
Delatour en fut étonné ; il n'y avait rien aux alentours. Ah si, après tout... Un buisson venait de bouger, sans doute
une bestiole quelconque.
Delatour rappela son chien et s'apprêtait à poursuivre dans la forêt quand une vieille jeep brinquebalante arriva par
le chemin de terre.
A l'approche du promeneur et de son chien, le véhicule s'arrêta et le conducteur, vêtu d'un élégant costume de tweed,
baissa la vitre.
- Je ne pensais pas vous rencontrer ici, Delatour. Ne me dites pas que vous préparez une nouvelle chasse ?
- Justement si, mon cher Villeneuve. On m'a signalé une harde dans les parages et je pensais que Sultan la localiserait
rapidement. Pour l'instant ce n'est pas le cas, à mon grand regret.
- Vous n'êtes donc jamais rassasié ? Mes amis et moi, nous ne sommes pas prêts d'oublier votre dernière chasse à courre.
Ce cerf que vous aviez débusqué était absolument magnifique, le diable en personne. Je ne me souviens pas avoir jamais vécu
pareil événement, c'était impressionnant ! Qu'avez-vous fait de sa dépouille ? Un dix cors comme celui-là méritait quelques
honneurs, ne croyez-vous pas ?
- Si, mon ami, j'en conviens. Sa tête ira bientôt orner l'un des murs de mon bureau, ainsi je pourrai le toiser chaque jour
depuis mon fauteuil, et je ne m'en priverai pas. Ce satané animal s'est suffisamment joué de nous, il a failli égarer nos
chiens sur une fausse piste : un comble.
- Vraiment, quelle chasse exceptionnelle ! Mais je vous laisse poursuivre votre traque. Il me semble d'ailleurs que Sultan
a reniflé une piste.
En effet, le chien tacheté de noir et de blanc montrait des signes d'impatience. Il poussait des jappements brefs,
et tentait à l'évidence d'entraîner son maître en direction du nord.
- A plus tard, cher Villeneuve. Si je peux localiser ce cerf en compagnie de femelles, je serai certain de le retrouver
dans le même voisinage lors de ma prochaine chasse, ce qui nous évitera une perte de temps inutile. Car vous serez des
nôtres, bien entendu ?
- Avec grand plaisir, cher ami. Toutefois, avant de nous séparer, permettez-moi de vous donner un conseil...
Monsieur Delatour posa un regard étonné sur son vieil ami. Un conseil ? Pas en ce qui concernait la chasse...
- Non, certes pas. C'est au sujet de ce vieux comte qui possède un remarquable château Renaissance à une centaine de
kilomètres d'ici... Brémonpré. Il me semble que vous aviez dû le rencontrer une ou deux fois, vous m'en aviez vaguement
parlé ?
- Oui, c'est exact, confirma Delatour. Eh bien...
- Figurez-vous qu'il a disparu au cours d'une banale promenade en forêt. Je ne l'ai appris qu'hier mais cela remonterait
à une quinzaine de jours. La police, puis la gendarmerie ont mené l'enquête, on évoque la possibilité d'un malaise, il a
tout de même plus de soixante-dix ans. En tout cas, le mystère reste entier. Soyez donc prudent, un accident est si vite
arrivé.
- Je vous sais gré de votre sollicitude, Villeneuve mais, malgré mes cheveux grisonnants, j'ai encore toute ma tête. J'avais
trouvé ce Brémonpré un peu trop excentrique à mon goût.
- Certains n'hésitaient pas à dire sénile, cher ami, c'est du moins ce qu'on m'a rapporté. J'espère donc vous revoir très
bientôt.
L'homme remonta sa vitre et Delatour regarda le véhicule s'éloigner.
"Décidément, Villeneuve sera toujours un incorrigible bavard. Quant à ce vieux comte, quelqu'un finira bien par le
retrouver. Quelle pitié de perdre la tête avec le poids des années !"
Delatour espérait bien ne pas subir la même déchéance.
Sultan était lancé sur la piste, Delatour n'en doutait plus. Le chien de chasse allait sans faiblir, obligeant parfois
son maître à presser le pas pour ne pas se laisser distancer. Ils atteignirent bientôt le Luz.
Le ruisseau n'avait guère de profondeur à cet endroit ; Delatour le traversa sans hésiter, les pieds protégés par
d'épaisses bottes de cuir. Quant au chien, il pataugea joyeusement avant de ressortir sur l'autre berge, le poil mouillé.
Il s'ébroua vigoureusement puis se figea pour gronder à nouveau. Ses babines se retroussèrent, découvrant
ses crocs.
"En route, Sultan. Allez !"
Mais le chien paraissait perturbé. Peut-être flairait-il la trace d'un autre animal, cela pouvait être un renard
dont l'odeur se mélangeait avec celle du cerf.
Delatour l'encouragea de la voix :
" Sultan ! Cherche notre gibier !"
Le chien eut un surprenant mouvement de recul et quelques secondes d'hésitations - Delatour en fut interloqué - avant
de repartir, la truffe au ras du sol.
Vingt minutes plus tard, il s'immobilisa, le corps tendu, les oreilles dressées, les yeux fixant un point précis devant
lui. Delatour avait compris ; il s'avança avec précaution - le moindre craquement pouvait trahir sa présence - pour
découvrir un cerf à une vingtaine de mètres de lui, un mâle robuste, portant de magnifiques bois sur la tête.
"A première vue, il doit mesurer un mètre quarante au garrot et peser près de cent cinquante kilos, estima Charles Delatour,
ravi. Il parait encore plus beau que mon dernier gibier. Si je reste sous le vent, je pourrai me rapprocher de lui sans
le faire fuir."
Demeurant à couvert sous les taillis, il s'avança de quelques pas et observa l'animal un long moment. Enfin, le cerf
commença à s'éloigner.
La sagesse conseillait à Delatour d'en rester là ; dimanche pourrait se dérouler une nouvelle chasse à courre, plus
rien ne s'y opposait. Pourtant le chasseur décida de poursuivre, pour le seul plaisir de contempler cette proie
qui ne lui échapperait plus longtemps.
Les minutes passèrent.
Tout en arrachant quelques brins d'herbe pour s'en repaître, le cerf s'enfonçait progressivement dans les profondeurs
de la forêt, entraînant à sa suite le chasseur au coeur d'une végétation de plus en plus dense.
En émettant un gémissement plaintif, Sultan ramena son maître à la raison. La lumière du jour s'affaiblissait annonçant
déjà la tombée de la nuit. Tant pis. La traque devait s'achever.
A regret, Delatour laissa le cerf s'éloigner et rappela son chien, mais celui-ci refusa, à nouveau, de lui obéir.
La queue ramenée entre les pattes, les oreilles basses, Sultan paraissait effrayé ; Delatour eut beau observer les
alentours et tendre l'oreille... Rien. Il n'y avait absolument rien à craindre. D'ailleurs, que redouter dans
une forêt où seuls les hommes se comportaient en prédateurs ?
Brusquement, le chien fit demi-tour et détala ventre à terre. D'abord décontenancé, Delatour tenta de l'arrêter
en donnant de la voix :
"Sultan ! Au pied ! Reviens ici, maudit animal. Sultan !"
Peine perdue. Le chien courait à perdre haleine, fonçant à travers les buissons. Delatour n'avait guère le choix :
il devait le rattraper. Cette maudite bête risquait de se perdre, ou pire de se blesser, et elle valait une
jolie somme.
Il se lança à sa poursuite mais, il avait à peine parcouru une trentaine de mètres, qu'il perdit l'équilibre et,
malgré une tentative pour essayer de se rattraper à quelque branchage, il chuta lourdement sur le sol. Un peu étourdi,
il entreprit de s'asseoir avec précaution mais il ne semblait pas s'être blessé, si l'on exceptait ses jambes
égratignées par des ronces qui avaient également réduit son pantalon en lambeaux ; ses bottes ayant bien protégé
ses mollets et ses chevilles.
Son regard tomba alors sur des chaussures marron et il réalisa que c'était sur un corps qu'il avait trébuché ;
celui d'un homme apparemment quoiqu'il disparaisse au trois quart sous les fougères. Le premier geste de Delatour
fut de tendre la main vers lui pour découvrir sa figure mais il se retint ; il venait de reconnaître la canne en bois
précieux surmontée d'un pommeau d'argent aux armes du vieux comte. C'était donc là que ce vieillard était venu
mourir ! Mais comment avait-il pu se retrouver si loin de sa demeure, c'était invraisemblable.
Delatour songea que sans cette rencontre - non désirée et il s'en serait volontiers passé - le nom du vieux comte
aurait été définitivement inscrit sur la liste des disparus.
Et Sultan qui s'était volatilisé. Delatour tendit l'oreille, essayant de percevoir un aboiement... Seul le silence
lui répondit. Plus de chien, plus de chemin non plus. Lui qui arpentait pourtant cette forêt depuis de longues
années éprouvait des difficultés à se repérer ; peut-être l'émotion, après toutes ses péripéties.
En tentant de faire le point, il estima qu'il devait se situer à égale distance entre le carrefour des Licornes
et le pont de bois qui enjambait le Luz sur sa plus grande largeur. Il n'y avait aucune raison de s'affoler ; en
poursuivant, tant bien que mal, vers le nord il finirait par sortir de la forêt et, dès qu'il aurait regagné son
domaine, il alerterait la gendarmerie. La disparition de Brémonpré était désormais élucidée.
Il ôta son écharpe de couleur claire et l'attacha autour d'un arbre ; dans un tel endroit, elle n'était pas très
visible mais c'était tout ce dont il disposait pour signaler sa "macabre" découverte. Puis il se remit en
marche.
Quand il consulta sa montre elle indiquait une heure de plus. Eprouvé par cette étrange promenade qui s'éternisait,
Delatour ressentait maintenant les effets de la fatigue. Il avait mal à la tête et ses jambes se faisaient plus lourdes
à chaque enjambée.
La luminosité diminuait, gênant sa marche, et ses maudites bottes de cuir lui serraient les pieds, le faisant souffrir.
Il buta contre une racine, manqua s'étaler à nouveau ; il valait mieux qu'il prenne un peu de repos. Il éprouva
un certain malaise et s'empressa de chasser de son esprit l'image du corps du vieux Brémonpré ; ce n'était pas
le moment de perdre son sang-froid, il y avait mieux à faire.
D'abord s'asseoir pour enlever ses bottes et vérifier qu'un minuscule caillou ne s'était pas glissé à l'intérieur.
Il éprouva des difficultés à les ôter, la marche prolongée, la transpiration avaient dû faire gonfler ses pieds.
Il laissa tomber la première botte sur le sol, puis la seconde et resta pétrifié. Qu'est-ce que c'était ? Cette forme
noire bizarre à la place de ses orteils, on aurait dit les sabots d'un mammifère. Delatour se frotta les yeux,
sentit la peur s'insinuer en lui.
"Je suis victime d'hallucinations, j'ai dû manger quelque chose qui m'a empoisonné."
Au prix d'un effort, il parvint à se relever, prenant appui contre un tronc ; il avait du mal à garder son équilibre,
sa vue se troublait. Il y eut une brusque agitation dans les taillis, les feuillages remuèrent violemment.
"Sultan ? C'est toi mon bon chien ?"
Le bruit persista et Delatour distingua une ombre de grande taille qui progressait dans sa direction. Humain ou animal ?
Il n'était plus capable de réfléchir. Ses pensées devenaient confuses, le sang lui battait les tempes et sa tête lui
paraissait si pesante. Il porta les mains sur son crâne pour rechercher un quelconque soulagement et ses doigts
glissèrent sur deux bosses soyeuses qui émergeaient à travers les cheveux gris.
"Qu'est-ce qui m'arrive ? Je ne comprends pas. A l'aide !"
Incapable de se maintenir plus longtemps debout, il chuta sur les genoux et s'appuya de ses deux mains sur le sol.
Les yeux remplis d'horreur, il les vit se changer en sabots, ses bras se couvrir de poils courts, drus.
Il entendit ce son, rauque, étrange, qu'il connaissait bien. Il reconnut le superbe dix-cors qui se tenait devant lui
et le regardait fixement de son oeil noir.
"Pitié !" aurait voulu implorer Delatour mais rien ne sortit de sa bouche.
Son dos s'étira, son cou s'épaissit, ses membres se métamorphosèrent en quatre pattes fines. Fou de terreur, le nouvel
animal fit quelques pas sur ses membres chancelant, heurtant les troncs, s'écorchant sur l'écorce, puis la harde
toute entière sortit des fourrés et, faisant cercle autour de lui, elle l'entraîna dans les plus sombres recoins
de la forêt.