Eléonora

par Claude Jégo

Illustration: Gueseuch

«Il était une fois une fée qui s’appelait Eléonora et qui vivait dans une forêt enchantée. Elle parlait à l’eau de la rivière, aux pierres du chemin, aux chênes et aux sapins. Grâce à elle, les fleurs poussaient par milliers tous les jours de l’année, et le ciel était toujours d’un bleu éclatant. Elle avait de longs cheveux dorés, était vêtue d’une merveilleuse robe couleur d’automne et ne portait jamais d’escarpins. On prétendait que les arbres abaissaient leurs branches sur son passage pour que leurs feuilles fassent un tapis sous ses pieds nus.
Un jour, hélas, un esprit mauvais fut jeté hors du monde des Ombres parce qu’il était si méchant que nul autour de lui ne pouvait continuer à le supporter. Il erra longtemps, très longtemps, et puis, un jour, il parvint aux abords de la forêt enchantée. Un lièvre, qui était un grand bavard, lui parla de Dame Eléonora et lui révéla que les pouvoirs qu’elle détenait lui venaient de la pierre rouge suspendue à son jolie cou. Haguor – c’était le nom de l’esprit mauvais – décida alors de s’emparer du domaine de la Dame. Il prit l’apparence d’un sanglier et chercha à gagner la confiance de Eléonora.
Pendant des mois, il parcourut la forêt, prêt à rendre service à tous ceux qui avaient besoin d’aide ; il remit sur pattes une tortue qui s’était retournée sur le dos, il ramena à sa mère un oisillon qui était tombé hors du nid, et il sauva de la noyade une libellule que le vent avait jetée dans la rivière. Quand il fut, enfin, devenu l’ami de Eléonora, il l’emmena dans une clairière où se trouvait un arbre que la foudre avait fendu en deux. Là, d’un coup de crocs, il s’empara de la chaîne qu’elle portait, puis il la poussa violemment dans le tronc de l’arbre qui se referma sur elle et l’emprisonna.
Haguor avait réussi à mener à bien son horrible projet ; il détenait désormais le pouvoir. Il s’en servit aussitôt pour prendre forme humaine mais ses cheveux gardèrent une étrange couleur rouge et, malgré tous ses efforts, Haguor n’y put rien changer. Il fit disparaître toutes les fleurs de la surface de la Terre, réduisit au silence l’eau de la rivière et, depuis ce jour maudit, il règne par la terreur sur les animaux et sur toutes choses. Et cela à tout jamais.»

– Ce n’est pas vrai ! Un jour, quelqu’un reprendra le collier et délivrera Eléonora, et ce vilain Haguor sera obligé de s’en aller très loin.
– Tais-toi, Milie ! Si tu bavardes sans arrêt, maman ne pourra pas nous raconter la fin de l’histoire.

Milie secoua sa jolie tête couverte de boucles brunes.
« Elle ne dirait plus un mot, elle le promettait » mais c’était difficile pour une petite fille de six ans d’entendre affirmer que ce vilain bonhomme avait gagné.

Titouan, son grand frère de huit ans, apprécia les efforts de sa soeur et il fit signe à leur maman de poursuivre. Celle-ci, qui attendait patiemment la fin de cet échange, reprit donc son récit :

« Un jour, un prince qui se promenait dans les environs, entra dans la forêt sans se douter qu’elle était enchantée. Il faisait si chaud qu’il se rendit à la rivière pour se rafraîchir. Après avoir bu, le jeune homme tendit l’oreille car quelque chose l’intriguait : la rivière coulait mais sans faire le moindre bruit, pas un murmure. Le jeune homme fut si étonné qu’il demanda à voix haute comment un tel phénomène était possible et c’est un merle qui lui répondit : Depuis que la belle Eléonora est prisonnière, le silence s’est abattu sur notre monde.
Le prince demanda à l’oiseau de tout lui conter et le merle s’exécuta. Quant il eut appris cette terrible histoire, le jeune homme décida de se rendre jusqu’au palais où vivait Haguor et, durant la nuit, il parvint à entrer dans sa chambre pour lui reprendre le collier. Puis le merle l’emmena jusqu’à l’arbre fendu et, ainsi, le jeune homme put délivrer Eléonora.
Alors Haguor fut précipité dans un gouffre profond et la Dame aida le jeune homme à ressortir de la forêt. A nouveau, les fleurs s’épanouirent par milliers et la rivière se remit à chanter. »

– Je crois, les enfants, qu’il est temps de dormir maintenant, dit la maman.
– Je suis bien content que le vilain Haguor ait été jeté au fond du gouffre, dit Titouan en se glissant dans son lit.
– Moi aussi, approuva Milie en posant sa tête sur l’oreiller. Il était vraiment trop horrible.

La maman se pencha sur ses enfants et les embrassa, tour à tour, sur le front.
– Bonne nuit, mes chéris !
– Bonne nuit, maman ! répondirent en choeur les enfants.

La maman éteignit la lumière et sortit de la chambre en refermant la porte derrière elle ; ainsi les parents se retrouvèrent seuls devant le feu de bois qui brûlait dans la cheminée.
– Tu leur as encore raconté ce conte, protesta le père. Ils finiront par le connaître par coeur !
– Ils le savent sur le bout des doigts, répondit la maman. Ils me soufflent parfois les mots.
– Mais alors, pourquoi te demandent-ils toujours la même histoire ?

La maman sourit :
– Parce qu’ils l’adorent, dit-elle. Tout simplement.
– Peut-être, mais à force de l’entendre, ils vont finir par croire que cette fable est vraie !

La maman acquiesça :
– Ils sont persuadés que la fée existe vraiment et que la forêt est un lieu magique. Et cela me convient parfaitement.
– Je ne comprends pas ?
– Je crains toujours qu’ils ne se perdent dans la forêt, elle est si grande et si touffue.
– Oui, c’est vrai, dit le père.
– S’ils pensent qu’elle est enchantée, ils ne s’en approcheront pas.
– Hum, j’espère que tu as raison mais je crois quand même que tu devrais essayer de leur apprendre un autre conte.

La maman promit et la soirée s’écoula, paisible.

* * * * *

Une belle matinée venait de débuter, et Titouan et Milie étaient allés jouer dans le pré qui bordait leur maison. Leurs parents avaient dû s’absenter pendant quelques heures et ils avaient fait promettre à leurs enfants d’être sages jusqu’à leur retour.
Titouan et Milie s’amusaient à se lancer et à se renvoyer une balle et, après quelques minutes de ce jeu, leurs joues avaient pris de belles couleurs. Soudain, Milie manqua la balle qui roula sur le sol pour finir par s’arrêter au pied d’un gros buisson. A l’instant où la petite fille accourait pour la ramasser, un merle se posa sur le feuillage, juste au-dessus d’elle. Milie leva les yeux vers lui et un frisson la parcourut.
– Titouan, viens vite ! C’est le merle de l’histoire, celui qui est venu en aide au prince.

Son frère la rejoignit et il fut tout aussi étonné de voir, avec quelle insistance, l’oiseau au plumage noir penchait sa tête vers l’un, puis vers l’autre.
– Cela ne peut pas être lui, Milie. Maman nous a dit que la fée avait recouvré la liberté !
– Parce qu’elle n’aime pas que nous soyons tristes. Mais je sais bien, moi, que le prince n’a pas réussi à délivrer Eléonora.

Titouan fut surpris d’entendre cela.
– Tu le crois vraiment ?
– Bien sûr ! Peux-tu me montrer les fleurs que la Dame fait pousser par milliers ?

Titouan contempla, autour d’eux, le large pré vert tendre dépourvu de la moindre touche de couleur. Pas un bouton d’or, pas un coquelicot. Cela signifiait donc que Milie avait raison.
Le merle s’envola pour se poser un peu plus loin.
– Il vient vers nous parce que Eléonora a besoin de notre aide. Nous devons partir.
– Dans la forêt enchantée ! s’exclama Titouan. Voyons, Milie, tu sais que si nous y entrons, nous ne pourrons plus jamais en ressortir.
– Bien sûr que si ! protesta sa petite soeur. Aussitôt que nous aurons délivré la Dame.

Titouan chercha un autre argument mais il n’en trouva pas. Aussi, quand le merle déploya ses ailes et prit son envol vers la forêt, les deux enfants le suivirent sans hésiter. Durant un long moment l’oiseau noir alla d’arbre en arbre, sifflant si les enfants tardaient à le rejoindre. Puis, brusquement, il disparut, laissant les enfants seuls.
Titouan et Milie n’éprouvèrent aucune crainte puisqu’ils savaient que c’était une forêt enchantée ; ils continuèrent donc à marcher jusqu’à ce qu’ils parviennent au bord d’une rivière. Son eau était si limpide qu’on pouvait apercevoir des poissons argentés qui nageaient et, parfois, se glissaient sous les nénuphars, comme pour s’amuser à cache-cache.
– Ecoute, Titouan ! dit Milie et les enfants tendirent l’oreille. L’eau claire ne chante pas. Comme c’est triste.
– Haguor l’a condamnée au silence, répondit Titouan. L’aurais-tu oublié ?
– Il a raison, dit tout à coup une voix éraillée. Haguor est le responsable de tous nos tourments. Maudit soit le jour où il est entré dans notre si jolie forêt.
– Qui a dit cela ? demanda Titouan en sursautant.
– Moi, reprit la voix. Ton pied gauche a bien failli me piétiner.

Titouan et Milie baissèrent la tête et virent une pierre ronde toute grise. A leur grande surprise, elle ouvrit une large bouche et se mit à parler :
– Je m’ennuie à mourir depuis que la rivière n’a plus prononcé un seul mot. Avec ses flots qui traversent tant de contrées lointaines et de régions inexplorées, elle avait toujours une histoire extraordinaire à me conter. Quel dommage !
– Mais vous, Haguor ne vous a pas réduite au silence ? s’étonna Milie.
– Et que voulez-vous qu’il me fasse s’il me trouve trop bavarde ? Qu’il me change en galet !

La pierre fit entendre un bruit bizarre, on aurait cru qu’elle avait le hoquet.
– Elle rit ! s’exclama Titouan.

Et Milie acquiesça. Décidément, cette forêt était vraiment un lieu magique !
– Ainsi vous ne redoutez pas la colère de Haguor ? demanda encore la petite fille.
– Bien sûr que non et je ne suis pas la seule.
– Elle a raison, s’écrièrent en choeur quatre pierres moussues qui se tenaient serrées les unes contre les autres à quelques pas de là. Il ne peut rien contre nous.
– Mais vous les enfants, demanda la pierre. Que faites-vous donc si loin de votre maison ?
– Nous sommes venus délivrer la Dame, expliqua Titouan. Mais nous ignorons de quel côté chercher l’arbre qui l’emprisonne ?
– Hélas ! Nous aussi, soupirèrent les pierres. Sans jambes pour nous déplacer, nous sommes condamnées à l’immobilité. Il faudrait s’adresser aux Grabbie, elles auront la réponse.
– Les Grabbie ! Qu’est-ce que...

Mais, avant que les pierres aient pu répondre, un vent furieux se leva brusquement. Dans un bruit de tonnerre, il déferla sur la forêt, agitant les branches des arbres, écrasant les fougères, soulevant un nuage de terre sèche qui aveugla les enfants.
Les yeux pleins de poussière, Titouan chercha sa soeur à tâtons mais elle avait disparu. Eperdu d’inquiétude, le jeune garçon dut se résoudre à trouver refuge auprès d’un épais fourré où il attendit, des heures durant, que la tempête s’essouffle. Et puis ce fut l’accalmie.
Le vent s’apaisa et le silence retomba, laissant Titouan désemparé. Il eut beau appeler sa soeur, il n’obtint aucune réponse. Il essaya de regagner la rivière – les pierres pourraient peut-être lui venir en aide – mais ne parvint qu’à s’enfoncer toujours plus avant dans l’épaisse forêt.
La mort dans l’âme, Titouan entama une longue marche entre les arbres, immenses et majestueux, qui semblaient se courber sur son passage ; peut-être se demandaient-ils ce qu’un si jeune garçon faisait sous leurs lourdes ramures mais aucun d’entre eux ne pouvait, hélas, lui adresser une parole de réconfort.
Titouan n’eut conscience du temps qui s’écoulait que lorsque le jour se mit à décliner. Ce soir-là, il dut se contenter d’un morceau de brioche qu’il trouva au fond de sa poche, puis il se coucha sur l’herbe et s’endormit, le coeur lourd. Où pouvait bien être Milie à cet instant ?

* * * * *

Milie avait tenté d’agripper la veste de Titouan mais la poussière lui brûlait les yeux, le vent lui coupait le souffle. Elle avait fait quelques pas, les bras tendus devant elle, et puis le sol s’était dérobé sous ses pieds. Par bonheur, la petite fille avait glissé le long d’une pente douce, et fini sa chute au fond d’un fossé rempli de capucines.
Quand la tourmente cessa enfin, Milie se hâta à la rencontre de Titouan. Comme elle ne l’apercevait pas elle cria son nom plusieurs fois, en vain.
C’est alors qu’une voix l’interpella :
– Quel est ton nom, jeune enfant, et de quel droit marches-tu sur mes terres ?

Milie sursauta en découvrant l’étrange personnage qui s’avançait vers elle. Il était vêtu d’un lourd manteau de velours grenat qui le couvrait jusqu’aux pieds et une étoffe de lin écru lui entourait la tête à la manière d’un turban.
– Je m’appelle Milie, lui dit-elle, et j’ai perdu mon frère.

L’homme hésita un court instant puis :
– Je suis le seigneur de ce domaine. Suis-moi ! Car la nuit ne tardera plus et tu trouveras un abri dans mon palais.
– Je ne peux pas abandonner mon frère, protesta Milie, les yeux embués de larmes.

Le personnage parut agacé :
– Nous ne pouvons rien pour lui ce soir, le ciel s’obscurcit déjà. Mais demain, nous le chercherons, je te le promets.

Milie avait faim et froid, jamais elle n’aurait le courage de dormir seule dans cette grande forêt. Elle se résigna donc et suivit le seigneur.
La nuit était d’un noir profond quand ils atteignirent sa demeure. Très éprouvée par les événements, qu’elle venait de vivre, Milie ne réalisa pas qu’elle franchissait la porte d’entrée. Subitement, ses pieds foulèrent de somptueux tapis et elle se retrouva au centre d’une vaste salle dont les murs, en marbre blanc, étaient tendus de magnifiques tapisseries de soie et d’or. Des candélabres en vermeil portant de grosses bougies rouges étaient disposés un peu partout et leurs lueurs tremblotantes éclairaient jusqu’au moindre recoin.
Des elfes servirent à Milie un délicieux repas dans des plats en argent, puis ils la conduisirent jusqu’à une chambre où toute chose était rose : les tentures, les meubles, et même les murs. A peine couchée dans le lit à baldaquin, la petite fille s’endormit d’un profond sommeil. Quand elle s’éveilla, il faisait jour.
De beaux vêtements avaient été déposés sur un fauteuil, et les elfes aidèrent Milie à les revêtir. La robe était en soie brochée, les souliers – juste à sa pointure – en satin avec des boucles en émeraude et il y avait également un fin diadème en diamants que Milie posa sur ses cheveux bruns. Ensuite, la petite fille partagea la table du seigneur avant d’aller, en sa compagnie, faire une promenade en pleine nature.
L’air était doux et Milie éprouvait un bonheur intense sans vraiment comprendre pourquoi. Elle s’émerveillait de voir les cabrioles d’un écureuil sur les branches d’un chêne ou les sauts d’un furet entre les taillis. Le seigneur la suivait, en se tenant légèrement en retrait.

Les premières lueurs du jour avaient réveillé Titouan et, le coeur plein de courage, il avait repris sa marche. Mais les heures se succédaient et le jeune garçon commençait à souffrir de la faim et de la fatigue. Il s’était arrêté pour prendre un peu de repos lorsque, au détour d’un bosquet, il reconnut Milie qui s’avançait sur le sentier.
Poussant un cri de bonheur, il se précipita au-devant d’elle.
– Milie ! Je suis si heureux de te revoir.

A sa grande surprise, la petite fille eut un mouvement de recul et son visage refléta la peur.
– Je ne vous connais pas !
– Voyons Milie, c’est moi, tenta-t-il pour la rassurer. Mais...

Ce fut au tour de Titouan de rester muet devant la richesse des vêtements que portait la petite fille. Pendant ce bref échange entre le frère et la soeur, l’inconnu ne les quittait pas du regard. Soudain, un éclair de feu rougeoyant jaillit de sa main et, vif comme une flèche, fila droit sur le jeune garçon. Titouan aurait été touché en plein coeur si une brusque poussée ne l’avait écarté de la trajectoire, laissant l’éclair aller se perdre dans un buisson qui s’enflamma aussitôt.
– Vite ! A l’abri, s’écrièrent des voix et Titouan se sentit soulevé de terre et emporté sans avoir par qui ni comment.

Un autre éclair brisa net une branche mais Titouan était hors d’atteinte. Malgré ses protestations, il fut entraîné, par ses sauveteurs inconnus, dans les profondeurs de la forêt. Ils lui firent franchir les ruisseaux, contourner les grands épineux, dévaler quelques pentes, l’emmenant à nouveau loin de Milie. Enfin, ils mirent un terme à cette course échevelée et les pieds de Titouan retrouvèrent le sol.
Tout étourdi, le jeune garçon contempla les alentours : il y avait de vieux arbres rabougris, des lierres entremêlés qui formaient un mur épais... et des dizaines de petites mains qui s’agitaient joyeusement dans les airs pour le saluer.
– Mais qui êtes-vous ? demanda Titouan en ouvrant des yeux éberlués.
– Les Grabbie ! répondirent les voix à l’unisson.

Une phrase, prononcée par les pierres de la rivière, revint alors à l’esprit de Titouan : « Les Grabbie connaissent la prison de Eléonora »
– Vous êtes des mains qui parlent ? s’étonna le jeune garçon qui n’avait jamais vu pareille chose.
– Nous sommes des êtres de la forêt, nés de la terre et du vent et amis de Eléonora. Après l’avoir capturée, Haguor a tenté de nous réduire à l’impuissance. Mais il ne maîtrisait pas encore très bien le pouvoir de la Dame et le maléfice d’invisibilité, qu’il nous a jeté, a oublié nos mains.

Titouan sentit soudain la tristesse l’envahir. Milie avait raison, Eléonora demeurait captive.
– Pourquoi ne pas avoir aussi sauvé ma soeur ?
– Elle aurait refusé de nous suivre, Haguor l’a envoûtée. Avec ton aide, nous pourrons l’arracher à son pouvoir.

Titouan songea qu’il n’avait guère le choix : comment pourrait-il abandonner sa soeur adorée ? Mais cette entreprise allait s’avérer périlleuse.
– D’abord, il nous faut récupérer le collier, expliquèrent les Grabbie. Hélas, Haguor le cache dans son palais, en un lieu connu de lui seul. Si seulement le Prince pouvait nous apporter son aide car jamais il n’y eut de prince plus courageux que lui.
– Parce que vous ignorez ce qu’est-il devenu ? s’étonna Titouan. Comment est-ce possible ?

Le jeune garçon réalisa qu’il manquait quelques lignes, très importantes, à la belle histoire que lui contait sa mère, et il le regretta amèrement.
A grands renforts de gestes, les petites mains lui résumèrent le drame qui avait eu lieu.
– Informé des malheurs de la Dame, le Prince s’était rendu au palais de Haguor, afin de lui reprendre le collier mais il était trop tard, Haguor s’était déjà emparé de la toute puissance.
– Vous n’avez plus jamais revu le Prince ?
– Haguor lui a sans doute réservé un triste sort, soupirèrent les Grabbie. Pourtant, il nous reste un espoir : le seigneur était encore maladroit quand il utilisait la pierre rouge. Peut-être n’a-t-il pas réussi, tout comme nous, à le faire disparaître entièrement ?

La réflexion des Grabbie paraissait pertinente. Pour empêcher le Prince de venir en aide à la Dame, Haguor avait dû agir très vite.
– Il suffisait de lui ôter toute possibilité de bouger et de parler, dit Titouan qui réfléchissait à haute voix. C’était une absolue nécessité.
– Haguor n’avait nul besoin de lui enlever sa forme humaine, conclurent les Grabbie. Cependant, nous avons parcouru la forêt en tous sens, sans jamais retrouver sa trace.
– Si nous unissons nos forces, nous y parviendrons, affirma Titouan. Il doit être à portée de nos yeux, masqué par quelque magie. A nous de bien observer.
– Nous te suivrons, Titouan ! s’écrièrent les Grabbie. Et nous retrouverons le Prince.

Durant plusieurs jours, Titouan et les Grabbie sillonnèrent la forêt à la recherche du moindre indice. Ils explorèrent chaque recoin, chaque fourré, regardèrent sous les pierres, derrière les bosquets. Débordant de courage, ils ne s’arrêtaient que pour manger – les Grabbie savaient où cueillir les plus belles pommes – et pour prendre un peu de repos sur un matelas de trèfle et de luzerne.
Enfin, un beau matin...
Deux petites mains s’acharnaient à écarter une brassée d’herbes folles et de liseron quand une lueur jaillit d’entre leurs doigts. Intrigué, Titouan s’approcha et il aperçut, au coeur d’un enchevêtrement de lierre, deux bottes en cuir noir ornées de larges boucles d’argent qui accrochaient les rayons du soleil.
– Venez mes amies ! Je crois que nous voilà au bout de nos peines.

Les petites mains se précipitèrent et arrachèrent le lierre avec frénésie, faisant apparaître les jambes, le corps, les bras, et enfin la tête du Prince.
« Hourra ! » s’exclamèrent les petites mains et elles applaudirent joyeusement.

Il est vrai que l’ensemble était charmant. Avec son bel habit blanc, sa ceinture dorée et sa cape bleu turquoise qui lui couvrait les épaules, le Prince avait fière allure. Quant à son visage, il reflétait un courage sans faille.
Hélas ! La joie des Grabbie retomba quand elles réalisèrent que le Prince était plus pétrifié qu’une statue. La déception fut si forte que de grosses larmes coulèrent sur leurs joues invisibles. Tous leurs efforts n’avaient donc servi à rien ?
Titouan cherchait comment insuffler un peu de vie dans ce corps figé quand une idée lui vint à l’esprit. Il prit le visage glacé du Prince entre ses paumes de main et il guetta une étincelle... Soudain, après quelques minutes une lueur s’alluma au fond des yeux éteints.
– A moi, les Grabbie ! Il faut le réchauffer.

Les petites mains se lancèrent à l’assaut du malheureux Prince et s’efforcèrent de lui transmettre leur énergie. Bientôt, une légère rougeur apparut, d’abord sur les joues, puis elle se répandit sur tout le visage. Le Prince ouvrit les yeux, bougea un bras, puis l’autre, et enfin, il esquissa quelques pas chancelants, sur ses jambes engourdies.
– Qui êtes-vous donc ? demanda-t-il tandis que des petites mains le soutenaient avec gentillesse. Et que m’est-il arrivé ?
– Mon nom est Titouan et, pour votre malheur, vous avez affronté Haguor.

Au prix d’un effort, le Prince rassembla ses souvenirs.
– Après qu’un merle m’ait appris la mésaventure de la Dame, je me suis lancé à la recherche de Haguor et je l’ai défié en combat singulier. Quand il a accepté, j’aurais dû comprendre que c’était un piège. Subitement, j’ai senti un grand froid m’envahir et j’ai perdu toutes mes forces. Ensuite, je ne me souviens plus.
– Les Grabbie ont été punies pour le même motif que vous, expliqua Titouan. Pour s’être opposées à cet être malfaisant. Et désormais, il détient ma soeur en son pouvoir.

Saisies par l’impatience, les Grabbie se mirent à s’agiter.
– Délivrons, délivrons Eléonora ! scandèrent-elles en choeur. Jetons, jetons Haguor en prison ! Grâce au Prince, Milie et son frère retrouveront le chemin qui mène à leur maison.

Mais leur enthousiasme fut une nouvelle fois déçu. Le Prince ne pouvait, en aucun cas, désarmer Haguor.
– Le merle m’avait confié que deux enfants m’apporteraient leur aide afin de libérer la Dame. Je ne l’avais pas cru, je pensais que mon épée et mon courage suffiraient mais aujourd’hui je suis convaincu que cet oiseau disait la vérité.
– Vous avez raison, acquiesça Titouan en se rappelant sa soeur couverte de magnifiques habits. Et Haguor le sait également. Voilà pourquoi il a recueilli Milie. Il attend que j’aille la rejoindre et il nous fera disparaître tous les deux afin de régner, à tout jamais, sur la forêt enchantée.
– Que faire, dit le Prince, puisque nous voilà désarmés face à son terrible pouvoir ?
– Milie trouvera une solution, dit Titouan. Je dois aller lui parler.
– Si Haguor t’aperçoit, il te transformera en ver de terre, s’écria le Prince. Acceptes-tu de courir un tel risque ?

Les petites mains se mirent à trembler d’effroi. « Changer un enfant en ver de terre ! Pouah ! C’était trop affreux. »
– Je me dissimulerai dans les feuillages, répondit Titouan, et j’attendrai que Milie s’approche au cours d’une promenade. Les Grabbie veilleront sur moi et, s’il y a du danger, elles donneront l’alerte.

Le Prince tenta de dissuader le jeune garçon mais Titouan ne voulut rien entendre. Trop de journées s’étaient écoulées depuis que lui et Milie s’étaient enfoncés dans la forêt ; leurs parents devaient se languir de les revoir. Il fallait agir et vite !

* * * * *

Titouan ne s’était pas trompé : Haguor connaissait bien la légende dans ses moindres détails. Après avoir emprisonné la Dame dans le tronc de l’arbre, il avait emprunté une apparence humaine, puis il s’était débarrassé des fidèles Grabbie, ainsi que du Prince.
Depuis lors, il n’avait plus eu qu’une seule idée en tête : détruire la pierre rouge ! Ainsi plus rien, ni personne, ne pourrait délivrer Eléonora. Mais il n’y était pas encore parvenu car un puissant sortilège protégeait la pierre. Pourtant, Haguor persistait dans son horrible dessein et, chaque jour, il s’enfermait, de longues heures, dans une tour où il se livrait à des expériences toutes plus effroyables les unes que les autres.
Sa rencontre avec Milie – à la recherche de son frère ! – l’avait foudroyé car les paroles de la légende disaient, mot pour mot : « Deux enfants, fille et garçon, de la pierre s’empareront. »
Face à un tel danger, Haguor était résolu à les éliminer.
Ignorant le terrible dessein que Haguor préparait pour elle et son frère, Milie vivait heureuse dans le palais, entourée de serviteurs qui répondaient à tous ses désirs et veillaient à ce qu’elle ne manque de rien. Toutefois, ces serviteurs n’avaient pas forme humaine. Il s’agissait d’elfes d’une grande beauté à la peau ivoire et aux cheveux d’or, avec de jolies ailes diaphanes accrochées sur le dos.
Milie consacrait de longues heures à lire – la bibliothèque du palais renfermait des milliers de livres – ou à écouter un elfe jouer de la harpe. Et la petite fille avait oublié son frère, ses parents et leur modeste maison au milieu des prés.
Mais Titouan était bien décidé à sauver sa soeur.
Un après-midi, alors que Milie et le seigneur sortaient en promenade, le jeune garçon les suivit en se tenant à distance. Mais la chance était avec lui. Haguor aperçut, sur une branche basse, un corbeau blessé et il s’approcha de l’oiseau pour lui arracher quelques plumes ; elles lui serviraient à confectionner l’une de ses nouvelles et affreuses potions.
Titouan profita de cette occasion. Dissimulé derrière le tronc d’un châtaignier, il attendit que sa soeur passe à le frôler.
– Milie, écoute-moi !

La petite fille sursauta en apercevant le jeune garçon.
– Que faîtes-vous là ? Je...
– Le seigneur prétend être ton ami mais il a fait de toi sa prisonnière. Pense à nos parents, Milie ! Nous devons trouver la pierre rouge et libérer Eléonora.
– Le voilà, le voilà ! Sauvons-nous vite ! chuchotèrent soudain des petites voix.

Et le jeune garçon disparut aussitôt, laissant la petite fille décontenancée.
– Que fais-tu auprès de cet arbre ? s’étonna le seigneur quand il la rejoignit. Pourquoi t’es-tu arrêtée là ?
– Un caillou s’était glissé dans mon soulier et j’ai dû l’ôter parce qu’il me faisait souffrir, répondit Milie surprise d’entendre ce mensonge sortir de sa bouche.

Haguor parut la croire. Il n’insista pas et ils poursuivirent leur chemin.
Lorsqu’ils furent rentrés au palais, Milie regagna sa chambre et, très vite, la petite fille éprouva du remord. Le seigneur se montrait si bon avec elle, pourquoi lui avait-elle menti ? Remplie de honte, elle décida d’aller, sur le champ, tout avouer au seigneur. Après avoir traversé le long corridor, elle franchit le porche et parvint dans la cour intérieure du palais. Au centre se dressait une haute tour carrée où le seigneur passait tous ses après-midis et dont il ne ressortait qu’à la tombée de la nuit. Milie releva les pans de sa robe de satin et elle entama la montée des marches.
Perché sur un arbre, aux abords de la cour, un merle suivait la petite fille des yeux. Il avait compris qu’un drame se préparait mais il était trop tard pour l’empêcher de se produire.
Milie se trouva, bientôt, devant une lourde porte soutenue par d’énormes gonds. Sans la moindre hésitation, elle la poussa.
L’endroit était désert et Milie songea qu’elle n’avait jamais vu de lieu plus lugubre. Une moisissure verdâtre couvrait les murs de pierre tandis que le sol disparaissait sous la poussière et les feuilles mortes. De grandes toiles d’araignée s’accrochaient à tous les recoins et des chauves-souris se tenaient suspendues, la tête en bas, aux poutres vermoulues de la toiture. Sur une longue table en bois se trouvaient alignée une multitude de bocaux de toutes tailles, remplis de choses répugnantes : des vipères et des crapauds, des scolopendres et des cafards, des yeux, des plumes, des crocs, des griffes.
Horrifiée, la petite fille eut un mouvement de recul et, dans sa précipitation, elle heurta un pupitre branlant sur lequel était posé, grand ouvert, un grimoire à la couverture d’argent. Entre deux pages racornies, quelqu’un avait glissé, à la manière d’un signet, un délicat collier portant, en pendentif, une pierre d’un rouge éclatant. Sur le papier jauni, les mots avaient été tracés il y a si longtemps qu’ils s’étaient à demi effacés, mais ils parurent reprendre une belle teinte sombre sous le regard de Milie et, presque malgré elle, la petite fille se mit à lire.

Dès lors qu’un Prince dans les bois s’égarera
L’oiseau, d’Eléonora la peine lui contera,
La triste destinée dans le hêtre enfermée
Par Haguor, qui sur sa terre, veut régner.
***
Un jour, à leur tour, deux enfants se perdront
Fille et garçon, de la pierre s’empareront
Et voleront aussi dans l’antique grimoire
Les mots qui finiront cette tragique histoire.
***
Le Prince, guidé par les fidèles Grabbie
Par la pierre et le feu sauvera son amie
Ainsi, grâce à lui, Eléonora sera délivrée
Et Haguor, dans un gouffre sans fond, à jamais oublié

Soudain, Milie eut l’impression que sa tête allait éclater. Dans son esprit, les mots s’entrechoquaient, et le prénom de Titouan revenait et revenait encore. Vite ! Elle devait fuir et rejoindre sa chambre avant qu’on ne la surprenne. Mais alors qu’elle faisait volte-face, elle vit Haguor, debout sur le pas de la porte.
Milie aurait dû éprouver de la peur, car le seigneur manifestait tous les signes d’un état de rage extrême, mais elle ne pouvait détacher ses yeux de ses cheveux. Pour la première fois, elle le voyait tête nue, sans son habituel turban, et sa chevelure était rouge. Rouge !
– Tu n’aurais jamais dû entrer ici, hurla le seigneur, hors de lui. Tu vas le regretter !

Il empoigna la petite fille par un bras, serrant à lui faire mal et, malgré ses suppliques, il l’entraîna jusque dans les entrailles de son palais pour la jeter au fond d’un cachot sombre et humide. Milie entendit le bruit du verrou que l’on tire, puis les pas de Haguor qui s’éloigne, et ce fut le silence. Dans son esprit, tout lui revint alors : le merle et Eléonora, la forêt et Titouan, et puis la rivière, la tempête ! La petite fille sentit le désespoir l’envahir et elle se mit à pleurer à gros sanglots.
Milie avait raison d’avoir peur car elle aurait pu demeurer enfermée à tout jamais dans cette horrible geôle. Pire encore, Titouan allait peut-être la rejoindre si Haguor réussissait à le capturer à son tour.
Mais il y avait, tout en haut d’un des murs de la cellule, une lucarne qui donnait sur l’extérieur et laissait filtrer un peu de lumière et d’air frais. C’est là que le merle vint se poser entre les barreaux, et il réconforta la fillette :
– Ne pleure pas, gentille Milie ! Je connais le moyen de te rendre la liberté.

Milie reconnut le merle qui les avait entraînés dans la forêt quelques jours plus tôt.
– Et comment le pourrais-tu ? lui demanda-t-elle. Les oiseaux ne savent pas ouvrir les portes des prisons.
– Il est vrai que je ne peux pas tourner la clé dans la serrure, s’amusa le merle, mais par contre, je sais ouvrir les yeux et voir les choses telles qu’elles sont.
– Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas...
– Regarde bien, Milie ! L’envoûtement que le seigneur t’avait jeté s’est effacé.

Milie n’était pas loin de penser que ce merle avait perdu l’esprit quand elle réalisa qu’elle ne portait plus une somptueuse robe de satin mais sa vieille jupe de coton.
– Comment est-ce possible... ?
– Haguor avait créé autour de toi un monde d’illusions, dit le merle. Il s’est brisé quand tu as recouvré la mémoire.

Milie s’aperçut que les murs de ce cachot, qu’elle croyait si bien fermé, étaient à demi éboulés et lui laissaient entrevoir la forêt. La petite fille se glissa par la brèche et elle suivit le merle qui la mena jusqu’aux buissons. Quand elle se retourna, ce fut pour découvrir, avec stupeur, que le magnifique palais de Haguor avait disparu. A sa place, il ne restait plus que quelques murs en ruines entremêlés de ronces et d’orties.
– Je dois retourner dans la tour, souffla Milie. Il le faut.
– As-tu perdu la tête ? s’écria le merle. Tiens-tu donc tellement à te retrouver changée en chaudron ? Haguor peut être féroce parfois.
– Tu ne comprends pas ? répondit Milie. C’est là que se trouve la pierre rouge qui délivrera Eléonora. Je dois m’en emparer.
– Alors, prends garde à toi ! siffla le merle. Car personne ne doit deviner que le charme a été rompu.

Milie n’eut pas longtemps à patienter. Dès que le jour commença à décliner, Haguor quitta la tour pour regagner sa chambre ; il n’en sortirait plus jusqu’au matin.
La petite fille se précipita dans le palais en se faufilant entre les murs délabrés – son coeur battait à tout rompre – et elle se hâta vers l’antre du Seigneur.
Un pan entier de la tour était écroulé et la toiture semblait ouverte à tous les vents. Milie grimpa les marches usées et franchit à nouveau la porte. Elle entendit le couinement des rats mais ce n’était pas le moment de faiblir. D’un geste vif, elle s’empara de la pierre rouge et arracha la page du grimoire ; puis elle entreprit de redescendre et de faire le chemin inverse. La cour intérieure, le corridor... C’est en ce lieu qu’elle croisa ce qu’elle croyait être un elfe et qui n’était, en réalité, qu’un horrible gnome toujours escorté d’une masse grouillante de tarentules et de scorpions. Ignorant la mésaventure de la petite fille avec le seigneur, le gnome s’écarta pour la laisser passer. Surmontant le dégoût que lui inspiraient les vilaines bestioles, la petite fille prit un visage aimable et, malgré une furieuse envie de fuir à toutes jambes, elle s’éloigna en mesurant ses pas.
Dès qu’elle fut hors du palais, Milie rejoignit, en courant, le merle et celui-ci l’emmena à la rencontre de son frère. Le chemin fut long et pénible, car la nuit était tombée mais, enfin, ils rallièrent la cachette des Grabbie.
Titouan se réjouit de serrer sa soeur dans ses bras puis, chacun leur tour, les deux enfants racontèrent ce qui leur était arrivé depuis que la tempête les avait séparés. Milie fut heureuse de constater que le Prince était en vie, et elle fut désolée d’apprendre le sort des étonnantes Grabbie.
Ensuite, tous ensemble, ils échafaudèrent un plan d’action.
– Il nous reste peu de temps pour agir, expliqua le Prince. Dès que Haguor aura découvert la disparition de Milie, il s’élancera à sa recherche et, même s’il n’est plus en possession de la pierre, il demeure dangereux.

Les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre lorsque nos amis se mirent en route. Après de longues heures de marche, ils atteignirent un lieu d’une incroyable tristesse. Dans une clairière à l’herbe clairsemée, des buissons d’épineux et quelques arbustes rabougris formaient un cercle autour d’un vieil arbre aux branches noueuses.
Voilà donc à quoi ressemblait la prison de la Dame ! Titouan, Milie, le Prince et les Grabbie sentirent l’émotion les envahir.
– Vite ! Vite ! s’écrièrent les Grabbie. Que l’un d’entre vous prenne la pierre et récite la formule magique.

Serrant la pierre rouge et le parchemin entre ses doigts, Milie essaya la première. Sans résultat. Puis ce fut au tour de son frère... Rien ne se produisit.
– Vite ! Vite ! répétèrent les petites mains en s’agitant avec fébrilité.

A son tour, le Prince saisit la pierre mais avant qu’il ait pu prononcer un mot, des dizaines d’énormes araignées noires surgirent, envahissant la clairière et encerclant Titouan et Milie tandis que Haguor et les gnomes faisaient leur apparition.
– Pensiez-vous me vaincre, misérables petites créatures ? gronda le seigneur. Je vais vous réduire en poussière et j’aurais le plaisir de vous piétiner durant chacune de mes promenades. N’est-ce pas une idée agréable ?

Avec courage, Titouan tenta de lui faire face.
– Vous ne pourrez pas nous empêcher de...

D’un geste, Haguor le priva de la parole avec un bâillon invisible, puis il menaça le Prince :
– Cette pierre m’appartient. Rendez-là moi, sinon... !
– Jamais ! répondit le Prince. Je préfère perdre la vie.

Un affreux rictus déforma la bouche de Haguor.
– Je me contenterai de vous changer en mille-pattes et de vous écraser sous mon talon.

Les gnomes se précipitèrent sur le Prince et s’employèrent à le faire tomber en le pinçant et en le mordant avec méchanceté. Le Prince allait succomber quand, dans un effort désespéré, il lança la pierre vers le ciel.
– A moi, les Grabbie !

Les petites mains jaillirent, grandes ouvertes pour recueillir la pierre mais celle-ci resta suspendue dans les airs, étincelant de mille éclats rouge vif semblables à des éclairs. Alors la page du grimoire s’enflamma et il y eut un terrible fracas. L’arbre creux se fendit par son milieu puis ses deux moitiés s’écartèrent dans un affreux gémissement, libérant une dame à la beauté éblouissante.
Cette apparition sema la plus grande confusion parmi les gnomes. Oubliant leur détestable maître et ne pensant qu’à sauver leur vilaine peau, ils cherchèrent à fuir de tous côtés, se bousculant et se heurtant l’un l’autre. Il s’ensuivit un tel désordre que plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu’ils n’aient tous disparu dans les profondeurs de la forêt.
Alors le calme revint sur la clairière.
Les fidèles Grabbie vinrent mettre la pierre rouge autour du cou de la Dame et celle-ci s’adressa au seigneur avec froideur.
– Je vous offrais mon amitié et ma confiance, Seigneur Haguor, et vous m’avez trahie pour semer le mal.
– Tout ceci n’est qu’un regrettable malentendu, protesta Haguor qui se jeta aux pieds de la Dame. J’ignore qui vous a dit du mal de moi, mais je suis votre dévoué serviteur, n’en doutez-pas.

En entendant ces paroles de fourbe, le visage de la Dame se durcit.
– Sachez, seigneur Haguor, que nul esprit de vengeance ne m’anime mais puisque vous semblez vous plaire à quatre pattes, votre voeu sera exaucé.
– Mon voeu ? Mais quel...

La pierre rouge flamboya à nouveau et les dernières paroles de Haguor se muèrent en grognements. Ayant repris l’aspect d’un sanglier, le seigneur prit la fuite et personne ne le regretta.
Eléonora délivra Titouan du sort qui le rendait muet puis elle remercia le Prince qui avait risqué sa vie pour sauver la sienne.
– Sans vous, et ces courageux enfants, je serais demeurée prisonnière, et Haguor aurait pu continuer longtemps ses méfaits.

Tandis qu’elle parlait, les petites mains l’entourèrent.
– Mes fidèles Grabbie, dit la Dame avec un sourire. Je savais qu’elles ne m’abandonneraient pas. Venez ! Que je récompense votre persévérance.

La pierre brilla et les Grabbie réapparurent. On aurait cru voir d’adorables fleurs aux pétales de satin, et leurs visages étaient délicats et enfantins, et leurs yeux pétillants de malice.
Tandis que les petits êtres se mettaient à pousser des cris de joie, la Dame se tourna vers Titouan et Milie.
– Quel que soit votre souhait, je l’exaucerai, leur dit-elle.
– Nous aimerions rentrer chez nous, Dame Eléonora, et retrouver nos parents que nous aimons tant.
– Qu’il en soit fait ainsi, dit la Dame.

Sa fine main blanche dessina un cercle dans les airs et ils quittèrent la clairière pour réapparaître, une seconde plus tard, à la lisière de la forêt enchantée.
La maison de Titouan et Milie était toute proche mais les enfants sentirent leur coeur se serrer à l’idée de quitter leurs nouveaux amis.
– Un jour prochain, nous nous reverrons, leur promit la Dame avant de les laisser partir.

Et les Grabbie agitèrent, une dernière fois, leurs petites mains pour un « au revoir ».
Titouan et Milie marchèrent jusqu’aux abords de leur maison puis se retournèrent, une dernière fois... Mais il n’y avait plus personne. Alors les deux enfants coururent se jeter dans les bras de leurs parents. Ceux-ci furent surpris et ravis d’un tel élan de tendresse et Titouan et Milie réalisèrent que les longues journées, qu’ils venaient de vivre, n’avaient duré que quelques heures pour leurs parents, et c’était sans doute mieux ainsi.
Désirez-vous savoir ce qu’il est advenu du Seigneur Haguor ? Les pierres de la rivière murmurent qu’un gouffre sans fond s’est ouvert sous ses sabots de sanglier et qu’il y est tombé sans un cri. Elles chuchotent encore que les parois se sont refermées sur lui, à tout jamais.

* * * * *

Ce soir-là, la maman raconta, une nouvelle fois, la légende de Eléonora, et Titouan et Milie, couchés dans leur lit, l’écoutèrent sans l’interrompre en échangeant, de temps en temps, des sourires complices. Puis ils s’endormirent car ils étaient épuisés après avoir vécu de telles aventures.
Au matin, les deux enfants furent réveillés par les cris de leurs parents :
– Venez vite ! Quelque chose d’extraordinaire est arrivé.

Titouan et Milie sautèrent de leur lit et les rejoignirent sur le pas de la porte.
Durant la nuit, des milliers de fleurs avaient poussé et elles égayaient de jaune, de rouge, de blanc et de parme, les collines, les prés, les chemins et jusqu’aux murs de la maison. Il y en avait de toute sorte : des pivoines et des jacinthes, des pensées et des bleuets, des camélias et des iris, des boutons d’or et des coquelicots.
Leur maman ne pouvait en croire ses yeux.
– La légende s’est réalisée ! répétait-t-elle interloquée.

Quant au papa, la surprise l’empêchait de trouver les mots.
Emerveillés, les deux enfants s’élancèrent dans ce champ de couleurs pour respirer les douces senteurs, quand soudain une voix les appela :
– Par ici, Milie ! Je suis là, Titouan !

Les enfants se penchèrent sur une fleur aux larges pétales mauves et ils reconnurent ses yeux pétillants et son sourire espiègle.
– Une Grabbie ! s’écrièrent-ils en choeur. Que fais-tu là ?
– Le merle ne cesse de chanter vos aventures et les pierres de la rivière se languissent de vous revoir, dit la fleur en agitant ses petites mains. Alors je suis venu vous chercher et si vous craignez de vous ennuyer, je vous promets la plus belle partie de chasse qui soit dans notre forêt.
– Et quel gibier peut-il bien y avoir à poursuivre ? interrogèrent ensemble Titouan et Milie.

La Grabbie leur fit alors un clin d’oeil malicieux :
– Vous ne devinez pas ? Nous irons chasser le gnome !



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